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Archive for janvier 2015

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« Perché, luce, ti ritrai da me nelle cose guardate e più addentro ancora nelle altre non vedute? Chiusa la storia, cancellata la persona, perso o vinto l’agone? »
(Mario Luzi)

 

 

« C’était un homme qui tenait le buste ostensiblement droit, qui pratiquait le mutisme et qui buvait beaucoup. »
(Faulkner brossant de fait son autoportrait)
Pas d’autres questions, Votre Honneur, tout est dit…

 

 

« Je mets un tableau sur le mur. Ensuite, j’oublie qu’il y a un mur. je ne sais plus ce qu’il y a derrière ce mur, je ne sais plus qu’il y a un mur, je ne sais plus que ce mur est un mur, je ne sais plus ce que c’est qu’un mur. Je ne sais plus que dans mon appartement, il y a des murs, et que s’il n y avait pas de murs, il n’y aurait pas d’appartement. Le mur n’est plus ce qui délimite et définit le lieu où je vis, ce qui le sépare des autres lieus ou les autres vivent, il n’est plus qu’un support pour le tableau. Mais j’oublie aussi le tableau. Je ne le regarde plus, je ne sais plus le regarder. J’ai mis le tableau sur le mur pour oublier qu’il y avait un mur, mais en oubliant le mur, j’oublie aussi le tableau.[…] Les tableaux effacent les murs. Mais les murs tuent les tableaux … »
(Georges Perec)
Comme il nous manque, celui-là, comme il nous manque!

 

 

Après avoir à regret refermé « Providence » de Juan Francisco Ferré, et relu dans la foulée la (tout de même plus transgressive, enivrante, époustouflante) « Vitesse des choses » de Rodrigo Fresán, une seule et même réflexion: combien « profonde » puisse-t-elle être, la surface ne sait que persévérer en ce qu’elle est, fièrement, désespérément…Nul paradoxe, c’est comme s’il manquait à ces chaos brillamment maîtrisés et portés par une écriture souple, déliée, jubilatoire, un souffle, une dimension cachée qui nous ramènent à Bolaño. Lequel était, bien entendu, plus que tout autre conscient de l’éclipse des idéologies et de l’effondrement des « grands récits« , mais nourrissait, par-delà l’impitoyable lucidité que était la sienne, une sorte d’indéfinissable regret, souvent présent (en tout point pareil à celui de l’athée Beckett s’écriant à propos de Dieu: « Il n’existe pas, le salaud! ») – comme si la totale absence d’illusions ne le satisfaisait pas pleinement, le troublait même, d’où la permanence des interrogations (sur ce que vaut la quête de la connaissance en vue de possibles transformations, sur ce que seraient la nature du Mal et la place de la jouissance, sans oublier l’inlassable questionnement portant – le monde étant ce qu’il est et les hommes ce qu’ils sont – sur les notions de pacte et de pari) lesquelles hantent et irriguent d’un bout à l’autre son oeuvre.
Le moins que je puisse dire, c’est que je ne les ai pas du tout retrouvées chez les flamboyants auteurs que j’évoquais en début d’article, et que cela ne me semble pas être le fruit du hasard, et bien moins encore d’une quelconque inconsistance…
Est-ce parce que toutes les possibles réponses ont déjà été données? Ou est-ce plutôt parce que les questions seraient en elles-mêmes inutiles, car toutes les réponses se valent? Inacceptables visions – en tout cas pour moi – dans un cas comme dans l’autre…
    (janvier 2012)

 

 

S’il y a un truc qui vous gratte, qui vous gêne sans que vous compreniez pourquoi, demandez à Perros, il vous expliquera:
« Je n’ai jamais entendu un pêcheur dire qu’il aimait la mer. » (Papiers collés III)
Ben, voilà pourquoi j’ai jamais trop prisé les poètes qui passent leur temps à vous expliquer ce qu’ils font, et comment, et pourquoi, et combien ils adorent ça…

 

« Mais le monde est rond, c’est une piste, un carrousel, une guirlande, il n’invente rien et nous oblige à tout renommer, tout oublier [*]
Vieillissons-nous? Sommes-nous sujets au vertige, aux écarts de langage, à la dégradation des idéaux? Prenons-nous des décisions que nous regrettons, des coups que nous rendons? Avons-nous peur du vent, des bêtes obscures, des rires cachés sous les pierres?
Non. »
(Claro)
Quelle que soit la réponse que l’on aura envie de donner en fonction de l’heure et des circonstances (un « oui » valant sans doute le « non » du texte), ces lignes ne sont pas seulement âprement belles, mais peut-être vraies – pour autant que ce mot ait un sens s’agissant de littérature…

 

 

« Mais j’aime le jeu qui consiste à se promener et à parler avec les morts qui sourient, silencieux et libres, libres entièrement et pour toujours. »
(Katherine Mansfield)
C’est ce qu’il m’est arrivé de faire à Buenos Aires – et ailleurs – plus d’une fois…

reco Cimetière de la Recoleta

 

 

« Je sais maintenant que la proximité n’existe pas. Il y a toujours quelqu’un qui a les yeux fermés. On voit lorsque l’autre ne voit pas. »
(Roberto Bolaño: Un petit roman lumpen)
Il y des années durant, des gens que j’aime bien et qui me le rendent, mais à leur façon (mais je me trompe peut-être, qui sait? – si ça se trouve, pas même eux…) ont couvert, souvent dans de grands élans éthyliques, certains de mes écrits d’adjectifs et épithètes flatteurs à en faire rosir un sergent de paras, tout en ajoutant que la priorité des priorités était toutefois de « me faire connaître »…
Autant interloqué la première que la nième fois, je faisais toujours respectueusement remarquer que, de mon temps, il arrivait qu’en écrivant convenablement l’on ait quelques chances d’être, d’une manière ou d’une autre, « publié » et, avec un petit coup de pouce du hasard, du destin, voire des dieux, d’être un peu connu, alors que, les choses ayant apparemment bien changé, il fallait maintenant – chose étrange pour le Béotien que j’étais, et peut-être pas que pour lui – se faire d’abord connaître pour espérer l’être (l’éventuelle ou supposée magnificence des oeuvres n’entrant, à l’évidence, et dans bien de cas, que fort modestement en ligne de compte…)
Nous en restions le plus souvent là, quelque part entre nulle part et partout, jamais et toujours, comme souvent lorsque écrivains et littérateurs (l’ordre des facteurs important peu) se rencontrent…
Les conseils étant néanmoins des meilleurs, je mis à profit les quelques années écoulées pour réfléchir aux moyens les plus efficaces d’enfin aboutir à cette visibilité qui tant me fait défaut; pour y en avoir, il y en a, l’on n’est embarrassé que par le choix:
1) révolvériser Houellebecq en direct lors de la remise d’un des innombrables prix que son éminente contribution à l’éclat de nos belles-lettres ne manquera pas de lui faire valoir également à l’avenir, en espérant ne pas avoir à attendre le Grand Prix, comme on dit en Formule 1, que notre glorieuse Académie se fera un devoir de lui décerner pour « l’ensemble de son oeuvre »;
2) parcourir au triple galop et tout nu les Champs-Elysées, une plume tricolore plantée au derrière, au cri de « Vive la République! Vive la France! Vive Cheminade! » (ou Nathalie Arthaud, car je ne suis ni sectaire ni misogyne…);
3) aller formaliser mon adhésion au FN vêtu de l’une des quelques burqas soigneusement rangées dans mon armoire à glaces;
4) écrire l’article que tout le monde attend et dans lequel j’affirmerai, sans l’ombre d’une preuve, mais sur la base d’un lumineux faisceau de présomptions, que Mélenchon est stipendié à la fois par le Hamas, la CIA, les services secrets sionistes et le Parti du Travail de Corée du Nord, sorte de record absolu et preuve, s’il en est et, surtout, s’il en fallait, d’immenses qualités à l’égal, hélas, d’une fourberie et d’un manque de principes du même acabit, comme dirait mister F.O.G (mais pas Phileas) qui en connaît, tout le monde est au parfum, un rayon là-dessus…
Mais je sais aujourd’hui que je n’en ferai rien et que je resterai invisible, sauf de celles et ceux pour lesquels ce n’était pas tout vu, mais à qui dix lignes suffirent pour tout voir – mes tant semblables frères…
(printemps 2012)

http://www.youtube.com/watch?v=-IFPBq4-AYA

 

 

« Le monde est flou. Je ne le vois que quand j’écris. »
(Pierre Michon)
Que dire d’autre?

 

 

« Aujourd’hui tout le monde se tutoie, tu l’auras remarqué, c’est une manière hâtive et faussement confidentielle. Moi ça ne me plaît pas, car c’est irrespectueux…Je crois que quand deux personnes s’estiment elles doivent se vouvoyer, c’est une forme qui signifie civilité et respect de l’autre. Et puis cela marque cette distance nécessaire à se faire comprendre l’un de l’autre que même si nous nous connaissons bien, fût-ce de manière intime, en toute connaissance de nos secrets respectifs, nous faisons semblant du contraire, que nous ne savons pas certaines choses, et nous le faisons pour que l’autre se sente plus à l’aise, comme quand quelqu’un t’a confié une chose importante qu’il ne dirait à personne, mais toi tu avais l’air un peu distrait, ce n’est pas ça bien sûr, tu l’as écouté avec beaucoup d’attention, mais…voilà, c’est comme si tu n’y pensais déjà plus, tu as mis cette chose dans un petit coffre secret de ton coeur et tu l’as fermé à clef…Maintenant qu’est arrivé le moment de se saluer, je voudrais te vouvoyer en prenant congé. Je suis certain que tu peux le comprendre, ce n’est pas un détail sans importance…y compris pour ce que tu devras écrire sur moi. Tu es d’accord? »
( Antonio Tabucchi: Tristano meurt)

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« Je ne retiens pas par cœur tous les poèmes que j’ai écrits, mais seulement les quelques motifs qui me déterminent à en écrire d’autres… »
(Nichita Stanescu)

 

 

« Il a souri, m’a-t-il semblé, mais les hommes sourient toujours quand ils ne comprennent rien. »
( Giovanni Papini: Le miroir qui fuit)

 

 

« Ferruccio disait que celui qui écrit pour commenter la vie pense toujours que son commentaire est plus important que ce qu’il commente, même s’il ne s’en rend pas compte. »
(Antonio Tabucchi: Tristano meurt)
Ah, qu’elle fait du bien l’impitoyablement amère lucidité de Tabucchi, laquelle nous aide, comme peu d’autres, à littéralement TOUCHER DU DOIGT QUI ET CE QUE par-dessus tout je déteste et n’accepte pas, en littérature comme ailleurs – car ils sont légion, ceux pour lesquels leurs actions ou alors leurs écrits « sur » la vie sont bien plus importants que la vie sur laquelle ils croient avoir agi et écrit, croyez-moi, légion…

 

 

« Tout n’est que cendre désormais tout n’est que cendre mais
De cette cendre sort un qui porte sa peau et le couteau
Pour couper soi de soi (qui sera soi tu ne le sais
Pas : la tête est encore infime et blême dans des hauts).

