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Archive for novembre 2014

« Cree en ti, pero no tanto; duda de ti, pero no tanto. Cuando sientas duda, cree; cuando creas, duda. En esto estriba la única verdadera sabiduría que puede acompañar a un escritor. »
(Augusto Monterosso)

 

 

Je n’arrive pas, quoi que je fasse, à oublier que Beatriz Viterbo, personnage de « L’Aleph » n’a JAMAIS ouvert les livres que Borges, auteur et en même temps « personnage » du même récit, lui avait offerts et, bien moins encore, qu’elle lui ait préféré Danieri…
S’affrontant (ailleurs, mais dans des circonstances équivalentes et pour leur propre compte) à cette plongée dans l’inconcevable, il est certain que d’autres (dont celui qui trace ces lignes) furent tentés de se montrer aussi altièrement naïfs qu’il le fut, ce que je trouve effrayant et rassurant, tout à la fois…
(2011)

 

 

Bioy Casares

Nous nous permettons de signaler à tout hasard aux cellules de lutte anti-terroriste que le « Journal de la guerre aux cochons » n’a pas pour auteur un membre de Al-Qaïda et ne met en aucune façon en danger la sécurité nationale…
(2009)

 

 

Manuscrit de Hölderlin

« Un poète peut tout supporter. Ce qui équivaut à dire qu’un homme peut tout supporter. Mais ce n’est pas vrai: un homme ne peut supporter que peu de choses. Supporter vraiment. En revanche, un poète peut tout supporter. Nous avons grandi avec cette conviction. Le premier énoncé est juste, mais il mène à la folie, à la ruine, à la mort. »
(Roberto Bolaño: Appels téléphoniques)
Qu’il s’applique à tous, partout et toujours, nous n’en savons rien, à vrai dire: mais qu’importe, puisque nous avons depuis belle lurette compris (oh ça oui!) vers quoi et vers où – presque inexorablement s’agissant de « vrais » poètes, soit (à notre sens, mais cela peut se discuter) ceux pour qui le langage est outil, et non pas matériau – cela entraîne…
(2010)

 

 

« Ce que j’admire le plus chez un écrivain? [*] Qu’il n’ait pas de passé pendant la journée et qu’il soit millénaire pendant la nuit. »
(José Lezama Lima)

 

 

Avec sa dévastatrice ironie, Borges nous glissait négligemment quelque part que tout homme cultivé est un théologien, et que pour l’être, point n’est besoin d’avoir la foi.
Wittgenstein évoquait à son tour (en ironisant aussi? en l’élogiant? en la fustigeant? en constatant simplement?) « la grammaire comme théologie« .
Si l’on pouvait croire à la transitivité universelle – et non pas confinée aux sévères mathématiques – cela voudrait dire, ou bien que tout homme cultivé est un grammairien (oh, le cauchemar!) ou alors que tout grammairien est un homme cultivé (ce qui est à l’évidence monstrueusement faux, « j’ai les noms« , comme disait le regretté Coluche…)
Il n’en est heureusement rien, on peut dire qu’on l’a échappé belle…
(2012)

 

 

J’ai oublié tant de bons conseils que l’on me prodigua que j’en ai perdu jusqu’au nombre, mais jamais cette phrase, et ce qu’elle représenta pour mon existence:
« Dahlmann ferma le livre et se laissa tout bonnement vivre »
(Borges: Le Sud)
(2007)

 

 

« Le futur de mes livres ou des livres d’autrui est le cadet de mes soucis…Un véritable écrivain est quelqu’un qui tend l’arc à fond tandis qu’il écrit et qui le suspend ensuite à un clou pour aller boire un verre avec ses amis. La flèche est bien en route dans l’air, et se plantera ou non dans la cible; seuls les imbéciles pourront prétendre modifier sa trajectoire ou courir après elle… »
(Julio Cortázar)
J’ai marqué d’une pierre blanche le jour – et ce ne fut il y a si longtemps que cela – où je l’ai compris, et bien compris…
(2011)

 

 

« – Monica Maristain: Peut-on sauver le monde?
– Roberto Bolaño: Le monde est vivant et rien de vivant ne peut être sauvé, et c’est là notre destin. »
À la même question, Borges aurait éventuellement répondu: « Le monde n’étant réel que si l’on y croit, l’idée de le sauver est par là même superflue. », Cortazar peut-être: « L’on ne saurait sauver ce qui vit sans le rendre autre, ce qui est sans doute impossible – c’est pourquoi il nous faudra, sans désemparer, nous y atteler. »
L’une des réponses m’enchante, une autre m’espante, la troisième aurait été la mienne – mais saura-t-on lesquelles?
(2011)

 

 

Dernière consolation, aussi effrayante que vraie: »Ce qu’on peut imaginer existe toujours, à une autre échelle, dans un autre temps, à la fois précis et lointain, comme dans un rêve… »
(Ricardo Piglia)
(2012)

 

 

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De retour de la très belle exposition « Rayuela: el Paris de Cortazar », difficile de ne pas penser à ceux que j’appelle, avec respect et affection, mes « dieux tutélaires » du domaine hispanique…
Borges, qui toujours m’accompagne, mais que je ne sais évoquer (en dépit des apparences, trompeuses en l’occurrence) qu’en le citant, ou alors de latérale et oblique manière, réfractée par la peur de trahir ce qui, en lui et de lui, m’appartient, et à moi seul presque (probable ressenti de tous ceux qui ont eu le privilège de l’approcher physiquement…)
Bolaño, le plus désespéré des trois, frère cadet qui me provoque, m’enchante et me tire vers le fond, lui pour qui « la fièvre et la nausée n’ont pas d’explication » (évinçant, par là-même, toute idée dogmatique ou simpliste de rachat, de possible réinvention des mythes, de réécriture de ces récits que l’on disait « grands »), qui toujours nous fait nous déplacer comme « en reculant, en fixant un point, mais en nous en éloignant, en ligne droite vers l’inconnu » – sans rédemption à espérer, même et surtout de ce dernier, parce qu’il « n’y aura jamais de révélation pour nous punir ou nous sauver du mystère du mal« …
Et puis Cortázar (oh Cortázar, des trois le plus proche de ce que je crois être, littérairement, humainement): fidèle et dispersé – engagé, mais savourant ce qu’il pouvait rester de douceur de vivre d’avant la Révolution (à venir, oh ça oui!) – pessimiste, mais croyant à l’avènement (ici ou là où résonne sa langue, mais sans doute ailleurs également) de ce « temps plus clair« , sans doute fragile et imparfait, mais qu’on ne devrait ni ne saurait trahir – lucide et allègre comme bien de « sans espoir » – serein comme seuls savent l’être les affranchis de l’attente – intense et précis comme un accord de Bird ou de Miles…
Comme je sais, d’un savoir précis et ancien que si souvent il m’arriva d’évoquer, que toujours me feront cortège les ménades, les fins d’étape, les bouteilles à la mer, les bestiaires, les lointaines, les portes du ciel, les hommes à l’affût, les heures indues, Anabel et Circé, les armes secrètes, les récits sur fonds d’eau, les écoles la nuit, les graffitis, les feux (tous), les histoires avec des mygales, les deuxièmes fois, les coupures de presse, les îles à midi, les apocalypses comme à Solentiname, les autres cieux, les faces de la médaille, les fils de la vierge, les axolotl, les lieux comme celui nommé Kindberg (« là mais où comment »), « le feu lent et bas dans la cheminée », la fin des jeux et le désintérêt à vivre…
(juillet 2013)

