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Archive for mars 2015

« Ô joie de comprendre, plus grande que celle d’imaginer ou de sentir! »
(Borges: L’écriture de Dieu)
Comprendre, oui, au sens le plus tranchant du terme, et c’est encore Héraclite (tel qu’admirablement lu par Heinz Wismann dans « Penser entre les langues ») qui va nous aider à mieux y voir dans cette inaugurale obscurité qui ne fait qu’un avec la clarté, car « l’Un est deux. L’Un, c’est les contraires. »
Car – nous rappelle Wismann – selon Héraclite « toute diction est contradictoire, se contredit elle-même », ou, tel que transcrit en termes modernes par le philosophe allemand, « le signifiant contredit toujours le signifié, ou le dire contredit le dit. »
S’il est vrai qu’Héraclite perçoit le logos comme un chemin, ça l’est d’une manière excluant toute univocité, car le même chemin qui nous porte dans une direction va en même temps dans le sens contraire (« est aussi dans mon dos ») Or le logos auquel se réfère Héraclite, « ce n’est pas la raison, mais le langage », là même où se conjuguent et s’affrontent, se battent et s’ébattent signifié et signifiant, « la chose dont on parle, et cette chose qui parle de la chose dont on parle », d’où il vient que tout discours ne fait, pour qu’il soit au sens fort, que rendre aveuglant le déchirement « entre ce qu’il dit et ce qui lui permet de dire ce qu’il dit, et qui dit le contraire. »…
Lorsque Char touche du doigt chez Rimbaud cette vérité singulière, intuition à vif nous assénant que dans ses écrits « la diction précède d’un adieu la contradiction« , pense-t-il nous faire voir autre chose? Oui, et non, car s’il n’y a pas discours (ou, pour ce qui nous occupe, écriture) qui vaille sans travail sur le langage, celui-ci est affecté, quoi qu’on en ait, d’une ambiguïté constitutive, puisqu’il peut (veut?) parfois (souvent?) signifier la tentative d’abolir « la différence insurmontable entre ce que le langage dit et le dire même du langage », effort nullement dérisoire, louable même, mais levant irrémédiablement celui qui l’entend ainsi à l’impossible, Sisyphe heureux ou malheureux selon, mais Sisyphe quand même dès lors qu’il se refuse à admettre la contradiction comme substance même du faire poétique, la métaphore et l’oxymore comme ses gardiens – autant vrais qu’implacables…

 

 

« Dans la carrière philosophique, celui qui gagne est celui qui peut courir le plus lentement, ou celui qui arrive dernier à la ligne d’arrivée. »
En somme, tout le monde – pour d’obscures raisons Wittgenstein semble avoir oublié la fable du lièvre et de la tortue!
Dommage qu’il n’en soit pas de même pour ce qui est de la littérature…

 

 

« L’envers vaut l’endroit, il fallait s’y attendre. »
(Jacques Rigaut)
Je n’aime pas trop les définitions, mais je reprendrais bien à mon compte celle dont on affubla, à juste titre me semble-t-il, notre suicidé absolu: « excentré » (rien à voir avec « excentrique », grands dieux non!): inclassable, singulier, hors courant, école, mouvement, coterie, rayonnage, affectation, hors marges même, car pas d’espace cadastré, pas de centre – le type même d’écrivain que notre pauvre époque abhorre…

 

 

« Il ne faut pas multiplier le nombre des entités au-delà de ce qui est nécessaire. »
(Rasoir d’Occam, XIVème siècle)
Tout à fait: ni écrits, ni amis, ni rencontres, ni choses, ni espoirs, ni attentes, ni vanités de toute sorte: z’avaient tout compris, ces médiévaux, y’a pas à dire!

 

 

« La névrose a acquis sa puissance la plus redoutable, celle de la propagation contagieuse: je ne te lâcherai pas tant que tu ne m’auras pas rejoint dans cet état. On admirera la discrétion des anciens névrosés, de type hystérique ou obsessionnel, qui ou bien menaient leur affaire tout seuls ou bien la menaient en famille: le type dépressif moderne, au contraire, est particulièrement vampirique ou venimeux. Ils se chargent de réaliser la prophétie de Nietzsche: ils ne supportent pas qu’une seule santé existe, ils n’auront de cesse de nous attirer dans leurs rets »
(Gilles Deleuze: Entretiens avec Claire Pernet)
Nous leur avons échappé jusqu’à cette heure, et, compte tenu du temps bien serré qui nous semble encore imparti, il n’y a aucune raison que ça change – vraiment aucune!

 

 

 

« El sueño de uno es parte de la memoria de todos » (Borges)
Ne te laisser dévoyer que par l’errance chasseuse, celle qui lève à l’enclos des jeux, à la persévérance des rets, aux lieux où s’effritent les puissances adjuvantes – biens fuyants, brèches dégarnies, reîtres en déroute…
Plus rien, alors, sinon l’envie de jongler, achever le bond, duper l’éveil, t’unir au balbutiement de la bête jaillie de sa bauge, par toi livrée aux gains chancelants, aux visées fortuites, aux ablations de la perte…

 