Dans l’épaisseur de suie de mélancolie, va, accélère — c’est
Au cinéma, les brutales nuées roulent des manches sur
Des lividités inapaisées. Sens la peau de tes joues fur
Ieusement tirer les brides, hennir dans les cuirs ou corsets :

Tu es dans le baquet des épidermes bleus, des porcelaines de genoux,
Des ventres concaves, des os de transparences. L’aigre mot
De rance te rince de vomissures. Ou c’est (plage) ta mère sous

L’œuf, l’ardeur safran, le poids de paillasson des nuées,
Les seins d’été dans un bonnet d’âne épouvantablement
Blanc que califourche minuscule dans la contre-plongée
Toi, flou de sueur ou larmes ou du blanchissement du temps. »

( Christian Prigent: Météo des plages)

 

 

L’inédit de Bukowski dont on a beaucoup parlé récemment (il s’agit de sa réponse à un jeune poète qui lui avait envoyé un manuscrit) m’a irrésistiblement fait penser, sinon au fameux adage: «Accroche-toi au pinceau, je retire l’échelle!», du moins à l’immortelle réplique de l’administration concernée dans le sketch que Coluche a consacré à son ouvrier de père et où celui-ci réclamait ce qui lui semblait revenir de droit: «Dites-nous de quoi vous avez besoin, on vous dira comment vous en passer…»
Feindre de croire que les propos de Bukowski puissent s’appliquer à la situation française en 2010, en particulier pour ce qui est de la « poésie » (les guillemets sont liés au fait patent que ce que ce mot veut dire – comme d’autres, tel le mot « oeuvre » – je n’en sais rien, alors que je sais par contre fort bien reconnaitre si de poésie ou d’oeuvre, il n’y en a point – quel que puisse être le degré d’ouverture ou d’indulgence dont je me sais capable de faire preuve) relève, dans le meilleur des cas, d’une quantité d’innocence se mesurant en centaines de tonnes, au pire, à une conception tout à fait particulière de l’honnêteté intellectuelle, tant la réalité d’un jeune poète (ou, par extension, de tout « nouveau » dans le « métier » – parole que triplement j’abhorre, mais qu’à mon corps défendant je me vois contraint d’utiliser, faute de mieux) souhaitant faire publier ses écrits a peu, très peu à voir avec les conseils que Bukowski lui prodigue…
Oh, faut pas croire, je l’aime beaucoup, lui et ce qu’il représente, mais comment ne pas mettre tout de même un sérieux bémol à l’enthousiasme général:
a) il est très facile de donner ce type de conseil alors qu’on est déjà « arrivé » (qu’il ait dû galérer comme pas possible avant, c’est incontestable, mais n’a rien à voir avec notre propos!), se faire plaisir en exhibant, hilare, un tranchant, mordant, ironique et corrosif morceau de bravoure à mettre postérieurement dans les manuels et qui fera sourire ou carrément s’esclaffer les autres « arrivés » comme lui, mais cela n’aidera en rien les jeunes écrivains en question… C’était bien plus difficile et éprouvant, j’en conviens, d’en recevoir certains, oh pas tous, un tout petit nombre, juste ceux qui lui semblaient apporter quelque chose de nouveau, de fort et de vrai, et de les aider concrètement à arriver à bon port, parce que lui aussi y croirait, et qu’il avait les moyens de le faire; apparemment Bukowski n’a pas guère foi en ce que peuvent être et apporter les « passeurs », les Paulhan et compagnie sont sans doute une invention de notre esprit enfiévré, nous commençons d’ailleurs à nous poser de sérieuses questions à ce sujet…
b) Bukowski est américain, nous ne connaissons absolument pas le fonctionnement du monde de l’édition là-bas en son temps (pas plus que maintenant d’ailleurs!), ce que nous savons, par contre, c’est qu’actuellement en France dans (soyons gentils, allons!) 60 à 75% des cas les manuscrits envoyés sont, avec un peu d’optimisme, lus par bribes ou «en diagonale», ou alors, bien plus lucidement et crûment dit encore, la proie, en direct ou en différé, des corbeilles à papier, faute de temps, de moyens, d’envie tout simplement s’agissant de « poésie » (pour ce qui est de l’édition numérique, remplaçons cela par un doigt courroucé, lascif, indifférent ou vengeur effaçant d’un trait le tout…) Il reste, bien sûr, les 25-40% autres, quelques exemples quand même chez les «grands», et une majorité, sans doute, chez les plus « petits »…
Mais je n’arrive pas à saisir les raisons pour lesquelles certains se refusent à admettre cette réalité connue de tous, et rappelons, pour ne prendre que ces deux exemples, que Jean-Pierre Duprey a envoyé ses premiers écrits à Breton et le jeune Dupin à Char et non pas à des «directeurs littéraires et éditeurs» où les manuscrits auraient probablement connu, même en ces temps à l’abri – et fort heureusement d’ailleurs – de l’inflation du nombre de « poètes », ou se considérant tels que nous connaissons aujourd’hui, le bien triste sort que je viens d’évoquer;
c) Bukowski a parfaitement le droit de penser ce qu’il veut, mais, outre qu’il peut se tromper, une opinion contraire à la sienne n’est pas, par définition, moins valable et moins légitime (j’en sais quelque chose, car correspondant, rencontrant et parlant avec pas mal de gens «du métier» au sens le plus large, eh bien, beaucoup non seulement admettent du bout des lèvres, mais affirment haut et fort que dans le monde de l’édition « traditionnelle » d’aujourd’hui et s’agissant de « poésie », aucune chance véritable au niveau d’exigence auquel l’on se doit d’aspirer ne saurait s’offrir sans «passeurs», relais et réseaux, c’est comme ça, il ne s’agit pas d’un jugement de valeur, mais de la prise en compte d’une réalité, rien de plus…(nous tenons à préciser que, pour eux, comme pour moi d’ailleurs, il ne s’agit NULLEMENT de «pistons» ou d’obscures et troubles «relations», mais de gens ne connaissant ni d’Eve ni d’Adam l’aspirant-auteur, mais qui, ayant eu l’occasion de lire ses écrits, les apprécient au point de vouloir l’aider à les rendre «visibles» et à portée d’un plus large public de lecteurs)
Les jeunes poètes n’étant, en règle générale, guère friqués, et n’ayant donc point vocation d’enrichir l’administration des Postes (ou encombrer les boîtes à messages des éditeurs numériques) l’on comprendra aisément mes sérieux doutes et mon indignation si la seule solution s’offrant à eux était celle préconisée dans ses préceptes par le grand Charles, d’autant qu’ils le feront, dans la grande majorité des cas, en pure perte…
La mise en partage « institutionnalisée » de « l’oeuvre » – pour peu qu’elle le doive ou puisse, que l’on se trouve dans des conditions à même de respecter le choix fondamental, difficile et toujours vacillant de qui l’envisage – ne saurait, à notre avis, procéder QUE d’une vraie rencontre, relever QUE d’une succession d’actes qui tiennent, si les mots ont un sens, de l’élection et de la reconnaissance , où il n’appartiendrait pas forcément à celui qui a déjà fait sa part de travail (puisque « l’oeuvre » est là, visible pour peu que l’on se dispose à la voir) de faire le premier pas…Tout autre déroulement pourrait conduire l’ensemble des acteurs (celui qui écrivit, donc produisit, celui qui, éventuellement, lut et aida à faire passer, celui, enfin, qui reçut et se résolut à donner à voir à une plus large échelle) à une frustration certaine sur le moyen et long terme, pire encore, au malaise immanquablement lié au sentiment de trahir ce que chacun, à sa place et dans son rôle, est, ou se devrait d’être. Que j’arrive à en convaincre le plus grand nombre, c’est une autre histoire. Toute l’histoire
(2010)

[Nota de juin 2014: pas une virgule à retrancher, mais le saint et noble courroux qui présida à l’époque à la rédaction de cet article ne laisse pas suffisamment voir le fait – essentiel – que je me faisais en l’occurrence l’avocat d’une cause qui ne me concerne en rien directement, puisque je peux certifier sur l’honneur ne JAMAIS, au GRAND JAMAIS avoir envoyé de manuscrit à quel éditeur que ce soit, papier ou numérique…]

 

 

« Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d’ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges »
(Chateaubriand à propos de Joubert)
Excellente idée, ma foi, sauf qu’il me faudra dans ce cas ne montrer la bibliothèque qu’aux intimes, certaines couvertures étant destinées à devenir du coup vergogneusement amples…

 

 

« Les choses croient que nous partons et se sentent en sécurité. »
(Katherine Mansfield)
C’est sans doute pourquoi si souvent je les envie…

 

 

Oui, tout est là, dans cette « willing suspension of desbelief » dont parle Coleridge, qui rend l’accueil chose de (presque) tous, et la perte, de peu, bien peu – et comme c’est bien qu’il en soit ainsi!