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« Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres. Qui a entrevu l’univers, qui a entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut plus penser à un homme, à ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui cet homme. Cet homme a été lui, mais maintenant, que lui importe? Que lui importe le sort de cet autre, que lui importe la patrie de cet autre, si lui, maintenant, n’est personne? Pour cette raison, je ne prononce pas la formule; pour cette raison, je laisse les jours m’oublier, étendu dans l’obscurité. »
(Jorge Luis Borges: L’écriture de Dieu)

 

 

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« Quand je suis revenu en France après ces deux voyages, il y a deux choses que j’ai mieux comprises. D’un côté mon engagement personnel et intellectuel dans la lutte pour le socialisme [*] De l’autre que mon travail d’écrivain suivrait l’orientation que lui imprime ma manière d’être, et même s’il lui arrivait à un moment donné de refléter cet engagement, je le ferais pour les mêmes raisons de liberté esthétique qui me conduisent actuellement à écrire un roman qui se passe pratiquement hors du temps et de l’espace historique. Au risque de décevoir les catéchistes et les partisans de l’art au service des masses, je continue à être ce cronope qui écrit pour son plaisir ou sa souffrance personnelle, sans la moindre concession, sans obligations latino-américaines ou socialistes comprises comme a priori programmatiques »
(Julio Cortazar)
Rappel salubre s’il en est à l’heure où, sous des oripeaux et travestissements divers, certains ont l’air de vouloir ressusciter, pour leur autiste plaisir et notre plus grand malheur, ce faux « réalisme » dit (à tort, d’insultante manière même pour ce noble mot) « socialiste » – de triste et maudite mémoire…
(2010)

Il va sans dire que le mot « socialiste » utilisé tant par Cortazar que par nous-mêmes n’a rien à voir avec le parti français qui en usurpe et trahit le nom!
(août 2014)

 

 

« Et alors à une vitesse vertigineuse défilent les visages que j’ai admirés, les visages que j’ai aimés, haïs, enviés, méprisés. Les visages que j’ai protégés, ceux que j’ai attaqués, les visages de ceux dont je me suis défendu, les visages que j’ai cherchés vainement. »
(Roberto Bolaño: Amuleto)
Et cela n’a jamais cessé depuis, tout comme cette chose qui n’a pas plus de « sens » que de limite et qu’on appelle « littérature »…
(2011)

 

 

Galerie Vivienne, Paris

Tu te sentis soudain envahi par l’abandon, l’indéfinissable sentiment que cela aurait dû se passer autrement; abrité sous une porte cochère, tu laissas passer le temps et les gens, pour la première fois contraint de consentir lentement à ce que jadis fut tien; ce n’était qu’un sursis que tu étais en train de vivre, une ultime grâce, la guirlande était finie de tresser, tu ne nous retrouveras plus au coin de ces rues enfin avalées par le crépuscule…
(par – et avec – Cortazar)

guemes Galeria Güemes

 

 

Fan radical, inconditionnel, absolu des récits de Cortázar, rarement égalés avant, par fort peu pendant, et jamais depuis, pas même par Bolaño (Borges étant, lui, dans un tout autre registre), je rageais de ne savoir ou pouvoir détecter et mettre en mots le « secret » du maître argentin, et ce fut son compatriote Manguel qui m’y aida, en pointant du doigt « le délicat équilibre entre l’indicible et ce qui doit être dit » que ses brefs joyaux parviennent à maintenir d’incomparable manière…
(2012)

 

 

« Ceux qu’il voit, ce sont les écrivains de Paris. Pas aussi souvent qu’il l’aurait dans le fond désiré, mais il les voit, et de temps en temps parle avec eux, et eux savent (généralement de manière vague) qui il est, il y en a même qui ont lu deux ou trois de ses poèmes en prose. Sa présence, sa fragilité, son épouvantable souveraineté servent à certains d’entre eux de stimulant et de rappel. »
(Roberto Bolaño: « Henri Simon Leprince », dans le recueil « Appels téléphoniques »)
Bolaño était-il voyant? T’avait-il connu dans une autre vie? Car, en l’occurrence, toute ressemblance avec des personnes existant (pour eux qui le savent, ou subodorent – et, ô combien, pour toi!) est, bien entendu, TOUT sauf pure coïncidence…
(2009)

 

 

Tout au long de cette dialectique magique, un homme lutte pour réussir le jeu de sa vie: OUI, NON, TU CHAUFFES, TU BRÛLES. Car, à tout prendre, un jeu n’est-ce point ce qui part d’un déplacement pour parvenir à un emplacement? But, échec et mat, dix de der…N’est-ce pas l’aboutissement du rite s’acheminant vers le bouquet final qui le ratifie et l’altère?
(par, et avec, Cortazar)

 

 

« Notre destin [*] n’est pas épouvantable parce qu’il est irréel, mais parce qu’il est irrécusable et de fer. Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le fleuve; c’est un tigre qui me dévore, mais je suis le tigre; c’est un feu qui me consume, mais je suis le feu. Le monde, malheureusement, est réel; moi, malheureusement, je suis Borges. »
(Jorge Luis Borges)
De réel il n’y a que le Réel, pas le monde; nous, malheureusement, nous sommes ce que nous sommes…

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« On déchire la toile, on passe entre les lambeaux de ciel peint et au-dessus de quelques décombres et on s’enfuit dans la ruelle humide, sombre et étroite, qui, parce qu’elle est proche du théâtre, continue à s’appeler rue du Théâtre, mais qui est vraie et possède toute la profondeur de la vérité. »
(Kafka, cité Par Vila-Matas)

 

 

Pour celles et ceux qui ont, l’espace d’un jour, d’une heure, d’une minute, aimé mon travail, beaucoup, un peu, ou alors passionnément, qui sait? (« los imprescindibles »), tout comme pour qui ne l’a aimé guère, détesté même (non moins nécessaires ceux-là, loin s’en faut!), ces mots de Rilke:
« [*] la perte, pour cruelle qu’elle soit, ne peut rien contre la possession: elle la complète, si l’on veut, elle l’affirme: elle n’est, au fond, qu’une seconde acquisition – tout intérieure cette fois – et tout aussi intense. »
(2010)

 

 