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ext cont

Les usines à gaz de la parole tournent à plein régime. Alors que les autres ferment, sont vendues, délocalisées, abandonnées, oubliées, se font friches, herbes folles, verre cassé, fonte rouillée, elles, au contraire, prospèrent, produisent, reprisent, recyclent, tout et n’importe quoi, comme ça vient, comme ça peut. (Quoi de plus normal, me direz-vous, « par temps de détresse »? De grâce, ne mêlons pas l’immense Hölderlin à ces fumées, vous répondrai-je, ce n’est VRAIMENT pas de la même détresse qu’il s’agit…)
Les usines à gaz de la parole prolifèrent, étendent leur domaine, travaillent au corps l’époque, font et défont l’air des temps qu’elles polluent. Elles ne sont guère haïssables (pour haïr, il faut de la chair, de la substance, et il n’y en a pas, ou si peu…), pas même méprisables (on ne méprise pas le rien, on l’ignore) – juste pitoyables. La pitié étant, de tous sentiments, peut-être le plus horrible, dégradant qu’il est tant pour qui en est l’objet que pour qui l’éprouve (rien à voir avec la compassion, qui est, elle, tout autre chose!), cela explique sans doute pourquoi je me tiens toujours plus loin – non pas (pas du tout, même!) de ce qui se fait de mieux aujourd’hui en littérature (toutes tendances confondues dès lors qu’il y véritable travail sur la langue, la renouvelant, la malaxant, la cajolant, l’éprouvant, mais veillant à ce qu’elle consente, en l’y aidant un peu s’il le fallait, à rester « maîtrisée, tenue et jouissant d’être tenue », pour reprendre la superbe formule de Michon), comme on s’est parfois évertué à vous le faire croire – mais bel et bien de pans entiers (oh ça oui!) de ce que j’appelle depuis toujours (et c’est loin d’être un éloge – je resigne et j’assume!) « l’extrême contemporain », degré zéro du plaisir de texte…

baudruche

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m l Malcolm Lowry

s p Sylvia Plath

                                                                              À François Girard

Il faisait beau avant-hier, une vraie journée de printemps, Je me promenais paisiblement dans le Jardin des Plantes et puis tout d’un coup, sans que je sache comment ni, surtout, pourquoi, me vint à l’esprit l’épimeleia tou thanaton , cet art de penser à la mort que Platon nous laissa, comme tant d’autres concepts, en bel et sévère héritage (peut-être – qui sait? – d’avoir, un peu sans m’en apercevoir, atteint cet âge où il n’y a plus que le passé à venir, et d’avenir que ce que la mort se charge d’effacer, d’oblitérer, d’emporter, elle qui comme par mégarde se joue de ce corps qu’elle mue en chose inerte que d’autres manipuleront, dissèqueront, interrogeront sans ménagement…)
De la mort obliquement ou fièrement choisie, il n’y pour moi rien qui se puisse dire « avant », car elle tient, plus que tout, de l’événement (en forçant un peu le sens badiousien du mot), à savoir ce qui advient et ne saurait se répéter, singularité sans retour, exception sans faille, à la fois clôture absolue et source de ce qui va « perdurer » (mais comment? au nom de quoi? pour qui?), seule vérité, peut-être, à laquelle ceux qui restent pourront accéder, et qu’inlassablement ils fouilleront sans jamais en dissiper les angles d’ombre…
Je me souviens de la première fois où j’ai écouté l’enregistrement (grésillant et ô combien émouvant) de plusieurs poèmes (« Lady Lazarus » et d’autres) lus par Sylvia Plath elle-même, de cette voix claire et lisse, sans cri au secours, sans hystérie aucune, évoquant posément cette espèce de rite initiatique renouvelé, donnant droit – à qui il est donné de pouvoir continuer – d’encore plus pleinement vivre et écrire, appréhendant l’approche de la fin comme une manière de l’exorciser à peine, une activité risquée, certes, mais à laquelle l’on peut survivre. Rien à voir, non, vraiment rien, avec la plongée visant, non pas la mort, mais le « non-être », pour reprendre les termes d’Artaud – rien à voir non plus avec le désespoir de Pavese, l’ennui sans issue rendant dérisoire jusqu’au saut dans le noir dont Rigaut, dandy lucide et preux de l’inutile, affichait dès longtemps la venue qu’il promenait fièrement « à la boutonnière » ou le tourment alcoolisé d’un Lowry ou d’un Fauser – rien, surtout, avec la vaine gloriole d’un geste s’éprouvant à tort inaugural, d’un achèvement se voulant sans jamais en être ce renouveau apte à briser les barreaux que la vie érige pour protéger le côté « prison et poison » qu’il arrive au temps de revêtir, ce dépouillement se rêvant réappropriation et apaisement, lesquels ne sont, même pour les sincères, que grandiloquente illusion, et ne peuvent être que cela, jamais autre chose, tant il est vrai qu’il n’y a pas à proprement parler de « temps retrouvé » – ni pour eux, ni pour moi, ni pour personne…

j fJörg Fauser 

J R  Jacques Rigaut

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bouddha

« Agir sans but ni profit est la bonne attitude. »
(Dōgen Kigen )

« Si le problème a une solution il ne sert à rien de s’inquiéter, mais s’il n’y a pas de solution, s’inquiéter ne changera rien. »
(Bouddha)

 