 

 

« Deux jours plus tard il s’en est allé, mais je savais qu’on ne peut pardonner certaines choses qu’à ceux qu’on ne reverra jamais. Le pardon, parfois, ne supporte pas la proximité. »
(Antoni Casas Ros)
Faux, mais beau – comme tant d’autres choses…

 

 

«Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. »
(Jean Genet: L’atelier d’Alberto Giacometti)

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À celles et ceux qui furent LÀ où l’on est lorsque l’on va loin…

 »I loved, but woman fell away;
I hid me from her faded fame.
I snatched the sun’s eternal ray
And wrote till earth was but a name. »

clare John Clare

Cher Monsieur
Je suis dans un asile de fous et je ne me rappelle plus votre nom ni qui vous êtes Il faut m’excuser car je n’ai rien à communiquer ni à dire et je ne sais pas pourquoi je suis enfermé Je n’ai rien à dire c’est pourquoi je conclus
Mes respects
John Clare

folie

« The land of shadows wilt thou trace
And look nor know each other’s face
The present mixed with reasons gone
And past and present all as one »

 

 

La leçon sur le cube

On prend une pierre
on la taille avec un ciseau de sang,
on la polit avec l’oeil de Homère
on la racle avec des rayons
jusqu’à ce que le cube devienne parfait.
On embrasse ensuite plusieurs fois le cube
avec sa bouche, avec la bouche des autres
et surtout avec la bouche de l’infante.
Après quoi on prend un marteau
avec lequel on écrase vite un angle du cube.
Tous, mais absolument tous diront d’une même voix:
– Quel cube parfait aurait été ce cube
s’il n’avait pas eu ce coin brisé!
(Nichita Stănescu)

 

 

« La victoire n’est rien, mon garçon, la victoire ne laisse pas de traces, c’est un assouvissement passager. La vie, c’est la défaite. »
(Cees Nooteboom: Le chant de l’être et du paraître)
Y compris la pire, celle à laquelle l’on se résigne sans combattre…

 

 

« Je suis un instrument hors d’usage sur lequel, il y longtemps, quelqu’un a joué quelques notes que moi, dans mon inquiétude, je continue à varier. »
(Ingeborg Bachmann)
Tel moi, l’indigne – jusqu’à ce que fin s’ensuive…

 

 

pessoa

« Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde. »
(Fernando Pessoa)
J’avoue, pour ma part – le monde allant comme il va, et la littérature étant en ces heures ce qu’elle est – que parfois (de plus en plus souvent, à vrai dire), mon seul rêve est de ne plus en avoir, ou alors peu, d’humbles, de minuscules même, de ceux qui n’accroissent pas la déception et la souffrance d’être, ou alors qui aident à ne devenir que ce que l’on peut, tout bêtement…

 

 

magritte

Cela peut rendre fou que de chercher en vain la clé, vouloir forcer la serrure, alors que la solution, sans nom ni sceau comme toujours lorsqu’on cesse pour de vrai de creuser, nous signifie notre congé de la plus lisse, improbable et aveugle manière:
« …la seule réponse est l’absence de réponse, la seule réponse serait une espèce de joie secrète ou insondable, quelque chose qui confine à la cruauté et résiste à la raison mais qui n’est pas pour autant l’instinct, quelque chose qui vit là avec la même persévérance aveugle que le sang qui s’obstine dans ses veines et que la terre dans son immuable orbite et tous les êtres vivants dans leur opiniâtre condition d’êtres, quelque chose qui échappe aux mots de la même manière que le ruisseau esquive la pierre, car les mots ne sont faits que pour se dire eux-mêmes, pour dire le dicible, c’est-à-dire tout, hormis ce qui nous gouverne ou nous fait vivre ou nous touche ou ce que nous sommes… »
(Javier Cercas: Les soldats de Salamine)
Ce qui te fera sans doute renoncer pour de bon est tout entier dans ce qui précède, ce qui justifiera peut-être ce que furent tes jours et tes nuits tout autant…

salamine

 

 

« La salamandre dans le feu, interrompit Hamlet, après quoi, faisant frire la semence du Logos sur le lard fondant de sa langue, il siffla: Ce qu’un poète écrit, un ange ou un démon le FAIT… C’est ainsi que le rêve se venge de la conscience ininterrompue »
(Vladimir Holan: Une nuit avec Hamlet)
C’est bien pourquoi tant et tant (dont l’adolescent de Charleville) se sont voulus anges, et diables, et plein d’autres choses encore, TOUT pour ne plus être à peine « celui qui écrit »… Parce que (qui sait?) en inversant les termes de la superbe et à juste titre célèbre phrase proustienne, peut-être finirait-on un jour par comprendre que « la vraie littérature, c’est la vie »…

 

 

« Ma façon de tomber? Je me blesse moi-même plus fort et plus lent chaque année mais on n’a pas encore trouvé l’entaille, la flamme, l’eau qui doit m’accueillir, moi, le chasseur »
(Hugo Claus)
De temps il n’y a que le temps, et la durée qui rétrécit: fée, sorcière, ou pauvre oracle?

 

 

“La fée déguisée en feuillage, tout en elle sent la mer, lac et ressac. La mer ? d’une enjambée on la franchit. Après la lumière, l’onde est devenue verte. On ne discute pas avec les morts. Apportez la lumière ? Viennent trombes, pics, vals et chardons. Le dernier couac est celui du pendu. Hamlet, Hamlet, c’est moi (to be or not to be). Trombes, sacs, ressacs, carnages, espoirs tout nus.
La mare est rouge et sue du sel. »
(Jean-Pierre Duprey)

 

 

EMPIRE DU PARDON

Soleil du haut des toits du ciel. Toujours ici dans le dessus. Quel appel y concentre ses larmes couleur de pierre? Pas un arbre n’y touche. Où trouve-t-il accueil au plan des eaux? Je suis là de la main frappant d’exil et gravement mes pensées d’entre les oiseaux du jour. Un hiver sans fin passe comme un fleuve lent aux limites du silence. Ai-je droit à la vie et de mordre aux pains de poussière du temps?
(Non répondent les fumées ruées dans le plus bleu de la lumière non. L’étagement des linges crus jusque dans l’âme claire du vent. L’odeur poissonneuse des cours de lèpres émigrant parmi les mers en haut. Les lucarnes maigres jetées en l’air ouvertes à des parages d’herbe inaccessible. Et les morts gravissant l’escalier terrible de l’oubli. Tout m’abandonne en contrebas. Tout m’a dit non.)
Je suis ailleurs dans le dessous du monde. Une neige endormie me surplombe. Et c’est le niveau des sources de la nuit pure. On ne peut connaître pays plus sombre. Il est mieux que natal. Il est sorti de moi. J’y pose chacun de mes pas comme un jet de bouleaux. Puis les torrents et les montagnes à l’avenant du cœur. Et surtout quand le soleil a troué la surface pour descendre ici. Je l’ai vu lentement refleurir et se mettre à la voie. Cet asile conclu d’aube et commencé d’obscur. Cette glissée consolatrice dans l’empire du pardon.
 (Jean-Philippe Salabreuil)

http://www.youtube.com/watch?v=-QSuXpzNDs8&feature=related

 

 

« Si elle m’avait vu, qu’aurais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me distinguait-elle? »
(Swann apercevant Albertine)
Question qu’il est souvent, très souvent, trop souvent, préférable de NE PAS se poser…

 

 

celan

« Pas une
voix
– un

bruit tardif, étranger aux heures, offert
à tes pensées, ici, enfin,
ici éveillé: une
feuille-fruit, de la taille d’un oeil, profondément
entaillée; elle
suinte, ne veut pas
cicatriser. »
(Paul Celan)
Et si c’était la cicatrice le seul rachat? Et s’il n’y avait qu’elle à même de détourner glaives et prédictions? Et si c’était elle la dame du grand merci, la pourvoyeuse de rouilles, gardienne de ces lieux ébouriffés, affranchis des ornements qui égarent, nous levant (tout comme lui) vers le miel des impasses et la clairvoyance des ombres?

 

 

« Tout, j’ai tout recueilli de toi: miettes, fragments, poussière, traces, suppositions, accents restés dans la voix d’autrui, quelques grains de sable, un coquillage, ton passé imaginé par moi, notre futur supposé, ce que j’aurais voulu de toi, ce que tu m’avais promis, mes rêves d’enfant, la passion que j’ai éprouvée pour mon père quand j’étais petite, certains refrains niais de mon enfance, un coquelicot au bord d’une route poussièreuse. [*] On ne peut pas trahir comme ça, en coupant le fil. Sans même que je sache où repose ton corps. Tu t’es remis à ton Minos, que tu croyais avoir dupé, mais qui à la fin t’a englouti. C’est comme cela que j’ai déchiffré des épitaphes dans tous les cimetières possibles, en quête de ton nom aimé, sur lequel au moins je pourrais te pleurer. Tu m’as trahie deux fois, et la seconde, c’est en me cachant ton corps. [*] Moi je t’ai fait sortir d’un labyrinthe, et toi tu m’y as fait entrer sans qu’il y ait pour moi d’issue, pas même ultime. Car ma vie est passée, et tout m’échappe sans la possibilité d’un lien qui me rattache à moi-même et au cosmos. Je suis là, la brise me caresse les cheveux et je chancelle dans la nuit, parce que j’ai perdu le fil, celui que je t’avais donné, Thésée. »
(Antonio Tabuccchi: Lettre au vent)
La lettre, que j’avais cru volée, a fini par me parvenir – mais tard, beaucoup trop tard…