Giuseppe Tommasi di Lampedusa

« Parmi les plus belles scènes du « Guépard » il y a celle où le vieux prince, ayant approuvé le mariage d’amour entre son neveu et la fille du nouveau riche, pour sauver ce qui peut être sauvé, reçoit dans une danse la révélation de la fille: leurs regards s’épousent, ils sont l’un pour l’autre, ils sont l’un à l’autre, tandis que le neveu est repoussé dans le fond, lui-même fasciné et annulé par la grandeur de ce couple, mais il est trop tard pour le vieil homme comme pour la jeune fille. »
( Gilles Deleuze: L’image-temps/Cinéma 2)
Il faut, je crois, avoir l’âge de Deleuze quand il l’écrivit, ou le mien maintenant, pour comprendre de dedans le sens fort de ces lignes…
(2012)

c’est une valse

 

 

Lago Paranoa, Brasilia (DF)

Il t’avait semblé voir un canard, son sillon sur le lac au nom alangui – alangui, c’est bien le mot, voyelles s’entremêlant, se frôlant, s’accouplant, bleues puis noires – là, tout en bas, les aigus, les déliés, la batucada, la vie…
Mais il n’y avait pas de canard sur ce lac-ci, en tout cas tu n’en avais jamais vu, c’était encore un souvenir de cette ville lointaine, hautaine à en mourir, canaille, charnue…Te revint alors la voix que tu avais entendue la nuit d’avant alors que la douleur s’élargissait dans ta poitrine, cette voix aux tons disjoints, accomplie, apaisante, qui finit par te remplir tout entier: « Il faut que tout change pour que tout reste pareil« . Puis le murmure se fit indistinct, mais tu savais qui c’était, encore un qui avait tout compris, non parce qu’il était prince ou Sicilien, foutaises que tout cela, mais peut-être parce qu’il était vieux, pour avoir à ce point-là tout compris il fallait l’être…
Antonio n’aurait pas écrit cette phrase, t’es-tu dit, les mots peut-être, mais pas ce qu’ils évitaient de dire. Oh Antonio…Tu avais aimé ses livres, tous, depuis le tout premier, mais surtout ces deux-là, les oiseaux du peintre aux ocres et ors fluides et l’autre, à cause du titre déjà, il se fait tard, de plus en plus tard, pour toi n’en parlons plus, « seja o que Deus quiser« , comme ils disent par ici, foi ou pas, c’est un peu drôle…
L’élancement s’apaisa et tu te dis en riant tout seul qu’il te restait peut-être assez de temps pour compter les jours et les nuits qui viendront à manquer…

«C’est arrivé pendant son sommeil, ce que je peux vous dire c’est qu’il n’a pas souffert. C’est comme ça que ça se passe le plus souvent, à cet âge… »
(2005)

 

 

 Eric Rohmer

Je suis incapable d’expliquer pourquoi j’aime tant les films de Rohmer; je peux exhiber bien sûr mille raisons, l’une plus pertinente que l’autre, mais aucune ne rend justice à ce que ses films ont de si particulier, de si intimement lié à un monde, à une éthique (eh oui, les grands mots, ça a parfois du bon!), à une manière d’être qui bientôt ne seront que souvenir et qui sont également profondément miens
(2011)

 

 

Comment oublier ce que j’ai ressenti le jour où j’ai compris, en parlant avec quelqu’un qui m’est précieux (au sens que la langue espagnole donne au mot…) que ce que je prenais pour une ultime et dérisoire tentation était en fait du désir, du vrai (rien à voir avec le sexe, c’est de littérature qu’il s’agit!)
Comme j’aimerais pouvoir en être certain…
(2012)

 

 

j r 1 Jacques Rigaut

« Il y a des gens qui font de l’argent, d’autres de la neurasthénie, d’autres des enfants. Il y a ceux qui font de l’esprit. Il y a ceux qui font l’amour, ceux qui font pitié. Depuis le temps que je cherche à faire quelque chose! Il n’y a rien à faire. Il n’y a rien à y faire. »
(Jacques Rigaut)
Rien, en effet, ni personne – ni le monde en ébullition, ni les admirables dessins par deux fois « dégustés » au musée d’Orsay ou la plongée dans la beauté absolue dont Bill Viola me fit don, ni le Mundial brésilien (l’un des meilleurs à n’en pas douter au plan du jeu), ni le retour du soleil, ni la tonique et vivifiante lecture des derniers numéros du « Matricule des Anges » – n’est durablement parvenu à m’éloigner des drôles et drôlement vénéneuses vérités de maître Jacques, qu’il me semble mieux comprendre à chaque jour qui passe…
(été 2014)

 

 

Je suis toujours aussi ébaubi lorsqu’on me pose (sur un ton généralement sec, méprisant et plein de sous-entendus) la question qui tue: « Combien de livres publiés à ce jour? »; le même ton, sans doute, que celui employé par Staline demandant naguère à son allié et futur ennemi intime Churchill: « Le Pape, combien de divisions? »
(2011)

Lorsqu’on me la pose maintenant (ce qui arrive un peu moins souvent qu’avant, allez savoir pourquoi, hein…), je réponds invariablement: « je ne publie pas de livres, j’en écris, alors que d’autres font le contraire ». Je suis sûr qu’il n’y a pas, sur l’heure, plus grande récompense que le silence gêné de mon interlocuteur, tel étant pris qui croyait prendre…
(juin 2014)

 

 

J’ai pensé comme ça d’un coup que l’enfance, la vraie, c’est celle qu’on se choisit quand on est vieux, lorsqu’on sait qu’arrive l’heure d’achever ce voyage dont on ignore le sens et que pourtant l’on a, sans même nous en apercevoir, connu, possédé, fait nôtre…Il m’arrive aussi de penser à mes morts, de leur parler, de les entendre me raconter cette vie qui en fut et n’en fut pas une, me dire à quel point ils sont en paix, car de la leur il n’y avait rien dont ils eussent à rendre des comptes…Je sais aussi que nul ne me rendra ce qui fut perdu faute d’avoir eu la force ou la volonté de ne pas le perdre, attaché comme corde et pendu aux masques que l’on m’accrocha (même si je suis de leur choix seul responsable), pareils au vent sans nom ni traces qui au passage m’affranchit de l’espoir comme du doute…
(par – et avec – Tabucchi)

 

 

 Paul Celan

« Je suis toi, quand je suis moi. »
(Paul Celan: Eloge du lointain)
Déclaration à ne pas faire sans prévoir de solides garde-fous (car si « je est un autre », ce n’est sûrement pas « l’autre »), énoncé à ne surtout pas mettre entre des mains indues: Celan en prit le risque, et le paya fort cher, tout comme Nerval. N’imaginons surtout pas qu’il en irait autrement pour nous autres…
(2014)

 

 

Qu’est-ce que la fascination? Que vient-elle rompre? Par quels tours et détours nous aide-t-elle à nous perdre en ce qu’elle démêle, à nous sauver en ce qu’elle obture? Comment arrive-t-elle à nous traîner tout près de la bouche d’ombre? Je l’ignore, et bénis mon ignorance. Si je le savais, je n’aurai plus besoin d’écrire, mais toujours d’être fasciné, alors…
(2009)

 

 