                                                                    À Isabelle Pariente-Butterlin

À la question « ce qui est sans but est-il vain? », j’aurais envie avant tout de répondre que l’association « but/ vanité » n’a de sens que si le temps est cru, voulu et perçu comme étant linéaire, affecté d’un commencement (« événement fondateur ») et d’une fin, impliquant donc un avant et un après, une évolution (le plus souvent conçue comme progression) et une eschatologie.
Dans l’univers des sociétés traditionnelles, où les travaux et les jours sont marqués par l’immuable ou le répétitif (qu’il s’agisse de la cosmogonie, des saisons, des éléments), rien n’est vain ni ne saurait l’être, soit parce que tout a un sens et tend vers un but (avoué ou caché, assumé ou secret), soit parce qu’un inflexible destin entraîne et prédétermine le devenir des êtres et les choses – le fait de l’accepter libérant ceux qui s’y plient du poids des choix et de l’avenir, pointant par là même la vanité de toutes visées pour ceux dont la philosophie de vie les conduit à se soustraire précisément à leur tyrannie (les lignes que Mircea Eliade a consacrées à ce sujet restent décisives)
Il en va (presque) de même de l’Orient extrême tel qu’incarné dans le bouddhisme. En effet, pour le Shakyamûni, c’est précisément l’attachement à un but (lequel implique qu’il y ait, nécessairement, attente, désir et espérance)) qui fait que l’on souffre. Qu’il y ait un but n’est en soi ni bon ni mauvais: ce qui mène à la souffrance, ce sont les agissements visant à y parvenir et le refus de s’en dessaisir.
L’illusion que tout but (quelle qu’en puisse être la nature et la structure) immanquablement enchâsse, c’est précisément celle consistant à imputer à l’objectif à atteindre (et ce, au sens le plus large du mot) la capacité de combler le manque qui y est toujours sous-jacent (ce qui implique que l’on se condamne à indéfiniment rester sur la Roue sans jamais tenter de s’en échapper)
Il est dès lors tout à fait loisible pour qui adhère à cette philosophie de se demander s’il est tout simplement envisageable d’affecter à nos actions une quelconque « valeur » dans la mesure où ce qu’elles tendent à accomplir, produire ou modifier est de toute façon condamné à éternellement disparaître et réapparaître…
Les Grecs étant ensuite passés par là (dans le plein et meilleur sens du terme, qu’il s’agisse des présocratiques, des épicuriens ou des stoïciens), mon idée de la plénitude s’est radicalement détachée tant de celle prônée par les trois religions monothéistes que de celle liée à la « circularité » (qu’on l’accepte ou que l’on veille s’y soustraire) à laquelle nous revoient les pensées « premières » ou orientales (avec lesquelles, il me faut le souligner avec la plus grande force, « l’Éternel Retour du Même » n’a, en dépit des apparences, que de lointains rapports – qu’il nous suffise d’écouter avec l’attention requise le Nietzsche des « Fragments posthumes »: « Voilà mon monde dionysiaque qui se crée et se détruit éternellement lui-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles, [*] sans but, à moins que la joie d’avoir accompli le cercle n’en renferme un sans le vouloir. »)
Il en vient qu’en ce qui me concerne, la plénitude n’est en rien une disposition ou un état, et pas davantage (encore moins, dirais-je!) une chose qui se peut simplement rencontrer, atteindre ou posséder – puisqu’elle ne tient pas de l' »avoir », qu’il ne s’agit ni d’une situation, ni d’une ontologie, ni un d’objet, ni d’un concept, mais d’un ACTE qui, quel qu’en soit le résultat, ne dépend que de nous et n’est en rien détaché des buts et fins qu’il se propose – ce qui m’a rapproché, de manière décisive et, à coup sûr, définitive, de la seule eschatologie conciliant la linéarité des temps et de l’Histoire avec les fécondes tensions et contradictions dialectiques pouvant ici et là les remettre en cause, à savoir l’eschatologie marxiste…

 

« Une marchandise paraît au premier coup d’oeil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilité métaphysique et d’arguties théologiques. »
(Karl Marx)

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. »
(Karl Marx)

 

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« L’oubli nous ramène au présent, même s’il se conjugue à tous les temps: au futur, pour vivre le commencement; au présent, pour vivre l’instant; au passé, pour vivre le retour; dans tous les cas, pour ne pas répéter. Il faut oublier pour rester présent, oublier pour ne pas mourir, oublier pour rester fidèle. »
(Marc Augé)

 

Ô routes qui te suivent, passages qui t’apprivoisent, béquilles irriguées de ruses, polluées d’aveux, tournées vers l’accroc qui t’abîme et t’alourdit, survivant de l’incertain mimétisme, du feu qui toujours dénombre ses proies, devance les escouades de planqués qui s’entêtent, raclées, déblayées, ondoyant entre qui comble et qui empêche, se refusant à l’achèvement, corrompant du dehors l’obtus resserrement…
Te dégager, alors, c’est tout ce qui reste: des méandres alentis, des essaims qui perdent pied, écornent, débordent, s’imbriquent, chacun poussant l’autre, si prompts à taillader le lointain, l’amoindrir, prendre la mesure de ses tâtons et poussières, nommer ce qu’il faut pour qu’adviennent en coulisse – féroces joyaux qu’il t’arriva de desserrer – l’aveugle pesée du lieu, l’indigne racine de la formule…

 

« Je me repose sur l’oubli. »
(Francis Picabia)

oubli

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bol 2                   2666