 

 

J’y ai pensé tout le temps, alors que je « parcourais », fasciné, les lieux, réels ou rêvés, qu’ils hantèrent, j’y ai pensé en me rappelant Duprey, Pollock, Charlie Parker, Augiéras, de Staël, Kerouac, Fauser, Arbus, Basquiat, Collobert, Keith Haring, Tarkos, Fassbinder, James Dean, Plath, Cazuza, Laure, Prevel, Pizarnik, j’ai pensé à cette espèce d’acide innocence qui fut la leur, qui ne valut même pas dette de reconnaissance, mais qui finit par les joindre en ce temps qui jamais ne se relèvera de ses défaites :
« Les criminels dégoûtent comme les châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal. »

 

 

Sylvia Plath & Ted Hughes

« What happens in the heart simply happens. »
( Ted Hughes)
Et nul n’a à s’en mêler, ni même à en dire quoi que ce soit…

 

 

« Femme rebelle, c’est-à-dire deux fois belle. Dans ce qu’elle permet et dans ce qu’elle refuse. »
(Albert Brie)
Pour des raisons que ceux qui l’ont lue comprendront aisément, ces mots m’ont toujours renvoyé à Cristina Campo, qui depuis longtemps déjà m’accompagne, me hante, m’enchante, m’espante…

 

 

« Now I want / Spirits to enforce, art to enchant; / And my ending is despair… »
(Shakespeare: The Tempest, V, 1)

 

 

« Entre deux chaises entre deux feux
entre deux guerres entre deux paix
entre deux choix entre deux maux [*]
entre deux piqûres entre deux filles [*]
entre mort et mort [*]
entre vieux et sombre [*]
entre espoir et nouveau
entre départ et peur
entre clair et arrivée
entre les lignes
entre les pages
entre les jambes
l’intervalle l’entretemps »
(Gerrit Kouwenaar)

 

 

witkin

« La mort, dans l’horizon humain, n’est pas ce qui est donné, elle est ce qui est à faire: une tâche, ce dont nous nous emparons activement, ce qui devient la source de notre inspiration et de notre maîtrise. L’homme meurt, cela n’est rien, mais l’homme est à partir de sa mort, il se lie fortement à sa mort, par un lien dont il est juge, il fait sa mort, il se fait mortel et, par là, se donne le pouvoir de faire et donne à ce qu’il fait son sens et sa vérité. »
(Maurice Blanchot)
Du peu que j’ai à ce jour accompli, pas un dixième – et encore, à coup sûr en plus pauvre, en plus faible, en moins lié que je ne l’aurait voulu à l’appel qui vient du dedans – ne l’aurait été si je ne croyais de toutes mes fibres à ces lignes, et ce depuis longtemps, bien longtemps…

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« L’avenir est rare, et chaque jour qui vient n’est pas un jour qui commence ».
(Maurice Blanchot)
Un avenir sans commencements, c’est proprement insupportable, et c’est pourtant celui que la jeune génération voit se dresser devant elle. Qu’on en soit arrivé là, certains de la mienne s’en croient (et on les en rend, oh ça oui!), à tort ou à raison, au moins en partie responsables, sinon coupables. Mais, vrai ou faux (sans doute un peu les deux, comme toujours), cela n’exonère en rien nos cadets des responsabilités dont ils croient parfois pouvoir s’affranchir au nom de la supposée « mort des grands récits et des idéologies » (et comme je ne suis pas du genre à pas nommer un chat un chat et les fripons des fripons, je précise que je me réfère, bien entendu, en premier lieu au marxisme, mais aussi à l’anarchisme, héritiers tous deux des Lumières, universalistes et libérateurs sans puants tris préalables – mais bon, ça va un peu mieux depuis quelque temps, je vous l’accorde…), mortifère ineptie, car, plus on la martèle, plus on les enterre, au profit et pour la plus grande joie de la seule qui ne dit pas son nom (encore que cela soit de moins en moins vrai depuis quelque temps), qui n’admet même pas en être une (car « il n’y a pas d’autre alternative ») et qui, pour notre malheur à tous, tient le haut du pavé depuis les années ’80…Et si vous pouviez moins nous bassiner avec les religions – toutes, sans exception -, vieilles, mais vraies « maladies infantiles » de toute émancipation véritable, laquelle ne saurait s’appuyer que sur cet intérêt du plus grand nombre dont l’exacerbation du « particulier » est l’ennemi juré, les opprimés vous remercieront, TOUS les opprimés, sans distinction de genre, de couleur, de croyance, d’origine, d’orientation sexuelle, et j’en passe, ceux dont la seule identité qui vaille est justement de l’être, OPPRIMÉS. En leur nom, et au mien, merci d’avance!

 

 

Ô Séféris, plus que jamais indispensable à l’heure où « ils » mettaient ton cher pays en coupe réglée, le détruisaient, l’humiliaient, affamaient ses habitants, et plus encore alors que sonne peut-être l’heure de l’en affranchir:

Où que me porte mon voyage la Grèce me blesse
À Pilion parmi les oliviers
la tunique du Centaure
glissant parmi les feuilles
a entouré mon corps
et la mer me suivait pendant que je marchais

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

À Santorin en frôlant
Les îles englouties
En écoutant jouer une flûte parmi les pierres ponces
Ma main fut clouée à la crête d’une vague
Par une flèche subitement jaillie
Des confins d’une jeunesse disparue

Où que me porte mon voyage la Grèce me blesse

À Mycènes
j’ai soulevé les grandes pierres
et les trésors des Atrides
j’ai dormi à leurs côtés à l’hôtel de « La Belle Hélène »
ils ne disparurent qu’à l’aube lorsque chanta Cassandre
un coq suspendu à sa gorge noire
Où que me porte mon voyage la Grèce me blesse

À Spetsai, à Poros et à Mykonos
les barcaroles m’ont soulevé le coeur

Où que me porte mon voyage la Grèce me blesse
Que veulent donc ceux qui se croient à Athènes
ou au Pirée
l’un vient de Salamine
et demande à l’autre
s’il « ne viendrait pas de la place Omonia »
« non, je viens de la place Syndagma »
répond-il satisfait
« j’ai rencontré Yannis
et il m’a payé une glace
Pendant ce temps la Grèce voyage
et nous n’en savons rien
nous ne savons pas que tous nous sommes marins sans emploi
et nous ne savons pas combien le port est amer
quand tous les bateaux sont partis
Où que me porte mon voyage la Grèce me blesse

Drôles de gens
ils se croient en Attique
et ne sont nulle part
ils achètent des dragées pour se marier
et il se font photographier
l’homme que j’ai vu aujourd’hui
assis devant un fond de pigeons et de fleurs
laissait la main du vieux photographe
lui lisser les rides creusées
de son visage
par les oiseaux du ciel
Où que me porte mon voyage la Grèce me blesse

Pendant ce temps la Grèce voyage
voyage toujours
et si la mer Egée se fleurit de cadavres
ce sont les corps de ceux qui voulurent rattraper à la nage
le grand navire
Où que me porte mon voyage la Grèce me blesse

Le Pirée s’obscurcit
les bateaux sifflent ils sifflent sans arrêt
mais sur le quai nul cabestan ne bouge
nulle chaîne mouillée n’a scintillé dans l’ultime éclat
du soleil qui décline
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Rideaux de montagnes archipels
granites dénudés
le bateau qui s’avance s’appelle
Agonie…

(Georges Séféris)

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« I hold a beast, an angel and a madman in me, and my enquiry is as to their working, and my problem is their subjugation and victory, downthrow and upheaval, and my effort is their self-expression. »
( Dylan Thomas)

 

 

« I like prefaces. I read them. Sometimes I do not read any further. »

« J’aime les préfaces. Je les lis. Il m’arrive de m’en contenter. »

(Malcolm Lowry – traduction: André Rougier)

 

 

Artaud disait: « Il y a un couteau que je n’oublie pas. »
Moi non plus…

 

 

« Tuer parce qu’on ne sait pas prononcer tu es »
(Mathieu Bénezet)

Comment ne pas y souscrire, pleinement? Mais – plus souvent encore, et de bien pire façon – on tue, à cette époque que j’ai du mal à appeler « nôtre », surtout parce que l’on ne consent plus à dire « je suis » , ou même (l’éclipse, le reflux voire l’effacement du sacré – sans Dieu en ce qui me concerne, – ne l’autorisant plus) « je suis celui qui est »: « homme parmi les hommes », cependant (cela valant bien entendu pour tous!), irréductiblement singulier et différent – non pas, de pauvrement sartrienne manière, quelqu’un qui “les vaut tous, et que vaut n’importe qui”, mais (pleinement vrai également, sans exception aucune), quelqu’un “qui vaut ce qu’il vaut” (peut-être rien…), mais que ne vaut nul autre…

 

 

Il a plu à certains ( qu’ils en soient dans un même mouvement remerciés, et blâmés pour leur absence de sens critique – j’ai envie d’en rire, tiens…) d’entrevoir dans mes élucubrations quelque densité, un chouïa d’intensité (pourquoi pas, hein, faut pas s’inquiéter, c’est pas contagieux!), de la beauté même, par ci, par là (eh oui, tout comme à Michon, le mot ne me fait guère peur!); d’autres (parfois les mêmes) se sont plaints de n’y point voir mon coeur, ou mes tripes, ou les deux. Je réponds toujours humblement que pour moi l’écrit ne relève ni de la table de dissection ni de l’étal du boucher, voire qu’ils y regardent à nouveau, et mieux, et alors, peut-être…(je l’ai déjà dit, je sais, je le redis parce parce que c’est important – du moins pour moi…)
Mais l’on n’y verra pas, ou presque (j’assume, quel qu’en soit le prix, et il m’arrive de le payer plus qu’à mon tour, croyez-moi!) ni bouliers, ni jeux d’aucune sorte, ni ficelles d’un quelconque « métier », ni expériences ne valant que dans la clôture du laboratoire, ni l’évidence de contraintes (au sens oulipien, et même un peu au-delà, peut-être), ni forges, fussent-elles rougeoyantes…
« Sur quel intime foutoir l’oeuvre jette-t-elle son masque ravissant? De quelle noirceur fondatrice l’oeuvre doit-elle payer le prix? » Ces questions, Michon les a et se les est posées, et quiconque lit et écrit ne saurait qu’en faire autant…
Mais on n’a pas à y répondre, ni lui, ni moi, ni humain aucun, juché, comme nous tous, sur son « misérable petit tas de secrets », ni, surtout (je l’ai déjà dit, je sais, et le redirai autant de fois qu’il faudra!), ce « je« , qui « métamorphose le sujet en pure littérature et le délivre miraculeusement de l’individu qui le porte » (Le roi vient quand il veut)

 

 

La marque des très grands livres? Voilà ce qu’en pensent de la chose, et à propos de quelqu’un qui en a écrit quelques-uns, deux gars qui là-dessus en connaissent un rayon:
« Nous ne savons pas ce qui se passe dans ses livres, mais ce qui s’y passe est terrible. »
(Borges en parlant de Faulkner, cité par Michon dans « Le roi vient quand il veut »)
Cela ne vaut-il pas mieux, d’ailleurs?