« Ses lèvres étaient humides, comme si elles savaient encore ce qu’était le langage.
Il ne parlait pas.
Son regard ne touchait pas aux objets et aux êtres humains.
Ils venaient à lui. Ils passaient au travers de lui.
Ils perdaient leur nom, leur essence.
Ils étaient en lui, ils y sont.
Ils sont légers.
Présents et absents.
Sonores et muets.
Légers, très légers, lumineux.
Ils le visitaient.
Ils s’en retournaient.
Parfois tous venaient.
Revenaient encore,
Revenaient,
Ne revenaient plus,
Revenaient »
(Peter Härtling: Niembsch ou l’immobilité)

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Un des plus grands livres qu’il m’a été donné de lire…
Pas traduit, bien sûr, en 1967, année où je l’ai acheté, introuvable même en anglais (personne n’en avait entendu parler, ni chez Brentano’s, ni à la grande Librairie Américaine boulevard Saint Michel, aujourd’hui disparue), c’est finalement dans un sex-shop au rayon «porno homo» que je l’ai finalement trouvé («homo» et pas «gay», le mot n’étant pas encore arrivé dans nos contrées, du moins pour ce qui est du grand public) – même sex-shop, soit dit en passant, où je me suis procuré, entre autres, «Lolita» de Nabokov, plusieurs livres de Maurice Girodias et «L’histoire d’O» de Pauline Réage, en traduction anglaise s’il vous plaît, je l’ai encore aujourd’hui…
Je l’ai lu d’une traite, puis relu lentement, encore et encore, hétéro entraîné (précipité, devrais-je dire!) par ce terrible «road book» dans les tréfonds de cette Amérique d’hommes sans femmes – quelques-unes quand même, mères, prostituées, exclues de tout bord…
L’on y parlait de ce dont parlent tous les grands livres: du désir, de la mort, de la beauté, de la solitude, de l’amour qui, entre réprouvés et parmi les décombres, n’en sortait que grandi, du temps qui passe, de la peur, de la fascination, des marges…
Par lui (aussi, devrais-je dire, car il y eut d’autres sources, immenses, durables…) j’ai compris que tout est de tous, à tous, pour tous, appris à haïr les barrières, les ghettos, les cloisons, tout ce qui écarte, sépare, rejette ou réprouve, à refuser sans ambages ce qui ressemblerait, de près ou de loin, à la délimitation d’un « territoire » communautaire (symbolique ou concret, peu importe) d’où «eux» seraient impitoyablement exclus, «eux» étant, bien entendu, «tous sauf nous»…
J’en suis encore là aujourd’hui, car c’est d’une brûlante actualité et vaut pour les deux côtés – TOUJOURS…

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« Celui qui est incapable de faire un mauvais tableau ne mérite pas d’en réussir un bon. »
(Max Ernst, propos rapporté par Stanley William Hayter, qui fut son élève)
Superbe, mais c’est le genre de phrase que prononce volontiers quelqu’un qui a pour habitude de faire pléthore de bons tableaux, on la voit mal prononcée par un Bernard Buffet, par exemple, compte tenu de sa légendaire modestie et de la qualité de sa production, heu…(cela vaut également pour la littérature, je vous laisse trouver les noms tout seuls, comme des grands, vous y arriverez, je vous entièrement fais confiance, allez!)

 

 

« Le grand écrivain n’est pas d’abord quelqu’un qui aime la littérature, c’est quelqu’un qui ne peut pas vivre sans écrire. »
(Michel Contat, préface à « L’année de l’amour » de Paul Nizon)
Ah ça non, pas du tout, c’est quelqu’un qui y pense tout le temps, mais qui peut se montrer fort parcimonieux avec l’ACTE d’écrire…

 

 

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Foutue impression, en lisant certains textes (pas si rares qu’on l’aurait souhaité et qu’on veut nous le faire croire) qu’ils ont été écrits, non pas par NÉCÉSSITÉ, mais par désir de plaire – à ceux-ci ou à celles-là, peu importe – ce qui les rend à mes yeux transparents, irrespirables, inexistants -irrémédiablement…

purée

 

 

« Ils veulent en finir avec le tragique, legs d’une certaine pensée grecque et du christianisme, avec l’imaginaire et le fantastique, signes d’une pauvreté de vie… »
( Kenneth White à propos des nihilistes dans « L’esprit nomade »)
Pas étonnant que, tout comme Michon (« Quand je n’écris pas, le nihilisme relève de l’évidence. Ce n’est pas moi qui suis nihiliste, c’est notre temps. Écrire, c’est s’arracher à ce temps. »),  je ne les aime guère…

 

 

Drôle d’époque, où la critique des textes « surécrits » (les noms de Gracq, des Forêts, Combet, Michon – et de plus loin, ceux de Delteil, de Hardellet, sans oublier Char ou Dupin s’agissant de poésie – ayant été cités, l’on voit bien à quel point ceux qui les ont évoqués savent peu, bien peu de quoi ils parlent…) va de pair avec l’exaltation des croisés du « bannissement » de la métaphore, à laquelle toute écriture digne de ce nom est par essence redevable et se doit de lui donner sa place – rien que sa place, mais toute sa place…
Drôle d’époque où parfois les mêmes poètes sont dénoncés par certains comme d’affreux « lyriques » (sans préciser bien entendu avec quelle définition du lyrisme, car il y en a tellement que celui qui voudrait y mettre un peu de clarté et de rigueur se sentirait à coup sûr et d’emblée perdu!), alors que d’autres leur reprochent au contraire de se cacher derrière les mots, d’obstinément se refuser à exhiber leurs tripes, comme si la poésie se devait d’être cet improbable et sinistre fruit de la copulation de l’étal de boucher et de la table de dissection…
Drôle d’époque où tout se passe comme si « l’arte povera« , courant qui mérite tout notre respect, mais qui pour les plasticiens n’en est qu’un parmi tant d’autres, s’imposerait à qui écrit comme la règle absolue, immuable, inviolable…
Drôle d’époque, mais il en eut d’autres, bien pires, alors…
Lorsque les voix évoquées dans ce qui précède se seront tues, d’elles-mêmes conscientes de l’inanité et de la vanité de leurs propos ou (ce qui est, hélas, bien plus probable) qu’elles auront été enfin confondues, la littérature, la vraie, celle que la durée toujours impose en tordant le cou aux fausses valeurs, restera, elle, cette littérature même dont – pour ne prendre que deux exemples, et en nous limitant aux vivants – Pierre Michon et Michel Deguy sont pour nous (avec bien d’autres, dont beaucoup de jeunes,) l’incarnation et la quintessence…

 

 

 Juan Francisco Ferré

« C’est ainsi que se pose la situation prototypique de la narration mutante : la supplantation de la réalité par les simulacres et la virtualité, dérivée de l’exploration de sa logique numérique et combinatoire jusqu’aux conséquence ultimes (épistémologiques et ontologiques) d’inconsistance, de réversibilité, de déréalisation psychique et matérielle, faisant vaciller la stabilité du monde décrit et avec lui nos convictions les plus enracinées, y compris au moment suprême auquel nous apparaîtrait quelque chose qu’on pourrait toujours considérer ingénument comme « réel » (un résidu non contaminé et pierreux, un noyau sensiblement traumatique) et que nous découvrons fatalement pollué par l’irréalité technologique et l’idéologie spectaculaire. »
(Juan Francisco Ferré: Le récit volé, Fric-Frac Club, octobre 2009)