Bien difficile de prendre le relais après Antonio, connaisseur et exégète de l’œuvre de Bolaño comme peu, et de Robert Amutio, son admirable traducteur , tous deux apportant, outre la fine connaissance des écrits du Chilien, une véritable intimité avec ceux-ci.
Je m’y efforcerai dans le rôle du simple lecteur, Candide peut-être pas innocent que cela, dans une approche transversale de l’œuvre sur deux ensemble de thèmes qui m’ont été suggérés par une phrase de Bolaño lui-même: « Je suis né en 1953, année où sont morts Staline et Dylan Thomas. », tout étant par lui d’emblée posé: en premier lieu, la Révolution, la politique, la violence (qu’elle soit ou non liée à celles-ci) et le Mal, qu’on l’écrive avec majuscule ou non (en m’évertuant à suivre les deux à la trace, car ce n’est absolument pas du même qu’il s’agit); en second lieu, la littérature, celle des autres comme la sienne, l’écriture, la postérité et la mort, le salut ou une forme de rédemption par leur truchement, ou alors leur impossibilité, en tout état de cause hors tout contexte religieux ou transcendance révélée. En relisant il y a quelques jours Alberto Manguel, je me suis mis à penser que « le motif sur le tapis » que l’Argentin rappelait à notre bon souvenir, à savoir « la formule inventée par Henry James pour désigner le thème récurrent qui parcourt l’œuvre d’un auteur, sa signature secrète » seraient, pour ce qui est de Bolaño, précisément ces deux thèmes…
Problématique du Mal, en premier lieu donc, embrassant (qu’il s’agisse de ses prémisses, de ses développements et de ses conséquences, littérairement comme historiquement) la période allant du milieu du XIXème siècle et le « Moby Dick » de Melville (datant précisément de 1851 et à propos duquel Bolaño disait: « Il est la clé de ces territoires que par conviction ou commodité nous appellerons les territoires du mal, là où l’homme se débat avec lui-même et avec l’inconnu, et généralement finit vaincu ») à notre époque, la débordant d’ailleurs vers le futur qu’elle annonce et prépare, ce « 2666 » en ce lieu qu’est Santa Teresa, « épicentre », « trou noir », « endroit où se cache le secret du monde ». C’est d’ailleurs par le truchement de ce monumental roman tout comme de « Étoile distante » (bien plus court, mais non moins essentiel et développant ces mêmes thèmes dont je m’efforcerai d’en étoffer l’approche) que je commencerai, au travers de l’inquiétante (et fascinante, au sens où un serpent peut l’être) figure de Carlos Wieder (personnage principal du second et reprise – procédé typique chez l’écrivain chilien – de « l’infâme » Ramirez-Hoffmann de « La littérature nazie en Amérique »), lieutenant de l’armée de l’air chilienne et poète, en même temps artiste officiel et bourreau au service de la dictature pinochetiste tout autant que de ses propres pulsions sadiques, incarnant pleinement ce que Bolaño appelait, dans un entretien avec Dominique Aussenac (paru en 2002 dans « Le Matricule des anges »), le « mal froid » et occupant, de par là-même, une place de choix dans la galerie des « étoiles noires » bolañiennes.
Personnage aux multiples identités (il infiltre, sous le nom de Ruiz-Tagle, les milieux intellectuels d’extrême-gauche, tels ces ateliers d’écriture – essentiellement poétique – où l’on parle littérature, l’on débat de politique et l’on s’enflamme pour la lutte armée laquelle « fera advenir une vie nouvelle et de nouveaux temps »), entouré de mystère (« personne ne le connaissait »), cultivé et distant, ombre aux opinions longtemps opaques, spectateur poli se bornant à écouter et photographier les uns et les autres, il finit par disparaître, pour ne fugacement ressurgir qu’après le coup d’état militaire, à l’heure de personnellement investir la maison des sœurs Garmendia (connues dans l’un desdits ateliers d’écriture) qu’il fait arrêter, torture et tue de ses propres mains, passant ainsi du rôle d’assassin de femmes à celui de bourreau au service d’une politique, et définitivement devenir Carlos Wieder.
Particulièrement intéressante est la manière dont Bolaño le fait « occuper » politiquement l’espace: en uniforme de lieutenant de l’armée de l’air, enfermé tel « une statue de pierre » dans le cockpit d’un Messerschmidt modèle 1940 de la Luftwaffe, Wieder écrit avec de la fumée dans le ciel les nouvelles déclinaisons de « Viva la muerte » telles qu’assénées par le « messie » d’un « nouvel âge de fer pour la race chilienne » (« La mort est amitié / responsabilité / Chili / amour / croissance / communion / propreté »)
Seuls quelques clichés brouillés rappellent ensuite ses rares apparitions en public en tant que poète officiel du régime, l’une des dernières étant l’horrible exposition « avant-gardiste » où Wieder expose dans une chambre close des photos exhibant et exaltant ses crimes.
Wieder finit par quitter le Chili et assumer ses deux derniers rôles: celui de « assassin de légende », mentionné de loin en loin dans des biographies sujettes à caution, au travers d’écrits dont on n’est pas certain qu’ils soient de lui et de récits de tiers où il personnifie et coagule tous les fantasmes de l’extrême-droite, puis celui de « victime » que l’on retrouve dans un café en Espagne (« vieilli, plus gras, plus ridé ») avant d’être sommairement exécuté par Abel Romero, ancien policier devenu détective au service d’un riche Chilien anonyme et dont on sait fort peu de chose…