 

 

Mathieu Brosseau

« Sottises, sottises! Cela ne m’intéresse plus! »
(phrase attribuée à Rimbaud par Germain Nouveau)

Dans un superbe et terrible texte paru sur son blog fin janvier 2012 (Cher ami…), Mathieu Brosseau ne dit pas vraiment autre chose – sur d’autres bases, bien sûr, avec d’autres présupposés et dans un tout autre contexte. Texte extraordinaire de lucidité, fouillant, éviscérant à l’Opinel les mensonges, illusions, fantasmes et hypocrisies du milieu, du « métier » et de l’époque, et Dieu sait s’il y en a…
Mais il y a des lieux, des territoires, des recoins où je ne le suivrai pas: certains, parce qu’à mon âge c’est trop loin et trop dur, d’autant que le risque est grand de finir par conforter, dans le meilleur des cas d’oblique manière, certaines des illusions auxquelles l’on voudrait par ailleurs tordre le cou – d’autres, parce qu’on ne peut pas, que l’on n’a nul besoin d’aller là où l’on se tient déjà, depuis toujours…

 

 

« Il ressemblait à tous les hommes, sauf en ceci qu’il ressemblait à tous les hommes »
(Carlyle à propos de Shakespeare)
En parlant du même, Borges disait qu’il était « tous les hommes et personne », ce qui n’est qu’une autre manière de l’énoncer…
De qui, dites-moi, aurait-on envie de dire la même chose, aujourd’hui?

 

 

« Je ne peux plus dire mon nom. Et je dois me défendre. Contre tout. Je m’agglomère aux gens du matin. Je ne sais que faire, quel chemin prendre. Chaque jour, je prends la forme d’un départ, il n’y a pas de préparatifs à faire. Je décide seulement. Je me lève de l’endroit où je me trouve, je traverse la ville dans toute sa largeur. J’arrive aux faubourgs. Je dois aller encore plus loin, le long des murs gris, des eaux glauques, des palissades noircies. J’ai pris l’habitude de vivre la nuit. Le début de la nuit m’apporte toujours une sorte d’étrange sérénité. J’ai l’impression de vivre une mort. Je dis fin, je dis que c’est fini, bien fini cette fois. Je ne dirai plus rien, je ne répèterai plus sans cesse. Je suis dans la pièce toute noire, toute sombre de cette nuit épaisse ; parce que je souhaite toujours cette épaisseur là mais rarement le monde. Elle pousse une porte. Il y a une lumière très faible quelque part. Elle monte. Je suis en bas. J’attends. C’est convenu. Puis je monte aussi. Je suis essoufflée, je crois. La porte est ouverte. Elle est sur le lit, en imperméable, les yeux fixes. Je la regarde. Il faut que je parte. Elle est morte. »
( Danielle Collobert)

 

 

Rien de plus beau que ces refus contradictoires et symbiotiques: celui (pour reprendre les termes de Steiner) de la création de se justifier ou s’expliquer, celui du potier de rendre des comptes à l’argile…

 

 

Rejoindre, par l’écriture, « l’instant où l’on s’appartient », jouissance à nulle autre pareille…

Mais, de toute façon, pour mille raisons et déraisons, celui qui a choisi le sentier escarpé, « qu’il soit loué d’avoir marché sans l’atteindre… » ( ou chevauché, qu’importe!)

 

 

Dans ses admirables dialogues avec Claire Parnet, Deleuze dit de la littérature américaine: « Tout y est départ, devenir, passage, saut, démon, rapport avec le dehors… »

https://www.youtube.com/watch?v=ZGGSTiDOjKU

Certes! Mais, à y regarder de plus près (et valant plus d’une fois):

départ: oui, mais vers où?;
devenir: oui, mais de qui et de quoi? ou alors immobile? (lui que le philosophe qualifie, somptueusement, de « géographique »…);
passage: oui, mais à travers quoi? et pourquoi? (alors que le « comment », lui, déborde, toujours en excès);
saut: oui, mais souvent de l’ange…;
rapport avec le dehors: oui, mais presque toujours oubli ou biffure du dedans…
Seul le démon nous convainc tout à fait – confirmation, mais nullement surprise..

https://www.youtube.com/watch?v=qVaEPx_VyXs

 

 

grisel Laurent Grisel

Il y a, s’agissant de littérature, des choses que l’on sait, ou que l’on croit savoir, depuis longtemps (depuis toujours peut-être…) Puis on les oublie, elles s’ensablent, se rident, se perdent dans la sereine grisaille des jours et des travaux, jusqu’à ce que, sans crier gare, sans que l’on sache ni pourquoi ni comment, au gré d’une lecture qui arrive à la « bonne heure », sienne et pas autre (mais pourquoi là? pourquoi ainsi?), elles reprennent vigueur et aisance, s’installent comme chez elles, tout autant aveuglantes que le nœud en vain serré, la saccade, le levier, la prouesse sans mesure qui leur furent (mais par qui?) une fois pour toutes confiés… Je n’en parle point par hasard et sans raison, cela m’arriva ce matin même, j’étais plongé dans la lecture de quelques admirables textes de Laurent Grisel (quelques-uns engagés dans le meilleurs sens du terme), il y eut un instant comme dilaté, sans bornes, et je sus à nouveau que la seule mesure de toute littérature digne de ce nom, ce n’est rien d’autre que sa capacité, comme le disait somptueusement Tabucchi, à « nous faire faire un voyage circulaire au terme duquel nous arrivons peut-être à être vraiment face à nous-mêmes. Sans savoir qui nous sommes. »

tabucchi Antonio Tabucchi

 

 

Puis l’éclair vint. Il vit la fleur comme l’aïeul au jardin primordial et pressentit que c’est dans sa durée qu’elle persévérait, non dans ses mots, qu’il était peut-être permis d’évoquer et de nommer, jamais d’exprimer et que les tomes hautains qui formaient dans la bibliothèque une lente pénombre dorée n’étaient pas (comme il plut parfois à l’orgueil de qui lit et écrit de l’imaginer) reflet du monde, mais à peine rajout, excroissance, surplus rivé à l’étrave tarie, mais qui toujours devine
(par – et avec – Borges)

 

 

« …je finirai seul, sur une île, une villa blanche devant la mer, attendant la mort. La seule solution serait de voir mes poèmes publiés, et de connaïtre un succès modeste.
[*] Les poètes ne sont plus des héros lus par des centaines de lecteurs passionnés. Une autre solution serait d’écrire des romans, mais les vrais poètes n’en écrivent guère. »
( Antoni Casas Ros: Enigma)
Je précise bien que je laisse à Casas Ros l’entière responsabilité de propos qui ne m’engagent que par l’écho qu’ils éveillent en moi, lointain, transhumant, sans poids ni adhérence (sauf pour ce qui est de la toute dernière phrase, que je fais entièrement mienne…)

 

 

« Je crois que je comprendrais cela mieux, dit Alice très poliment, si je le voyais écrit. »
(Lewis Carroll: Les aventures d’Alice au pays des merveilles)
Ainsi en fut-il pour moi, toujours, depuis le tout début: à la fois un « don » – mais de qui? pourquoi? – et une malédiction, une terrible malédiction…

 

 

« Bientôt je pus montrer quelques esquisses. Personne n’y comprit rien. Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités [*] me félicitèrent de les avoir découvertes au microscope, quand je m’étais au contraire servi d’un télescope pour apercevoir des choses, très petites en effet, mais parce qu’elles étaient situées à une grande distance, et qui étaient chacune un monde. Là où je cherchais de grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails »
(Marcel Proust)

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« Il est possible que tu ne sois jamais venu ici avec moi. Retourner sur les pas, mettre le pied dans la trace à reculons, mais on ne les retrouve pas toutes, effacées par les choses les mots – route maritime sans empreintes. »
(Danielle Collobert)

 

 

« A line, a white line, a long white line
A wall, a barrier, towards which we drove. »
(T.S.Eliot)
J’y serai bientôt – « littéralement, et dans tous les sens »…

 

 

Les mots de Tabucchi me sont revenus sans prévenir, sans que je comprenne comment ni pourquoi:
« La nostalgie de ce qui fut est parfois un tourment; mais la nostalgie de ce que nous aurions voulu que ce soit, de ce qui aurait pu être et ne l’a pas été, est davantage intolérable. »
Mais que dire, que faire lorsque dans les recoins de la perte c’est la mort elle-même qui nous dévisage, lorsque les deux récits, celui du rêve et celui de l’arrêt absolu, se superposent, se répondent, s’annulent?
Lisez ce joyau absolu qu’est « L’île à midi » de Cortazar (dans « Tous les feux le feu ») et vous comprendrez d’emblée ce que je veux dire…