Il y a là tout ce qui me fascine chez les « mutants », tout ce qui m’en éloigne (effraie?) aussi – j’en parlais un peu dans un précédent article: la superbement lisse surface, délibérément dépourvue de ces tiroirs où depuis toujours l’on entrepose les interrogations dont le Réel inlassablement tente de nous éloigner (pas les réalités, mais que valent-elles?) et dont il ne me paraît pas possible ni souhaitable de mettre en doute la nécessité et l’inscription dans une forme de permanence (qu’en est-il de l’existence et de la nature du Mal? de la place de la jouissance? de la quête de la connaissance ou de son inutilité? du lieu où l’on entrepose – ou se nichent – pactes et paris?)
Or, non seulement il n’y a pas de cachette, mais, y en aurait-il une, je suis certain que, même en fouillant chaque recoin, je n’y aurais rien trouvé de tel…
Est-ce parce que toutes les réponses ont déjà été donnés? Ou est-ce parce que les questions seraient elles-mêmes inutiles, puisque toutes les réponses se valent?

 

 

Dans ses admirables dialogues avec Claire Parnet, Deleuze dit de la littérature américaine: « Tout y est départ, devenir, passage, saut, démon, rapport avec le dehors… »
Certes! Mais, si cette littérature, riche et diverse s’il en est, nous a offert certains des plus grands livres qu’il nous a été donné de lire, il faut se garder de généraliser, car, à y regarder de plus près (et valant pour plus d’un ouvrage tant et tant encensé) l’on peut faire remarquer (en reprenant les termes même du penseur de l’immanence absolue) que l’on serait en droit de dire aussi, avec quelque raison et à propos de chaque élément évoqué:
départ: oui, mais vers où?;
devenir (lui que le philosophe qualifie, somptueusement, de « géographique »…): encore d’accord, mais de qui? de quoi? ou alors immobile?;
passage: tout à fait, mais à travers quoi? et pourquoi? (alors que le « comment », lui, déborde, toujours en excès);
saut: absolument, mais souvent de l’ange…;
rapport avec le dehors: à n’en pas douter, mais presque toujours oubli ou biffure du dedans
Seul le démon nous convainc tout à fait – confirmation, mais nullement surprise…

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« Qu’est-ce qu’un poète au fond, si c’est vraiment un poète ? Je l’ai dit ailleurs : c’est un enfant qui s’étonne des choses qui lui arrivent, une fois qu’il est devenu adulte. Il reste, donc, dans l’intimité de sa nature, beaucoup, trop de sa prime enfance, de sa préhistoire et de celle du monde. Tout cela est pour lui source de faiblesses et d’égarements infinis. Bien qu’il soit devenu adulte par ailleurs, qu’il ait, dans les cas les plus heureux, développé même un caractère, un poète souffre toujours d’attachements excessifs à son passé, qui lui rendent la vie plus difficile qu’aux autres hommes, lesquels n’en ont pas ou se comportent comme s’ils les avaient surmontés. En d’autres termes, un poète est toujours, plus ou moins, un « enfant terrible » ; on ne sait jamais ce qu’il peut faire ou dire : dire surtout. Or les « enfants terribles » sont des êtres un peu gênants, bien que – je le reconnais volontiers – ils puissent parfois, comme le font justement les poètes, rafraîchir chez les autres le sens de la vie. »
( Umberto Saba)

 

 

Le trop grand cercle.
Agonie d’alluvions.
Plus rien.
(1978)

 

 

Je me suis surpris à me demander ce que je ferais si je pouvais récupérer les 1012 feuillets du « Traité de fascination » dans l’état où ils étaient le jour de novembre ’78 où je les ai faits enterrer par un ami en bonne terre grasse de France et je souris dans la lumière rare de cet hiver (pas possible, plus de trente-cinq ans déjà!), tant la réponse est dans la question…
(hiver 2013)

 

 

Je me suis découvert un indéniable côté maso: plus d’aucuns marmonnent que je ne fais « court » que pour faire « obscur », et « obscur » pour faire « profond », plus j’en rajoute une couche, histoire de justifier ce qui précède; c’est ce qu’on appelait, du temps où c’était une vertu, la cohérence
(2012)

 

 

Cela seul, gargouilles avariées, syllabes rauques, alchimies repues que j’invoque pour que tu reviennes, vires, exploses, joues avec cette nuit à tant d’autres semblables, brève et poreuse, sans endroit ni envers, sans avers ni revers, mais par toi mise debout, ambage soustraite aux harnais, sable roussi où les mots pèsent mille images…
Ce fut la dernière fois (si j’efface ce qu’il faut me effacer, ce pourquoi je vomis la mémoire) que je t’ai vu vivant; l’on m’annonça ta dernière fugue et je sus que ton départ n’était que farce soustraite à nos jeux, coup de dés giclant, interrompant les coups d’aile…Nul besoin qu’on me le dise, je ne le sais que trop, que tout le monde meurt: les heureux, les aigris, les génies, les débiles, les forts, les tristes, les parfaits, les joyeux, les barbus, les laids, les renfermés, les pervers, les grands, les imberbes, les petits, les puissants, les retors, les beaux, les chauves, les purs, les malheureux, les sublimes, les faibles, les sereins, les salauds, et ceux comme toi meurent aussi, et puis merde, c’est ce qu’on a envie de dire, c’est ce que j’ai dit, rien d’autre…
Mais je ne veux pas oublier trois ou quatre lettres, ni le télégramme naguère bleu, aujourd’hui jaune ( « temps et distance me font comprendre que nous ne nous sommes pas perdus»), ni les verres bus jusqu’à l’aube, replis convoités, brèches de délié au creux tacite du lierre…
(2006)

 

 

« Je me rends compte qu’a mûri en moi quelque chose qui, depuis un moment, grandissait dans l’agitation urbaine: la haine de la civilisation, la sotte image de gens s’agitant comme des fous au rythme de ce bruit terrible »
(Ernesto « Che » Guevara)
Ben, je suis un peu comme le Che, moi, j’explose, me moque et me marre chaque fois que l’on évoque (comme cela arrive souvent, concupiscence et airs entendus à la clé) ces villes dont on vante « l’énergie » (où, bien souvent, les gens ne sont pas seulement « de partout » – ce qui est bien, très bien même – mais « de nulle part », ce qui l’est bien moins…)
(2011)

 

 

Comment ne pas TOUT ATTENDRE de cette nuit à qui l’insurveillé prêta sa pâte, et sa patine?
(2010)

 

 

Il n’y aura plus de minutes, ni d’heures, de jour, de nuit.
Plus de saisons.
C’est ce que tu voulais : qu’il ne reste rien.
Plus de décor, plus de coulisses.
Rien.
(1998)

 

 

 Proust

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. »
(Marcel Proust)