En repensant à « Maladie + littérature = maladie » (du recueil « Le gaucho insupportable »), il m’a semblé mieux comprendre la logique au nom de laquelle le rôle du poète revient à Wieder (dans une perspective où les dimensions métaphoriques s’interpénètrent et se superposent, renforçant par là même la portée symbolique des personnages), car c’est à dessein que le poète, généralement sacralisé en tant que victime de la société et de lui-même, se doit d’endosser, dans la vision de Bolaño et dans le Chili de Pinochet, la condition de bourreau d’entre les bourreaux et de monstre d’entre les monstres, peut-être le pire de tous – perversion complète de ce que Hugo, par exemple, considérait comme l’éminente fonction du poète (« le poète en ces jours impies / Vient préparer des jours meilleurs »)
L’écriture de Wieder n’est d’ailleurs presque jamais convoquée directement, mais à peine évoquée (sauf pour ce qui est du début de sa carrière, alors qu’il se faisait appeler Ruiz-Tagle et fréquentait les ateliers d’écriture de Juan Stein et de Diego Soto) au travers de divers comparaisons et commentaires – de même que Bolaño fait en sorte que l’on imagine seulement ce que cachait la chambre où Wieder organisa son infâme exposition de photos.
Notons également que le récit à la première personne n’est pas, dans « Étoile distante », dévolu au bourreau qui en est également le personnage principal, mais à deux autres personnages. Comment donc ne pas y voir une forme de silence imposé par Bolaño à Wieder, dont il ne propose que le contenu du message et les réactions suscités par celui-ci chez les autres, preuve, s’il en fallait, du refus de lui concéder une quelconque postérité au-delà de la dimension purement idéologique de sa production, tant la puissance dévastatrice de l’art issu du mal est immense…
Non moins significatif est l’éclairage cru et brutal que donne Bolaño de toute une littérature se réclamant, elle, du bord situé tout à l’opposé de celui de Wieder, s’attribuant en toute circonstance le beau rôle, toujours du côté de la dénonciation comme si ça allait de soi, mais éludant toute analyse en profondeur de sa part de responsabilité, tout regard autocritique portant sur son aveuglement face à l’avènement, à la consolidation et, surtout, à la logique du retour régulier de régimes autoritaires en Amérique Latine (pas toujours et forcément de droite, d’ailleurs – le positionnement d’un Garcia Marquez par rapport à l’évolution du régime castriste et ses relations pour le moins troubles avec certaines des « grande familles » de l’oligarchie colombienne en étant le parfait exemple)
Et l’on en arrive à « 2666 », trou noir, puits sans fond qui ne se laisse contempler, qui n’existe que par son invisibilité, là où tout se confronte, s’isole, s’éclate et se rejoint avant de repartir en boucle, que l’on ne peut approcher, dirait Rancière, qu’en le faisant « résonner autrement »: transformation d’un fait divers en « symptôme » et « avertissement politique » (non pas transposition, mais récit apocalyptique parcourant dans toutes leurs ramifications les deux versants de la violence, à savoir – et en reprenant les termes d’Alberto Bejamo – la totalitaire et la suicidaire), enquête littéraire, ni politique, ni apolitique, mais « impolitique » (terme forgé par le philosophe italien Gianni Esposito, et défini comme étant « une contre-théorie de la politique – et également une contre-histoire de la modernité – au sens d’un questionnement radical de son développement et de son issue »)
Violence totalitaire d’abord – la stalinienne, telle que subie par les écrivains Boris Ansky et Ephraïm Ivanov, et la nazie au travers de l’expérience de Hans Raiter, combattant de la Wehrmacht, plus tard connu sous son nom de plume, Benno von Archimboldi – incarnant le versant politique, « rationnel » du mal, typique de ce XXème siècle que Badiou appela « siècle de la bête »; violence suicidaire ensuite, incarnée dans l’apolitisme post-totalitaire de Santa Teresa (Ciudad Juaroz), autodestructeur et échappant à toute approche ou interprétation rationnelle, pure négativité se retournant contre tout et finalement contre soi, « mélange instable de rage et de jouissance à s’éprouver anti-humain » (Navet-Vermeren), puisque, une fois démontré que nous sommes tous capables d’une brusque, disproportionnée et extrême violence, le meurtre, devenu la norme, perd toute valeur ou fonction rédemptrice ne peut plus se muer en sacrifice et sanctifier les victimes (« les boucs émissaires » au sens que René Girard donnait à ce terme)
Abel Romero, l’ancien policier ayant fui le Chili en 1973 et devenu détective, pose clairement les termes du problème dans « Les détectives sauvages »: « le fond de la question est de savoir si le mal a une cause ou s’il est fortuit. S’il a une cause, nous pouvons lutter contre lui, il est difficile de le battre, mais une possibilité existe [*] Si le mal est fortuit, au contraire, nous sommes foutus. »