 

 

« …l’amitié noire donne de la bande, sépare ses faux prêtres, s’éloigne en pleuvant, puis appelle en bout de piste l’adolescent d’hermine, passeur de la peine, aux abords d’une aurore où partir en fumée est déjà beaucoup, énorme même, tout peut-être. »
( François Girard)
C’est bien beau de savoir qu’il ne faut même plus penser à cela, comme nous le glissait à tout bout de champ et de toute sa perfide superbe l’adolescent absolu de Charleville, beau petit salaud qui nous planta au milieu du gué, en gueulant « débrouillez-vous! », mais sans jamais nous dire comment faire…

 

 

char

« Je ne suis pas très éloigné à présent de la ligne d’emboîture et de l’instant final où, toute chose en mon esprit, par fusion et synthèse, étant devenue absence et promesse d’un futur qui ne m’appartient pas, je vous prierai de m’accorder mon silence et mon congé. »
(René Char: À une sérénité crispée)
M’éprouvant modeste, je n’aurai pas le courage d’élever le pilier interrompu jusqu’au faîtage qui clôt la demeure que tu donnas en partage, mais qui pour l’heure ne nous est pas commune.
N’étant pas humble (cela aussi je te le dois, comme la promesse qu’ils « s’habitueront »), j’ai toujours su que j’aurai un jour l’audace désespérément ferme de faire miens tes mots sans rien trahir ni accroître, de faire du leurre que d’autres s’obstinèrent à y voir voeu et sillon, grand dehors .
Ce n’est que maintenant (alors qu’approche l’heure que l’on sait tous deux délestée de tous dons et preuves) que pour de vrai « je suis tel que je t’imagine », mots tracés il y a longtemps déjà au nom d’un futur venu me rejoindre, me veiller, m’aguerrir, me montrer, de « l’index dont l’ongle est arraché », le sentier aveugle où l’on chemine sans laisser d’empreintes…

sorgue

 

 

Même Shakespeare (qui, selon Hazlitt, Borges et quelques autres – et comme ils avaient raison!) fut « tous les hommes », finit un jour par cracher le morceau: « Chaque mot que j’écris trahit presque mon nom » – eh oui, incroyable, mais vrai, c’est de la plume du grand Will – à qui s’fier, je vous l’demande…
(2011, sur le chemin d’Edinburgh)

 

 

Dans l’ambiance à la fois frénétique, impersonnelle et feutrée de l’aéroport de Guarulhos, je me suis mis, Dieu sait pourquoi, à rêver des surprenants « espaces palimpsestes » de Patrick Baillet (parcourus il y a un peu moins de deux ans chez Alexandre Lazarew, rue du Perche), fascinante copulation des contraires pour que surgisse, hypnotique, inespéré, le troisième terme…

 

 

« Je fus celui qui déambula dans des rues qui vous sont familières, qui sut ce que savent les hommes, qui connut la rumeur de la mort, qui fut ensuite des mots, puis leur souvenir, et qui demain sera l’oubli, l’infranchissable oubli »
(Borges)
Avis aux puristes: citation faite de mémoire, soyez donc indulgents…

 

 

« Il avait parfois le sentiment vif de ces joints mal étanches de sa vie où la coulée du temps un moment semblait fuir et où, rameutées l’une à l’autre par un même éclairage sans âge, le va-et-vient des seules images revenait battre comme une porte. »
(Julien Gracq)
Lenteur reconquise et sans prix, tout comme le temps par son entremise réapproprié; non pas celui, émietté, démantibulé, déchiqueté, que vous baptisâtes impudemment « réel » pour tenter de mieux nous soumettre et décerveler, mais le temps long, celui de l’écriture, des lectures, du regard, de la mémoire, de l’écoute, de la pensée, de ces mythes que vous proclamiez « moisis » (et qui le sont bien moins que vos certitudes par avance mitées, elles) et, surtout, de l’inébranlable espoir qu’on peut l’attirer de notre côté, le Temps-Roi, pour peu que nos vies s’y vouent, s’y plient et s’y inscrivent…

 

 

“Long for me as I for you, forgetting, what will be inevitable, the long black aftermath of pain.”
(Malcolm Lowry)

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Anaïs Nin

« J’ai rêvé que je faisais un 69 avec Anaïs Nin sur une énorme dalle de basalte. »
(Roberto Bolaño: Trois)
Ô combien rassurant de réaliser que l’immense Chilien et moi, l’indigne, pouvons partager, sans espoir ni honte, le même fantasme…

 

 

« Il est vrai qu’aux enfants / jamais ne suffit la réponse…Ainsi jouent-ils avec l’armoire des secrets / et pour finir ils en emportent la clef en eux-mêmes »
(Vladimir Holan: Une nuit avec Hamlet)
« Aux enfants », oui – mais au sens le plus ample, bien entendu…

 

 

« Chaque oeuvre d’art isolément a un sens indépendant du désir de prodige qui lui est commun avec toutes les autres. Mais nous pouvons dire, à l’avance, qu’une oeuvre d’art où ce désir n’est pas sensible, ou il est faible et joue à peine, est une oeuvre médiocre. »
(Georges Bataille)
Ce qui explique sans doute pourquoi il y en a tellement…

 

 

Par des voies repolies, elle me hantait, comme il en est de tout homme…
Plus maintenant: ni épreuve, ni assentiment, mais attente qu’on aiguise, purge des temps, éveil voué au témoin qui jamais ne viendra
Heurt, pas davantage, ou alors obstination qui mutile – mais balafre sur la joue des heures, hasard aboli, mais par LE SEUL coup de dés…
Ce qu’à sa pointe s’offre n’est ni signe ni simulacre.
Pas signe, non: valant, celui-ci, pour tout et tous, mais biffant – par là-même – l’aléatoire foisonnement du monde.
Encore moins simulacre, où jamais l’on n’offre ce qui au troc se refuse, alors que toujours l’on prête pour mieux affermir ses possessions…
Mais le Lieu où l’on avance d’un pas léger, sans y inscrire d’empreinte, sans être vu ni jugé, sans révéler, sans réfuter, où l’on est Un et séparé, roue et flèche, réitéré et épars…
Vouloir se l’approprier, c’est vouloir jouir d’un trésor qui ne nous appartient pas, de ce que l’on ne garde et cache que pour remettre un jour à autrui le leurre qu’il recèle.
(2012)

[Nota du 17 juillet 2014: je suis persuadé que les surréalistes auraient compris mieux que personne ce qui suit, car il m’est apparu à l’évidence que ce texte – écrit bien avant la première visite de l’exposition Bill Viola (il en en eut plusieurs autres, la dernière en date hier après-midi) – ne prend corps et ne fait sens qu’en rapport avec ce que j’y ai vu et entendu. Le ressenti qui s’y fit jour est néanmoins à l’opposé de ce que Viola lui-même, et de nombreux critiques lui emboitant le pas, ont mis en avant, à savoir que c’est du temps qu’il y serait question, alors que moi je n’y ai perçu que des lieux, de mort, de lenteur, de beauté ou de mémoire, ou peut-être même ce LIEU qui enchâsse le temps alors que la réciproque n’est jamais vraie, celui dont Mallarmé disait somptueusement que « RIEN N’AURA LIEU » sauf Lui, « EXCEPTÉ PEUT-ÊTRE UNE CONSTELLATION » – qui y était d’ailleurs également présente…]

 

 

 

« Nous ne sommes rien ; c’est ce que nous cherchons qui est tout. »
Cela tient du miracle (renouvelé) que de sentir avec ses tripes qu’il n’y a pas une ligne de Hölderlin qui ne « rende présent ce qui n’a pas de limites »…

 

 

Je ne réponds jamais pas à ce genre de questions, mais si on m’avait demandé quel est le roman (non pas « du siècle », ou « le meilleur » ou d’autres sornettes du genre), avec lequel je me suis le plus identifié (conception générale – à savoir une « vie », au sens que Michon donne au mot -, qualité de l’écriture, destin et densité des personnages), j’aurais probablement répondu: « Niembsch ou l’immobilité » de Peter Härtling, même s’il y a quelques autres qui me l’auraient sans doute fait un peu regretter…

 

 

« Tous les grands textes que je lis me font cet effet. J’ai l’impression que leur auteur en maîtrise totalement la formulation, mais ne maîtrise pas le savoir qui serait au coeur de cette formulation: comme si certaines phrases avaient le don d’enclore à la fois une extrême force émotionnelle et un mystère total, comme si le langage avait parfois des noeuds. »
(Pierre Michon: Le roi vient quand il veut)
Celui qui ne l’a pas une seule fois ressenti, mais ressenti vraiment, dans sa chair, avec ses tripes – je m’excuse, mais c’est comme s’il n’avait jamais écrit, et rien lu…

 

 

« Si vous m’entendez sangloter, n’entrez pas, j’écris. »
(Raymond Roussel)

 

 

Comme Ulysse, il cherche de n’être personne, pour sauver de toute prise du pouvoir quelque chose de sien, une vie à lui : lisse, cachée, marginale, mais sienne. »
(Claudio Magris à propos de lui-même)
Fierté d’avoir tenté dès la source de vivre de la sorte, joie de penser que cela toujours vaut pour qui ne se contente pas d’exister – nos semblables et frères…

 

 

« En tant qu’écrivain, je suis gnostique, et c’est de l’inconnu que je me nourris et m’abreuve. »
(Cynthia Ozick)
Tout pareil…

 

 

photo(35)