Depuis toujours, tout au long de ce voyage qui me fit, tantôt emprunter une sorte de route de montagne (vigoureuse souvent dans les montées, indécise parfois dans les descentes), tantôt me vouer à d’étranges détours (bien moins portés vers l’inconnu que vers l’inconcevable centre), j’ai, de toutes mes forces et par tous les moyens, tenté de m’affranchir de la fascination de ces mots comme proférés par la propre bouche d’ombre, au point de métaphoriquement me faire, tout comme Ulysse, attacher à l’invisible mât, oreilles bouchées, yeux entravés, dans l’espoir de pouvoir fuir sans me retourner l’attrait et le venin qu’ils distillent…
À l’heure d’en aborder les derniers contreforts, je m’aperçois, d’une part, que je ne regrette en rien le choix qui me fit emprunter les chemins qui me modelèrent ou qu’il me fut donné d’ouvrir, – de l’autre, et pesant du même poids, que l’admirable phrase qui, tout à la fois, désobstrua et hanta au fil des ans ce que je fus et fis, est non seulement exacte, n’incarne pas à peine l’intime conviction de l’écrivain et le condensé de l’existence de l’homme que fut Marcel Proust, mais vaut, du moins en partie, pour tous ceux qui s’adonnent à cette coupable activité, y compris pour le petit artisan que je suis…
« Ma solitude se console à cet élégant espoir », disait l’Aveugle – et moi avec…
(2012-2014)

jlb Borges

 

 

Italo Calvino

« -Lire, dit-il, c’est cela toujours : une chose est là, une chose faite d’écriture, un objet solide, matériel, qu’on ne peut pas changer; et à travers cette chose on entre en contact avec quelque chose d’autre, qui n’est pas présent, quelque chose qui fait partie du monde immatériel, invisible, parce qu’elle est seulement pensable, ou imaginable, ou parce qu’elle a été et n’existe plus, parce qu’elle est passée, disparue, inaccessible, perdue au royaume des morts…
-Ou bien parce qu’elle n’existe pas encore, quelque chose qui fait l’objet d’un désir, d’une crainte, possible ou impossible (c’est Ludmilla qui parle) : lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister mais dont personne ne sait encore ce qu’elle sera… »
( Italo Calvino)

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« Eh bien, maintenant que nous nous sommes vues, dit la Licorne, si vous croyez en moi, je croirai en vous. C’est d’accord? »
( Lewis Carroll: De l’autre côté du miroir)

 

 

 Tomas Tranströmer

J’ai été, contrairement à bien d’autres, tout à fait heureux que le Nobel soit attribué à Tranströmer (dont le recueil « Baltiques » – pour ne parler que de celui-là – est, à mon humble avis, une pure merveille): d’abord parce que c’est un immense poète (ce qui fait que le prix est amplement mérité!), ensuite, parce que c’est, précisément, un poète, et nous n’étions pas si peu nombreux que cela à être quelque peu irrités par cette mode stupide qui consiste à dire, délibérément, négligemment, comme si ça allait de soi, romancier en lieu et place d’écrivain
(novembre 2011)

 

 

Il m’arrive de penser, comme ce fut le cas aujourd’hui, à « l’autre » Grossmann, Vassili, immense écrivain qui, compte tenu de ce que fut sa vie, n’eut jamais de prix, lui, alors qu’il en méritait dix, et qu’Olivier Rolin évoqua de si juste et belle manière dans son « Bric et broc »…

 

 

« Une voie, non pas un horizon ; une liturgie, non pas une religion ; une obsession plutôt qu’une situation. »
(Jean-Yves Jouannais à propos de tout art digne de ce nom, dont, évidemment, l’écriture)
Qui pense pouvoir mieux le dire, qu’il le dise!

 

 

Lorsque Deleuze et Guattari affirment: « Il nous semble que l’écriture ne se fera jamais assez au nom d’un dehors », lequel « n’a pas d’image, ni de signification, ni de subjectivité », ils définissent admirablement, comme à l’accoutumée, tout ce qui m’en sépare s’agissant de littérature.
Il est par ailleurs intéressant de noter qu’un Kenneth White, commentant l’engouement de Deleuze pour la littérature anglo-américaine, fit remarquer que « Deleuze est sans doute trop indulgent pour une littérature qui a ses propres étroitesses et ses propres étouffements. En fait, c’est à quelques exceptions anglo-américaines que Deleuze s’intéresse (Melville, D.H.Lawrence) »

Kenneth White

 Beckett

« Ma vie, ma vie, tantôt j’en parle comme d’une chose finie, tantôt comme d’une plaisanterie qui dure encore, et j’ai tort, car elle est finie et elle dure à la fois, mais par quel temps du verbe exprimer cela? »
(Samuel Beckett: Molloy)

 

 

Cécile Portier
Pierre Ménard
Arnaud Maïsetti
Christine Jeanney
Guillaume Vissac

Il y a – dans notre vie comme dans l’absolu qui parfois la transcende et prolonge – des choses et des êtres qui sont importants, et puis d’autres qui le sont moins, ou pas du tout… En faire le tri, cerner, identifier, séparer, sont là tâches qui, parmi celles qui scandent nos jours, surtout lorsque le temps en devient avare, relèvent de l’essence, non de la contingence…
Et il s’est produit, en cet après-midi du 20 novembre 2012, dans le grand auditorium de la BNF à Paris, quelque chose de vraiment important, que j’entrevoyais depuis longtemps, mais qui s’est mué, au fil des heures, en certitude, et de celles qui durent. Car ce qui j’y ai – avec un immense plaisir, à coup sûr partagé par beaucoup – vu et entendu, ce qui – en dépit, ou alors à cause, de la très grande richesse et diversité des approches et des aboutissements, par-delà même l’amitié littéraire et humaine qui me lie à pas mal de celles et ceux présents sur la scène – rendait presque physiquement palpable le vif brassage, l’incessante circulation des énergies, des flux, des rires, des émotions, des dérives et des confluences, une manière entre mille reconnaissable de se répondre, se poursuivre, s’opposer, se conjuguer, se compléter, bien propre, elle, à celles et ceux qui incarnent pour moi ce que depuis longtemps déjà j’appelle la « constellation (ou galaxie) Publie.net / remue.net » (dont fait également partie la revue « D’ici là » et à laquelle s’ajoute, bien proche écho, le magnifique échange mensuel entre blogs que sont les « Vases communicants »), montrant à l’évidence que l’écriture numérique ne se contente pas de dynamiter, dans le meilleur et plus fort sens du mot, ce qu’il peut y avoir de plus vétuste, mité et vermoulu dans ce que l’on désigne par « fonction auteur », mais rend également caduques, sans consistance et pertinence aucune, les notions de « courant », « mouvement » ou « école » littéraires.
Car ce que l’on a vu hier vivre, vibrer, se déployer sous nos yeux n’a pas de nom – et pourquoi faudrait-il qu’il y en ait un, puisque ça respirait, ça emplissait, ça EXISTAIT, non par osmose, mais par capillarité,- et que c’était très bien comme cela!
Aux noms des participants et de celle sans qui rien de ce qui se passa en cet après-midi du 20 novembre n’aurait été, s’ajoutent à l’évidence pour moi ceux de Brigitte Célerier, d’Isabelle Pariente-Butterlin, d’Elizabeth Legros Chapuis, de Sabine Huynh, d’Angèle Casanova, de Mathilde Roux et (car j’en parlerai toujours au présent) de notre chère Maryse Hache, tout comme ceux de Christine Genin, Anna Jouy, Philippe Aigrain, Mathieu Brosseau, Laurent Grisel, Christophe Grossi, Dominique Hasselmann, Phil Rahmy, Sébastien Rongier, Francis Royo, Christophe Sanchez, de certains représentants, tout autant admirés et respectés, de la mouvance « inculte », de quelques singuliers et inclassables, enfin, dont l’amitié m’honore – que celles et ceux dont le nom et la présence me reviendront sans doute après coup me pardonnent et sachent qu’il ne s’agit que d’un coupable oubli, rien de plus…
Il y a, bien entendu, d’autres laboratoires, forges et ateliers où se pense, se prépare et s’élabore l’écriture de notre temps, et de demain, tout comme il y a, bien sûr, quelques autres, ailleurs, qui valent et pèsent tout autant, et qui resteront – ils le savent comme je le sais…
Mais aujourd’hui c’est cette galaxie, ou amas, ou constellation (l’astronomie est là pour nous fournir tous les termes que l’on voudra) ma « famille », même s’il devait un jour il y en avoir d’autres…
Il y a une phrase énigmatique qui clôt presque « Le Congrès », que je tiens pour l’un des plus accomplis récits de Borges – tout en l’éclairant depuis son dénouement:
« Ce qui importe, c’est d’avoir senti que notre plan, dont nous avons souri plus d’une fois, existait réellement et secrètement, et que c’était l’univers tout entier et nous-mêmes. »
Je l’ai murmurée en sourdine en repensant à ces heures et à leurs prolongements, et ce n’est sûrement pas un hasard – entende qui pourra, comprenne qui voudra…
(novembre 2012novembre 2014)