La violence totalitaire, celle qui a une cause, qui possède une rationalité et qui peut donc être combattue, correspond à une forme de mal que nous écrirons désormais avec un « m » minuscule, au contraire de la suicidaire, à laquelle nous attribuerons le « M » majuscule, non pas parce qu’elle serait ce Mal ontologiquement nôtre, qui, sous la houlette du Seigneur des Mouches et Prince des Modifications, nous tourmente dès la conception, corrompant nos humeurs, souillant nos pensées, pervertissant nos actes et énervant nos chairs (rien de plus étranger à Bolaño que cette vision théologiquement correcte!), mais parce qu’il s’agit bel et bien (comme il le dit à propos de Ciudad Juaroz dans sa dernière interview, celle avec Monica Maristain en juillet 2003 pour le « Playboy » édition mexicaine) de ce Mal qui est « notre malédiction et notre miroir, le miroir trouble de nos frustrations et de notre infâme interprétation de la liberté et de nos désirs ».
Au contraire d’un Céline, par exemple, Bolaño n’a jamais cherché des responsables ou désigné des coupables, puisqu’ « il n’y aura jamais de révélation pour nous punir ou pour nous sauver du mystère du mal ». Mais en quoi la conscience du sempiternel Mal métaphysique nous dispense-t-elle de nous soucier, fût-ce d’imparfaite et relative manière, des maux qui nous accablent matériellement, concrètement et au quotidien, nous forçant à mettre la main dans le cambouis, tout en étant lucidement et désespérément conscients que cela ne résoudra jamais le problème dans son essence? Et quelle meilleure preuve de cela que le cas de Cortázar, dont bien de récits sont au moins aussi clairvoyants, noirs, cruels et sans illusion sur ce que nous sommes que ceux de Bolaño, mais qui n’ayant pas été, lui, marxiste, trotskiste, révolutionnaire et avant-gardiste dans sa jeunesse, a pu, su et voulu garder jusqu’au bout ce moignon d’espérance transcendant des déceptions à coup sûr de même nature que celles du Chilien (moindres, certes, mais uniquement parce que disparu dix-sept ans avant ce dernier…)
Il ne fait pas de doute qu’énumérer et démonter les manifestations du Mal ne saurait nullement l’effacer, comme s’évertuaient à le faire avec les péchés ces hérétiques de la secte évoquée par Borges dans l’un de ses contes (leur nombre incalculable, mais pas infini, permettant d’en envisager l’extinction par épuisement…)
D’un autre côté, s’il est vrai qu’ « on ne tue personne parce qu’il écrit mal », comme s’en exclame Bibiano dans « Étoile distante » (la fiction en elle-même n’étant ni « juste », ni « injuste » et n’ayant en soi rien à voir avec la morale et le politiquement correct), cela n’implique nullement qu’on puisse TOUT pardonner à quelqu’un parce qu’il écrit (ou compose, ou peint, ou filme) « bien »…En effet, si l’œuvre n’était, par définition, pesée et mesurée qu’à l’aune de considérations purement esthétiques, alors des personnages tels Adrian Leverkühn du « Doktor Faustus » de Mann ou Carlos Wieder d’ « Étoile distante » se trouveraient nécessairement absous, et je ne crois pas du tout que ce soit là le propos de Bolaño, lequel affirma plus d’une fois que « l’art doit mettre en rapport éthique et esthétique » (notons qu’il s’agit bien d’éthique, et pas de morale, car ce n’est absolument pas la même chose)
Si le Mal existe (et il existe, bien sûr), c’est tout simplement parce que c’est le Réel qui en est le réceptacle (écrit avec majuscule aussi – pas pour faire plaisir à Lacan, mais pour le distinguer des réalités fuyantes, ambigües et contradictoires, où se meuvent théologies et idéologies, théâtre du mal avec « m » minuscule et dont il nous faut sans désemparer combattre les effets pervers)
En ce sens, « 2666 » nous aide à nous poser bien de questions fondamentales: quel horizon pour une pensée de l’émancipation dans un contexte à ce point terrible? quelle est la figure de la femme construite par les bourreaux incarnant le Mal même?Y’a-t-il un rapport entre le langage et le passage à l’acte, les différentes formes de torturer et de tuer? Jusqu’à quel point est-il possible de vivre dans et à côté de l’horreur?
Le moteur nu, celui qui met en branle et ordonne les apparences (ces « taches aveugles qui nous accompagnent »), c’est dans les mots du vieil homme qui a cessé d’écrire et loue sa machine à Archimboldi qu’on le trouve: « Il est nécessaire qu’il y ait beaucoup de livres, beaucoup de beaux sapins, pour qu’ils veillent du coin de l’œil le livre qui importe réellement, la foutue grotte de notre malheur, la fleur magique de l’hiver [*]Toute œuvre qui n’est pas une œuvre maîtresse est, comment dire, une pièce d’un vaste camouflage », et en même temps la certitude que « Perdus, l’on voit. Voir nous perd » ou encore, comme nous l’asséna lucidementt le même Bolaño dans « Un petit roman lumpen »: « Je sais maintenant que la proximité n’existe pas. Il y a toujours quelqu’un qui a les yeux fermés. On voit lorsque l’autre ne voit pas. »
Ce n’est certainement pas un hasard si c’est au Mexique que se noue et se joue le mystère d’Archimboldi (le Mexique, souvenons-nous-en, de B.Traven, d’Ambrose Bierce, d’Arthur Cravan, disparus sans laisser de traces, suicidés probablement), dont il n’est pas donné aux lecteurs de « 2666 » de lire l’œuvre, mais dont on nous dit qu’elle contient – c’est du moins ce que pressent son premier éditeur – « quelque chose qu’il ne peut ou ne veut nommer », sans doute lié à ce qu’affirmait le Chilien dans « Le secret du mal », à savoir que « le secret du monde, le secret du mal, c’est qu’il n’existe point de secret. » – tout comme l’écriture « viscéraliste » est le reflet voilé du Réel, son autopsie, pas sa thérapeutique…