Livre extraordinaire d’enthousiasme, d’intelligence, de subtilité, faisant littéralement corps avec les oeuvres choisies, leurs fiefs, leurs fluctuations , leurs timbres, leurs couleurs, leurs poids, leurs tonalités, leurs (si) diverses manières de se coltiner le réel ou de s’en affranchir (mais en nous rappelant à chaque instant qu’elles ne se sont pas « faites » toutes seules), en arrivant à fouiller leur intimité tout en sachant préserver la juste distance et l’angle d’ombre, les accompagnant dans leur genèse, leur respiration, leur copulation, nous faisant presque physiquement « voir » – une fois de plus, mais d’incomparable manière – qu’en (grande) littérature, tout finit par être ce qu’il doit, à condition que rien ne soit ce qu’il paraît

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(toutes les citations en sont extraites)

« Misérable miracle, de ceux qu’on nous réserve parfois pour que nous puissions deviner quelque chose de ce qui fut, qui pourrait être ou avoir été, sans remords, sans repentir »

C’est ce qui fut et toujours sera (le présent ayant ses propres juges), mon malheur et ma plus grande chance: celle ne n’avoir regretté QUE ce que je n’ai pas fait, dit ou écrit – le possible, jamais l’accompli…

« Le moment arrive toujours où l’on comprend que l’illusion des jours, ou leur musique, est parvenue à son terme » [*] « temps sans échappatoire et sans remède » [*] « temps que je porte en moi, qui nous a emprisonnés pour que nous soyons ce que nous sommes »

Pour être DEVENUS ce que nous sommes, mais qu’en fait de tout temps, depuis le premier état constaté, l’on était: hélice ou spirale, et non pas cercle, ne s’élevant que pour toujours rebrousser chemin, récidivant, ressassant, redisant – nous n’en démordrons pas, jusqu’au dernier souffle…
Tout en sachant qu’il nous faudra affronter « ces heures qui ne peuvent revenir, car pour redevenir ce qu’elles furent, elles devraient être ce qu’elles furent, et cela ne se peut »: nulle part, jamais, et pour personne…

 

 

« You say I am repeating
Something I have said before
I shall say it again
Shall I say it again? »
(T.S.Eliot)
Oui, sans désemparer, car inlassable se doit d’être le murmure (inépuisable, je ne sais pas, ne sais plus) tant qu’il y aurait ne serait-ce qu’une voix qui l’éraille: écho donné de surcroît, effraction qui ressasse, efface, comme ses pesants gardiens: signes recrus, bourgeons caducs, errante mesure, jours rétrécis, vœux en vain accourus au chevet de la Chute…

 

 

« La verità è sempre un pò più grande del vero. La verità parla per iperboli esatte: Portate via il mio cadavere, dice Edipo. »
(Cristina Campo)
Mon Dieu, qu’elle était belle, comme éclairée de l’intérieur par une indomptable lumière, plus mienne depuis longtemps, jamais tout à fait effacée à vrai dire, écho assourdi d’une soumission et de consolations dont je ne veux plus…

 

 

« Notre destin [*] n’est pas épouvantable parce qu’il est irréel, mais parce qu’il est irrécusable et de fer. Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le fleuve; c’est un tigre qui me dévore, mais je suis le tigre; c’est un feu qui me consume, mais je suis le feu. Le monde, malheureusement, est réel; moi, malheureusement, je suis Borges. »
(Jorge Luis Borges)
De réel il n’y a que le Réel, pas le monde; nous, malheureusement, nous sommes ce que nous sommes…

 

 

Ossip Mandelstam

Pas trop peur de ce voyage qu’on dit dernier…
« Léger est le sommeil dans les étendues nomades. » (Mandelstam)

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« C’est ainsi que je pensai à mes morts, que je leur parlai. Ils me racontèrent leur vie qui n’en était pas une, me dirent qu’ils étaient sereins parce que de celle qu’ils avaient eue il n’y avait vraiment rien dont ils eussent à rendre des comptes. »
(Antonio Tabucchi)

Pas plus, d’ailleurs, que les miens – ou les vôtres…

 

 

Superbe livre, de ceux qui remuent, arrachent, tancent, dérangent… (j’y ai pensé tout le temps en relisant « Les petits » de Frédérique Clémençon, qui l’est tout autant!)

 

 

« La littérature s’organise comme une pseudo-théologie, où on célèbre l’univers entier, sa fin et ses commencements, ses rites et ses hiérarchies, ses êtres mortels et immortels. Tout est vrai et tout est faux. »
Incroyable, mais vrai (hasard objectif?), ces lignes de Giorgio Manganelli ne sont en aucune façon dédiées à l’oeuvre de ce « grand » qu’est déjà Claro, alors que c’est tout à fait de la sorte que depuis le début j’ai lu et reçu ses écrits…
Miracle discret, et peut-être pas tant que cela, tout finissant, « à son inlassable insu », comme pour Dorothy, par devenir ce qu’il est…

 

 

Je suis de ceux (il en reste quelques-uns, les irréductibles) qui persistent dans leur rejet des allégations de Frédérick Tristan s’appropriant le travail de Danielle Sarréra. (peut-être m’a-t-il toujours plu de m’illusionner à ce sujet, compte tenu de ce que je sais et pense de « l’oeuvre » – signée de son nom, celle-ci – de celui qui s’attribua la paternité des écrits de l’adolescente…) Je me rends compte que, si elle avait vécu, celle-ci aurait eu plus de quatre-vingts ans. Mais le fil fut de son plein gré coupé en 1949, elle en avait dix-sept… Son oeuvre toute entière tient en un mince cahier, trente pages à peine. D’une qualité exceptionnelle, elle fait s’étrangler dans la gorge la question, plus incongrue et stupide encore que dans le cas d’Arthur, sur ce qu’elle aurait été plus tard, si elle avait pu « mûrir ». Car ce que ces trente pages renferment, c’est un TOUT, de ceux qui sont plus, bien plus que la somme de leurs pauvres parties.
« Je suis faite pour te bâtir de flétrissures et pour te détruire à l’heure qui te sera propice. Je me nomme fidélité à toute mort choisie. »

 

 

« Le premier Aleph est celui du dernier chant du Paradis, quand Dante voit les accidents, les substances, leurs modes, comme fondus ensemble (3, XXXIII). En décrivant la forme universelle de ce noeud, Dante voit trois cercles de trois couleurs, et non, comme Borges, les restes atroces de Beatriz Viterbo, parce que sa Beatrice, devenue reste atroce depuis très longtemps, est redevenue lumière – et donc l’Aleph de Dante est plus passionnellement riche d’espoir que celui, halluciné, de Borges, lequel savait bien que l’Empyrée ne lui était pas autorisé, et qu’il ne lui restait que Buenos Aires… « 
(Umberto Eco: De la littérature)
Buenos Aires, ou l’innocence perdue – telle la nôtre, et celle de tous…

 

 
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« Il y a une différence entre une erreur qui a pour ainsi dire sa place prévue dans le jeu et une infraction complète aux règles qui apparaît exceptionnellement. »
Que j’en vienne à citer une phrase du Wittgenstein de la première période tient du miracle, mais pas celle-ci, qui (dans le contexte de ce qu’est aujourd’hui, en grande partie, le « milieu littéraire ») me paraît être d’une froidement cruelle pertinence…

 

 

Tout revient, tout reviendra, mers dévoilant leur dos que les marins redoutent, plaines couvant les reflets allés se fondre aux vieux miroirs, chasses où fauconnier, faucon et proie se figent tout crus dans les plis du regard…
Tes yeux sont clos, mais tu sens et sais tout, en route vers ce que jamais n’effaceront les meutes de pierre…
Quand tu nous parles, c’est comme si cette part de toi qui couve et abrite nous abandonnait, nous laissait sans liens et sans traces. Mais où va-t-elle? Est-ce de retour en toi ou dressée contre nous?
Est-elle durée fardée, luciole des pleureuses, ostentation des entrailles, avec l’aplomb de qui n’appartient qu’aux milices des ténèbres?
Est-elle miette, crépitant sur la rive, dénouant le terme de tes pas, la convulsion de l’ongle sous la voûte?
Est-elle feu venu éclairer les charniers, les griffures, régissant les creux, affinant les téguments, comme si le temps était encore à rendre?
Est-elle eau de dessous se rêvant source, otage de cette lenteur faite meule au couchant?
Est-elle chute ou scalpel, renvoi?
Ou bien la toute dernière enfance?
(avec Mandiargues)

 

 

« Mais oui, il y aura toujours des livres qui manquent, des livres-haches pour briser la mer gelée, des livres qui nous aideront à oublier tous ceux qui ne nous manquent pas »
(Claro)

 

 

« Q: Is the novel dead?
A: Oh yes. Very much so.
Q: What replaces it?
A: I should think that it is replaced by what existed before it was invented. »
(Donald Barthelme: The Explanation)
Sans commentaires…

 

 

« Il est cette vie en tant qu’elle sort de son inhérence et de son silence, que sa différence la plus propre cesse de jouir d’elle-même et devient moyen de comprendre et de faire comprendre, de voir et de donner à voir. »
(Merleau-Ponty à propos du « schéma intérieur » de Van Gogh)
Et cela ne vaut pas que pour Van Gogh, ni QUE pour la peinture, loin s’en faut…

 

 

« – Aurélien Ferenczy: A quoi ressemblait la cinéphilie à cette époque-là?
(décennie ’75 – ’85 – sous-entendu en fonction de propos antérieurs)
– Paulo Branco: Elle était joyeuse, partageuse, jamais morbide comme aujourd’hui. On essayait de comprendre d’où venaient les références des films que l’on aimait: on ne pouvait pas avoir lu « Ulysse » de Joyce sans connaître Homère. Pareil pour le cinéma. Quelqu’un comme Serge Daney n’était pas un intellectuel, le plaisir de la découverte était plus fort que tous les dogmes. »
Pour qui ne le saurait pas, Paulo Branco est le producteur d’une quantité invraisemblable de films d’auteur et de qualité sortie sur les écrans tout au long des trente-cinq dernières années. Si je souscris entièrement à ses propos, ce n’est pas seulement parce qu’ils me paraissent coller singulièrement à la réalité des choses vues et vécues à ce moment-là, mais aussi – surtout, peut-être – parce qu’il me semble évident qu’être encore vivant à une époque n’est en rien une raison suffisante pour y adhérer, la supporter et encore moins l’aimer et bien s’y sentir. C’est – vous vous en doutiez, j’en suis certain – mon cas pour ce qui est de la nôtre…