 

Juliette Mézenc
François Bon
Anne Savelli
Joachim Séné

 

 

 Kafka

« Il y a de l’espoir, mais pas pour nous »
(Franz Kafka)

 

 

 Francis Ponge

Ponge oui, mais pas ses épigones (tout autant ceux de la deuxième génération que de la première – mais je n’y inclus, bien entendu, pas Prigent, trop grand pour n’être QU’un héritier, quelle qu’en soit la lignée), croisés de cet « extrême contemporain » obsolète par définition, caduc dès la naissance, ne s’éprouvant qu’à cette vaine pointe qui – de tant soumise au vouloir de rester insoumis – perce parfois, mais sans jamais dénouer, laissant le monde tel qu’il est plus sûrement encore que ceux qui de tout temps assument l’avoir voulu tel…

 

 

« Dans bien d’oeuvres, le sentiment de la présence du temps est irrésistible. Mais leur insaisissable prodige vient de la nécessité, jamais comblée, de renégocier à chaque instant la non-concordance entre le temps de l’oeuvre et celui du regard… »
(George Steiner)
Ou de la lecture…

 

 

« La materia è sorda. »
(Dante)
Elle n’est, hélas, pas la seule…

 

 

« Toutefois puisque ainsi il est nécessaire de dégager un peu d’acide ou de vieux lyrisme, que ce soit fait saccade vivement – car les locomotives vont vite. »
(Jacques Vaché)

 

 

 Hölderlin

« Hölderlin a cherché (*)
le mot dont se sert le silence
pour dire son propre silence
sans le briser »
(Hugh Mac Diarmid)

 

 

table rase

« D’ailleurs, je vous répondrai avec une phrase de Pessoa. Quand on lui a demandé ce qui l’influençait, il a répondu: «Tout. Tout m’influence». Moi, je dirais la même chose. Je ne crois pas aux écrivains qui ne sont influencés par rien. »
(Antonio Tabucchi)
En mémoire du fou-rire qui fut le mien lorsque, il y a quelques années de cela, je tombai sur un papier vantant les mérites d’un bouquin à peine paru, ou pas encore, et dont on exhibait fièrement – entre autres qualités, mais presque en premier lieu – le fait que ce n’était pas du « déjà lu, déjà-écrit », en me disant que certains, de ceux qui comprennent vite, mais à qui il faut expliquer longtemps, gagneraient beaucoup à ruminer sans parti-pris ce qu’en pensent les deux très grands noms ci-dessus cités, et à en prendre de la graine…

tabucchi Antonio Tabucchi

« J’aimerais bien qu’il y ait en plus le roi, c’est-à-dire la littérature, ou le sens, ou le vrai, ou peut-être tout simplement le lecteur. Mais le roi vient quand il veut… »
(Pierre Michon)
Ou ne vient pas du tout; et alors? On n’écrit pour de vrai que « pour soi, pour ses amis et pour adoucir le cours du temps », nous rappelait à juste titre l’Aveugle, et il n’y a que cela qui compte

 

 

« Je m’efforce de vivre et de créer aussi librement et pleinement que possible, usant pour ma défense des seules armes que je m’autorise à moi-même: le silence, l’exil et la ruse »
(James Joyce, au travers de Stephen Dedalus)
Et cela vaut pour d’autres, bien d’autres…

 

 

« Et ma voix, déjà, commence à se faire lointaine tout en se préparant à annoncer qu’elle s’en va, qu’elle s’en va goûter à d’autres lieux. Je n’aurai existé, dit la voix, que si en parlant de moi c’est de la vie que l’on peut parler. Et elle dit qu’elle s’éclipse, qu’elle s’en va, que ce serait parfait de finir ici, mais elle se demande si c’est bien souhaitable. Et elle se répond à elle-même que c’est souhaitable, en effet, que ce serait merveilleux de finir ici, ce serait parfait, qui qu’elle soit, où qu’elle soit »
(Enrique Vila-Matas : Bartleby et compagnie)
Et il n’y aura pas de préavis, cette fois-ci…

 

 

Tout revient, tout reviendra, mers dévoilant le dos que les marins redoutent, plaines couvant les reflets allant se fondre aux vieux miroirs,  fauconniers, faucons et proies figés comme à jamais dans les plis du regard…
Tes yeux sont clos, mais tu sens et sais, en route vers ce que jamais n’effacent les meutes de pierre…
Quand tu nous parles, c’est comme si cette part de toi qui couve et abrite nous abandonnait, nous laissait sans liens et sans traces. Mais où va-t-elle? Est-ce de retour en toi ou dressée contre nous?
Est-elle durée fardée, luciole des pleureuses, ostentation des entrailles, avec l’aplomb de qui n’appartient qu’aux milices des ténèbres?
Est-elle miette, crépitant sur la rive, dénouant le terme de tes pas, la convulsion de l’ongle sous la voûte?
Est-elle feu venu éclairer les charniers, les griffures, régissant les creux, affinant les téguments, comme si le temps était encore à rendre?
Est-elle eau de dessous se rêvant source, otage de cette lenteur faite meule au couchant?
Est-elle chute ou scalpel, renvoi?
Est-elle la toute dernière enfance?
(avec Mandiargues)