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Et l’on en arrive au volet directement politique, lequel me tient tout particulièrement à cœur compte tenu de ce que sont dans ce domaine mes opinions, mon parcours et mon histoire…
Rodrigo Fresán nous rappelle que « Roberto est devenu écrivain au moment où l’Amérique Latine a cessé a cessé de croire aux utopies »; quoi de plus vrai?
Que Bolaño soit « contestataire plutôt que subversif », quelqu’un qui « polémise, s’oppose ou proteste contre quelque chose d’établi » (Castellanos Moya), contre TOUT ce qui est établi, en fait, y compris la gauche de gouvernement, la gauche au pouvoir, qu’elle soit autocratique, carrément dictatoriale ou « démocrate » au sens formel, quoi de plus exact?
Comment et au nom de quoi nier les échecs, les lâchetés, les trahisons, les compromissions, les dévoiements des idéaux révolutionnaires que Bolaño a si bien pointé du doigt, et plus d’une fois?
Que la foi aveugle en la révolution puisse chanceler, voire même se trouver annihilée par le Réel est un fait: la foi, oui, sûrement, mais pas la nécessité et la pertinence de l’action révolutionnaire, ce qui explique pourquoi les critiques visant Bolaño vinrent de tous les côtés, tant de la droite que, en reprenant une expression à la mode, du segment de « la gauche de la gauche » le plus conformiste et dogmatique ou alors compromis avec l’ordre établi et le marché, ce qui put l’amener à faire, une fois au pouvoir, l’exact contraire de ce que l’idéal émancipateur proposait comme horizon…S’il est certain que Bolaño fut, plus que beaucoup d’autres, bien conscient de l’éclipse du messianisme révolutionnaire et de l’effondrement des « grands récits », il n’en est pas moins vrai que toujours subsista chez lui, par-delà l’impitoyable lucidité que le caractérisa, une sorte d’indéfinissable regret – en tout point pareil à celui de l’athée Beckett s’écriant à propos de Dieu: « Il n’existe pas, le salaud » – comme si la totale et absolue absence d’illusions ne le satisfaisait pas pleinement, le troublait même…Si la révolution n’est plus possible, que reste-t-il? Rien, absolument rien pour qui ne voudrait ni abandonner, ni se compromettre et rentrer dans le rang! Or je ne retrouve pas ce « rien » dans la permanence d’essentielles interrogations (que vaut la quête de la connaissance en vue de possibles transformations de fond? quelle est la vraie nature du Mal et la place de la jouissance?), tout comme dans l’inlassable questionnement, le monde étant ce qu’il est et les hommes ce qu’ils sont, sur les notions de pacte et de pari qui hantent et irriguent d’un bout à l’autre son œuvre.
Pas partout, ni par tous, ni toujours, mais trop souvent quand même, l’on s’est plu à véhiculer l’image d’un Bolaño totalement désespéré, lequel, déçu par ce que l’on vient d’évoquer, se serait laissé glisser vers un scepticisme désabusé mettant, au fur et à mesure des années s’écoulant et de l’échec de telle ou telle autre expérience émancipatrice, une sorte de signe égal entre les deux camps, stigmatisés de concert et sans rémission. Qu’il y ait une part de vérité dans ces considérations, qui pourrait l’écarter d’un revers de la main? Mais il ne s’agit, à mon sens, de la part forcément la plus importante, ni qualitativement, ni quantitativement, et je laisse Bolaño le dire bien mieux et plus clairement que je saurais le faire: « Et cela me vient à l’esprit à l’esprit parce que dans une grande mesure, tout ce que j’ai écrit est une lettre d’amour ou d’adieu à ma propre génération, à nous qui [*] avons choisi le militantisme, et que nous avons remis ce que nous avions, à la fois peu et beaucoup, notre jeunesse, à une cause que nous croyons la plus généreuse du monde et qui, d’une certaine manière, l’était, et qu’en réalité ne l’était pas. » – c’est dans le discours de Caracas, prononcé en 1999 à l’occasion de l’attribution à l’écrivain du prix Rómulo Gallegos , extrait repris dans « Entre paranthèses » (comment d’ailleurs ne pas penser d’un même souffle aux mots d’Olivier Rolin dans son admirable « Bric et broc » et évoquant cette même génération qui est aussi la mienne: « Ce que ma génération aura vécu de plus profond et durable, en définitive, c’est le passage d’une structure de temps où les dimensions du passé et du futur étaient fortement marquées à un nouveau paradigme temporel où ces dimensions rétrospectives et prospectives se sont presque effacées au profit d’un présent hypertrophié [*] Tel est le dispositif contemporain. Ce qui, alors, pourrait mourir avec nous quand nous mourrons, c’est cela: cette intelligence particulière qui faisait du collectif l’horizon de l’individu et de l’Histoire, le magasin où chacun puisait ses paradigmes. Si en tant qu’écrivain je dois m’adresser à mon époque, il me semble que ce n’est pas pour lui tendre un miroir que pour lui rappeler ce que sa venue fait disparaître – l’absence dont elle fabrique sa présence, la mort dont elle vit. »
En allant jusqu’au bout de la confrontation, il est on ne peut plus exact que, dans le même discours de Caracas, Bolaño évoquait les « chefs corrompus », les « leaders lâches », les « partis qui, s’ils avaient remporté la victoire, nous auraient immédiatement envoyés dans un camp de travail forcé. »: comment ne pas perdre alors, un peu plus à chaque jour qui passe, l’espoir de savourer la victoire « au bord d’un temps plus clair », d’accéder à cette « réalité digne de ce nom » dont parlait Cortázar à la fin d’un récit qui lui fut reproché par la suite et où, la bataille achevée, ne rompaient le silence que des voix disparates et la toux asthmatique du Comandante, puisque c’est de la Sierra Maestra qu’il s’agissait, par lui racontée à la première personne, et non pas de ce que devint le régime castriste par la suite?
Comment ne pas penser, en revenant à Bolaño et au même discours de Caracas, à « ces jeunes gens dont il ne reste rien, ceux qui sont morts en Bolivie, morts en Argentine, morts au Pérou, et ceux qui ont survécu sont allés mourir au Chili ou au Mexique, et ceux que l’on n’a pas tués là-bas, on les a tués après au Nicaragua, en Colombie, au Salvador. Toute l’Amérique Latine est parsemée des ossements de ces jeunes gens oubliés »…
Un peu plus loin, dans l’un des « Fragments d’un retour au pays natal », l’on trouve ces lignes encore plus claires et éloquentes confirmant mon propos: « La gauche a commis des crimes verbaux au Chili (une spécialité de la gauche latino-américaine), des crimes moraux et, probablement, a tué des gens.
Mais elle n’a pas introduit des rats vivants dans le vagin d’une jeune femme. Elle n’a pas eu le temps de créer son MAL [*] Est-il possible qu’elle l’aurait fait si elle avait eu le temps? Bien sûr, puisque tout est possible [*] Mais ce qui est certain, c’est que les camps de concentration au Chili ne sont pas l’œuvre de la gauche, ni les exécutions, ni les tortures, ni les disparus, ni la répression. Tout cela, c’est la droite qui l’a fait. Tout cela est l’œuvre du gouvernement putschiste. »
D’autres preuves, s’il en fallait? Dans l’interview déjà évoquée avec Monica Maristain (probablement sa dernière), à la question: « Qu’est-ce qui vous ennuie? », Bolaño répondit: « Le discours vide de la gauche. Le discours vide de la droite, je le considère comme allant de soi. » Et dans « Étoile distante » il y a presque six pages entières concernant le parcours de Juan Stein, martyr ou héros (mort d’ailleurs peut-être paisiblement chez lui au Chili), pages où est bien palpable l’admiration, le respect et la complicité du narrateur, alors que défilent guérillas et luttes de libération nationale en Afrique, en Amérique centrale et du Sud, et même la légende selon laquelle Stein aurait tué de ses propres mains les imbéciles fanatiques et dogmatiques qui ont assassiné le poète Dalton Roque (épisode bien réel, celui-ci ayant effectivement été tué au Salvador par des éléments du Front Farabundo Marti), sans oublier les trois pages désenchantées évoquant les recherches entreprises sans succès par Bibiano pour retrouver la trace de Stein (comme pour les milliers de jeunes tombés dans les luttes révolutionnaires sur le continent sud-américain, Bibiano n’arrive même pas à trouver sa tombe) – ce qui nous ramène tout droit à notre deuxième thème, la littérature de et selon Bolaño, ses pouvoirs et ses limites, ses admirations et détestations.