 

 

« Tu voudrais qu’il sache ce qui ne peut être dit, et lui donner la réplique dans la même langue. »
(Tom Stoppard)

 

 

Contrairement aux idées (mal et pauvrement) reçues: « Nul ne peut être créateur de beauté, sans avoir été, ne serais-ce qu’une fois, absolument heureux. » (Nicolas Bouvier)
Ne croyons donc pas tout ce qu’on nous dit sur les « maudits »! (et on nous en a seriné avec ça, oh Dame, oui…)

 

 

“Reason respects the differences, and imagination the similitudes of things.”
(Shelley)
Je me souviens que l’on m’avait demandé une fois qu’est-ce exactement, à mon sens, un poète; ne sachant pas trop – comme toujours lorsqu’on me pose cette question – quoi dire au juste, je me suis, fort heureusement, souvenu de ce vers et j’ai répondu qu’à défaut de savoir qui l’est, je pourrais peut-être définir qui ne l’est pas: celle ou celui qui aurait dit (et, surtout, fait concrètement, dans sa pratique de l’écriture) l’ EXACT CONTRAIRE de ce qu’énonça Shelley…

 

 

Tu montes avec précaution: des marches manquent. Cela sent l’humidité, la lumière rare du couchant entre par les vitres sales. Le plancher est défoncé par endroits. Tu regardes et tu respires.
Il y a des outils oubliés, un pied de lampe en cuivre, un hamac à houppes déchiré, des harnais et des papiers.
Il y a une horloge figée, un balancier brisé, un cadre doré sans toile, un vieil échiquier, un jeu de pièces dépareillé.
Il y a une blague à tabac, une peau usée qui fut peut-être d’un ours, une photo qui n’est désormais de personne, une clé qui a égaré sa porte.
Il ne restera dans la nuit nulle étoile. Il ne restera pas la nuit. Tu mourras et avec toi la somme de l’impénétrable univers. Tu effaceras les coupoles, les médailles, les sabliers et les visages.
Tu lègues le grenier et sa poussière à celui qui, déjà, te sert et te remplace…
(par et – un tout petit peu – avec Borges, à qui tout est dû et que je n’ai fait qu’accompagner)

 

 

« Attends ami et prends patience
il n’y a en plus pour très longtemps,
Peu importe car tout passera,
Car personne ne comprendra,ni qui tu es, ni qui je suis
Ni ce que chante le vent
Pour nous en sonnant… »
( Alexandre Blok)

 

 

« Et le jardin de lys est toujours sur l’autre bord du fleuve. Que l’âme demande si c’est loin, on lui répondra: sur le bord du fleuve, pas celui-ci, mais celui-là. »
(Alejandra Pizarnik)
Où l’on va toujours seul, même si souvent (du moins en pensée) l’on nous accompagne…

 

 

« Be who you are and say what you feel because those who mind don’t matter and those who matter don’t mind. »
(Jack Kerouac)

Ce n’est peut-être pas ce que je me suis toujours dit, ni toujours agi de la sorte – du moins autant qu’il l’aurait fallu – et je le regrette…Mais depuis la naissance des « Confins », c’est chose faite!

 

 

van meegHans van Meegeren

« Tout réside dans un enchevêtrement de secrets: c’est sur le dévoilement du secret de l’activité illicite que repose la révélation glorieuse d’une virtuosité hors du commun. Autrement dit, le moment où le talent extraordinaire d’un grand faussaire est reconnu, c’est lorsqu’il est confondu. Le faussaire joue toujours pour perdre. »
(René ALLADAYE: Petite philosophie du secret)
L’imparfait équivalent, en littérature, du faussaire est le pasticheur, maître du « à la manière de… », héraut d’un genre somme toute mineur, mais accueilli avec bienveillance, parfois avec le sourire, d’autant qu’il fut, tout à fait ouvertement et souvent avec bonheur, pratiqué par les plus grands…(alors que le plagiat, le vrai, rigoureusement impraticable pour les arts visuels, est, avec raison, voué à l’opprobre et puni par la loi)
Raison de plus – outre le manque total de disposition pinceau ou burin à la main – de préférer, et de loin (à l’heure de produire, mais pas forcément à l’heure d’admirer), l’écriture…

faux 1 faux 2

 

 

« Et moi je ne me souviens plus qui je suis. »
(Sandro Penna)

 

 

Eliot was maybe dead wrong, I’d say that in my end is my beginning…

 

 

« Je n’ai jamais été capable d’INVENTER. » (Celan)
Alors, créer ou inventer? Entre création et invention, quelles accointances (si tant est qu’il y en a)? Quelles divergences (que l’on devine par moments fondamentales)?
C’est la substance même du dialogue imaginaire (mais ininterrompu), du débat (non moins imaginaire, mais des plus féconds pour moi) avec les conceptions et la pratique poétique de Christian Prigent, depuis l’extrême fin des années ’60 et le premier numéro de « TXT » jusqu’à aujourd’hui…
Et que Steiner s’en soit magnifiquement mêlé ne change rien à l’affaire, bien au contraire…

 

 

« Chacun d’entre nous l’a rencontré, une fois au moins. Nous l’avons suivi, tant bien que mal à travers un dédale nocturne où c’était un jeu pour lui de nous égarer – mais qui sait s’il ne nous imposait pas une épreuve?
Une nuit, un jour, minuit éclatant midi, comme récompense ou par lassitude, il nous laissera l’accompagner jusqu’au bout. »
(André Hardellet: Les chasseurs)
Ainsi soit-il: comme je l’entends, et comprends! Oserais-je dire que je l’attends?

 

 

Ce n’est guère au numérique que nous ne croyons pas (ceux qui le pensent nous ont mal lu, ou mal compris, nous n’en voulons pour preuve que ce blog même, tout comme notre présence partout où le numérique se joue), mais bel et bien au TOUT NUMÉRIQUE, ce qui n’est absolument pas la même chose (et où nous nous retrouvons en fort bonne compagnie, de celles dont on n’a point à en rougir):
« Tout ce qui n’est ni lu ni touché dans le silence poussiéreux des rayonnages [*] n’en exerce pas moins une forte pression par sa présence et sa disponibilité. [*] Le tome, la brochure, le périodique pourrait être un jour rappelé à la lumière. Le dos craquelé pourrait être ouvert à la page piquée; la plus obscure des monographies est susceptible de ressusciter un jour. Lazare est le saint patron des rayonnages des bibliothèques. »
(George Steiner: Grammaires de la création)

 

 

« Retiré dans la paix de ces déserts,
avec peu de livres, mais tous doctes,
je vis en conversation avec nos pères,
j’écoute de mes yeux les morts. »
(Quevedo)
Lui l’écrivit dans un petit village de la Sierra Morena, je le transcris (et le vis) dans une « fazenda » perdue dans l’immensité du Planalto Central brésilien, plus que jamais certain que le temps est bel et bien une illusion…

 

 

Et comme ça, d’un coup d’un seul, tu te rendis compte combien tu admirais Cravan, (de son prénom Arthur, comme l’autre), boxeur (pas terrible…), provocateur (génial) et poète (qui s’est arrangé pour qu’on ne sache jamais jusqu’à quel degré de gel ET d’incandescence…), d’avoir compris – avant et, surtout, de bien plus radicale façon que (presque) tous les autres – à quel point littérature et pugilat, c’est parfois, souvent, presque toujours, LA MÊME CHOSE

 

 

« …si l’on considère le lyrisme comme expression de soi, là également on peut dire que mon oeuvre est lyrique. Cependant, qui échappe à cette deuxième définition, si ce ne sont les pages de l’annuaire téléphonique? »
(Pierre Michon: Le roi vient quand il veut)
« Expression de soi »: alchimie donc, ni servile ni sévère ni ombreuse, mais l’une de celles, précisément, qui, selon les dires de Pierre, « métamorphose le sujet en pure littérature et le délivre miraculeusement de l’individu qui le porte »…
Rien à voir (l’autobiographie étant, par définition, hors sujet) avec le pacte autofictionnel de par lequel le sujet littéraire et l’individu écrivant se complaisent en une trouble promiscuité, pour leur plus grand malheur, parfois – et, le plus souvent, pour le nôtre…(peu d’exceptions en vérité, dont, évidemment, Modiano!)

 

 

« Ce qui m’intéresse, c’est ce qui m’échappe. Et ce qui m’échappe me donne la mesure de ce que je suis. »
« Écrire, c’est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous. »
« Si j’étais celui que croient que je suis les gens qui m’aiment en pensant me connaître, je ne les fréquenterais pas. »
« La solitude tenue n’est ni un exploit, ni un retrait. C’est un plaisir, comme l’incognito. Rien ne prouve que le plaisir soit un phénomène heureux. »
« Le maximum de simplicité va avec le maximum de difficulté quant à soi-même. Être simple n’est pas simple, voilà la gageure. Je n’ai pas rencontré d’individus simples. Et parmi les moins doués, ceux qui disent l’être. »
Fou, le nombre de gens qui aiment Perros pour les mauvaises raisons…Car s’il y a quelqu’un qui n’a RIEN à voir avec les grincheux que l’air du temps se plaît à exhumer et n’a de cesse de le faire, c’est bien lui…( vraie raison, entre mille autres, de nous en sentir proches!)

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