 

 

 Blaise Cendrars

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t-en »
( Cendrars)

 

 

 

Pierre Michon: Nous trions au fur et à mesure en littérature ce qui restera. Ça n’existe guère, les incompris – ou alors ils le restent. La postérité, c’est nous qui la faisons par un acte volontaire et demesuré. C’est étrange comme en fait, dans la postérité, les ennemis se réconcilient quand ils ont passé l’épreuve du temps de leur vie, comme si ce temps n’était que broutilles. Ceux qui restent sont ceux qui en voulaient dans tous les sens du mot.
– Au point de sacrifier leur vie?
Pierre Michon: On sacrifie tous notre vie, le temps la sacrifie pour nous, la gnôle, le tabac.
( dialogue reproduit dans « Le roi vient quand il veut – Propos sur la littérature »)
De tous les voeux dont j’ai faim en cette heure, de tous les épitaphes dont il m’est arrivé de rêver pour celles à venir, cet échange est l’un des plus, comment dit-on déjà, pertinents…

 

 

 Arnaud Maïsetti

« Beau, comme une marque de plus, une direction : toutes directions. Beau, une syllabe vidée de tout ce que vers quoi elle fait signe. Ciel noir par dessus, peu importe qu’il soit bleu. Saturation des vides. Adjectif, nom, injonction morte. Ce qui est beau, personne pour le dire. »
Oui, Arnaud, c’est exactement ça, et encore mieux quand c’est toi qui le dis…

Beau, puisque c’est écrit

 

 

« À force d’aller au fond des choses, on y reste. »
(Cocteau)
J’en prends le risque, plutôt deux fois qu’une…

 

 

« Fasciné par le nom de Roberte en tant que signe, alors que j’étais dans le jardin sans plus rien voir de l’ensoleillée verdure autour de moi, n’ayant d’autre vision que la pénombre insituable où se jouait la lueur de sa main dégantée – je me décide à décrire ce qui doit se passer dans cette pénombre, ici illusoire. »
(Pierre Klossowski)
Pénombre d’où l’on n’en est jamais VRAIMENT sorti…

 

 

« Tu voudrais qu’il sache ce qui ne peut être dit, et lui donner la réplique dans la même langue. »
(Tom Stoppard)

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                     À Pacôme Thiellement

La remise en cause du statut de l’auteur, l’effacement de la distinction naïve entre « auteur » et « lecteur » ne datent pas d’hier…
Dans un magnifique chapitre de son livre « Profanations », précisément intitulé « L’auteur comme geste », Giorgio Agamben rappelle la fameuse conférence de 1969 ( eh oui, quarante ans déjà…) dans laquelle Michel Foucault, prenant appui sur une citation en forme de paradoxe de Beckett (« Qu’importe qui parle, quelqu’un dit qu’importe qui parle »), dynamite littéralement la notion d »auteur-individu », en soulignant que ce qui est en jeu dans l’écriture, c’est bien moins le sujet qui s’exprime que la béance de l’espace où celui-ci s’efface en écrivant et du fait même qu’il écrit (« La trace de l’auteur se trouve seulement dans la singularité de son absence » – Foucault). Il est intéressant de noter que, du coup, la « fonction auteur » s’en trouve renforcée, puisque, comme le souligne Agamben, « le même geste qui refuse toute pertinence à l’identité de l’auteur affirme néanmoins sa nécessité irréductible ».
Deux ans plus tard, Foucault met en opposition encore plus radicale les deux notions: « L’auteur n’est pas une source indéfinie de significations qui viendraient combler l’oeuvre. L’auteur ne précède pas les oeuvres. Il est un certain principe fonctionnel par lequel, dans notre culture, on délimite, on exclut, on sélectionne: bref, le principe par lequel on entrave la libre circulation, la libre manipulation, la libre composition, décomposition, recomposition de la fiction ».
On est dans le vif du sujet, la thèse de Foucault, précurseur et visionnaire, semblant préfigurer la révolution qu’est Internet pour ce qui est de l’écriture et la lecture. Mais comme ce serait réducteur, comme ce serait aller vite en besogne! Car Agamben, suivant Foucault, nous rappelle aussi que « le lieu – ou plutôt l’avoir lieu – du poème ne se trouve donc ni dans le texte ni dans l’auteur (ou dans le lecteur): il est dans le geste par lequel l’auteur et le lecteur se mettent en jeu dans le texte et s’y soustraient ensemble à l’infini. L’auteur n’est jamais que le témoin, le garant de sa propre absence dans l’oeuvre où il a été joué; et le lecteur ne peut jamais que porter à nouveau ce témoignage ».
Or (ce que ni le burin, ni la plume d’oie, ni le stylo, ni la machine à écrire, ni le linotype n’avaient les moyens et la vocation de faire…), l’ordinateur, en tant que conjonction d’une « quincaillerie avancée » et de l’intelligence numérique (celle des programmes permettant aux flux de naître, perdurer, s’enchaîner et interagir), risque d’intervenir directement dans ce geste mettant en jeu auteur comme lecteur dans le texte, l’amplifiant, le détournant, l’altérant de si décisive, fascinante et monstrueuse manière que les humains que nous sommes encore auraient à la longue un peu de mal à se sentir complètement à l’aise, happés qu’ils seraient par ce « cancer » rhizomique et déterritorialisé, cette lisse abomination allant, dans certaines circonstances et si l’on n’y prend pas garde, jusqu’à exiger de nous une espèce de soumission pouvant lever l’un ou l’autre, ici ou là, à l’aliénation entre toutes la pire, à savoir la librement consentie…
D’un autre côté – et ce n’est un paradoxe qu’en apparence – cette révolution, autant inévitable que salutaire (mais à coup sûr et au plus haut point ambiguë) fait en sorte que l’utilisation du support papier restera indispensable pour un bon bout de temps encore s’agissant de s textes vraiment « longs » ou alors « denses et/ou obscurs » (adjectifs en l’occurrence pas du tout péjoratifs à nos yeux…), ceux, en somme, exigeant un temps d’absorption, réflexion et méditation incompatibles avec la manière dont et la vitesse avec laquelle le flux se déroule…
Oublier, pire encore, vouloir oublier que l’ordinateur et tout ce qui s’y rattache ne sont que des outils (des « dispositifs » pour reprendre la terminologie de Agamben), ce serait ouvrir la boîte de Pandore sans se donner les moyens de la refermer si nécessaire.
 » C’est pourquoi – nous dit le philosophe italien – il faut arracher aux dispositifs ( à tous les dispositifs) la possibilité d’usage qu’ils ont capturé. La profanation de l’improfanable est la tâche politique de la génération à venir ».
(Automne 2009)

J’aurai, cinq ans après, à coup sûr tendance à être moins catégorique sur certains points, moins exalté sur d’autres (d’autant qu’on parle bien moins – ou plus du tout – de certaines pures aberrations à mes yeux, telle l’écriture aléatoire et automatique PAR l’ordinateur…) Mais sur le fond du fond, rien à changer!
(2014)

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