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En 1999, année où lui fut attribué le prix Rómulo Gallegos, Bolaño déclarait: « Je suis beaucoup plus heureux en lisant qu’en écrivant. » Lecteur passionné, donc, mais lecteur méfiant, « lecteur actif » (au sens que Cortázar l’entendait), à même de défier l’auteur sur son propre territoire…
Lecteur boulimique également, provocateur, ironique, acerbe dans ses appréciations et commentaires, admirateur inconditionnel des ses deux grands aînés argentins (« dire que j’ai une dette permanente envers l’œuvre de Borges et de Cortázar est une évidence », « Borges est ou devrait se trouver au centre de notre canon »), de même que trouva grâce à ses yeux un vaste spectre de la littérature latino-américaine, dont beaucoup de jeunes auteurs (qu’il nous suffise de citer ces héritiers de Borges que sont les Argentins César Aira et Alan Pauls et, dans bien d’autres registres, le Guatémaltèque Rodrigo Ruy Rosa, le Salvadorien Horacio Castellanos Moya, le Colombien Fernando Vallejo, l’Uruguayen Juan Carlos Onetti, les Mexicains Sergio Pitol, Danien Sada, Sergio Gonzales Rodriguez, Juan Rulfo, Silvestre Revueltas, Juan Volpi, les Argentins Macedonio Fernandez, Roberto Arlt, Adolfo Bioy Casarès, Manuel Puig, Ricardo Piglia, les Espagnols, enfin, Enrique Vila-Matas, Juan Goytisolo et les deux Javier, Cercas et Marias – ceci pour nous en tenir uniquement à ceux admirés par Bolaño ou dont l’œuvre ne suscita pas de réserves, ou alors peu…) Notons par ailleurs que cette admiration, ses amis littéraires la lui rendirent bien, qu’il s’agisse de Jorge Volpi (hommage dans « La fin de la folie) », de Vila-Matas et de Castellanos Moya qui en firen de mêmet à maintes reprises, de Javier Cercas qui en fit même l’un des personnages marquants des « Soldats de Salamine ».
Par contre, Bolaño se montra, à de rares exceptions près, fort sévère, tant avec la littérature chilienne, qualifiée de « cauchemar sans retour » (qu’il évoque en ces termes dans « Entre paranthèses »: « Voilà ce que j’ai appris sur la littérature chilienne. Ne demande rien, car on te donnera rien. Ne tombe pas malade, car personne ne t’aidera. Ne demande pas à intégrer une anthologie, car on cachera toujours ton nom. Ne tourne pas le dos au pouvoir, car le pouvoir est tout. Ne sois pas chiche en louanges envers les imbéciles, envers les médiocres, si tu ne veux pas vivre une saison en enfer. ») qu’avec toute forme de nationalisme (« Mais il est vrai que la patrie d’un écrivain n’est pas seulement sa langue, mais les gens qu’il aime. Et parfois la patrie d’un écrivain ce n’est pas les gens qu’il aime, mais leur souvenir. Et d’autres fois, la seule patrie d’un écrivain est sa loyauté et son courage [*] En réalité, les patries d’un écrivain peuvent être nombreuses [*], mais le passeport ne peut être qu’unique, et ce passeport est évidemment celui de la qualité de son écriture. »)
Les admirations, tout comme les rejets ou détestions, on ne saurait bien entendu les comprendre qu’en approchant au plus près la conception qu’avait le Chilien de la littérature, qu’elle soit présentée par lui-même ou vue par d’autres. Écoutons-le en premier lieu: « La littérature est plutôt du côté de l’informe ou de l’inachèvement, comme Gombrowicz l’a dit et fait. Écrire est une affaire de devenir [*] qui déborde de toute matière vivable ou vécue. » (quels accents deleuziens!) ou encore: « La littérature vit à découvert, loin du gouvernement et des lois, hormis la sienne propre, que seuls les meilleurs parmi les meilleurs sont capables de transgresser. »
Selon Vila-Matas, Bolaño est un « écrivain de la multiplicité », un écrivain polyphonique féru des « sentiers qui bifurquent », en rien conforme aux caractéristiques habituellement associées aux auteurs latino-américains (engagement politique ouvertement présent dans l’œuvre, réalisme magique, exotisme baroque, prédilections pour les feuilletons urbains), n’ayant rien à voir non plus avec les écrivains de l’establishment littéraire, académiciens, nobélisés ou nobélisables (tels les Garcia Marquez, Fuentes, Vargas Llosa et autres Octavio Paz), ou alors avec ceux que Bolaño appelle « les médiocres » (Isabel Allende, les Brésiliens Paulo Coelho et Nélida Piñón , l’Espagnol Arturo Perez-Reverte)
En même temps (et il n’y a pas vraiment contradiction), le Mexicain Jorge Volpi voit Bolaño comme le dernier écrivain à incarner, par-delà les frontières nationales, une idée d’ensemble dans les lettres latino-américaines, précisément dans la mesure où son œuvre est incessante recherche des origines et des devenirs de ces personnages nomades qui en parcourent les étendues (à la question de Monica Maristain: « Êtes-vous chilien, espagnol, mexicain? », Bolaño répondit: « Je suis latino-américain. »)
Littérature aux multiples portes ouvrant sur un souvent instable épicentre, écriture faite de déplacements, parfois insaisissables, mais modifiant néanmoins les perspectives et, surtout, rendant impossible toute perception univoque de l’œuvre, faite, elle, de livres toujours entrant en résonance avec les autres au travers de lieux partagés, de personnages miroirs, d’incessantes retrouvailles…
Littérature qui est « machine textuelle de guerre » selon la Chilienne Lina Maruane, se frottant au quotidien, en s’y colletant en permanence (« seguir pelleando » – comme la langue espagnole est fine et vigoureuse à la fois!) au sens que Cortázar lui donnait (« ce qui est vomi, ressenti, insupportable à jamais ») et puis dispositif qui tout à la fois, dénonce, raille et transfigure la réalité , cette chose ambiguë, fuyante et contradictoire qu’évoquait si bien Borges (« image de nous-même qui surgit dans tous les miroirs, simulacre qui existe grâce à nous, qui suit nos mouvements, gesticule et s’en va, mais à la recherche duquel il suffit d’aller pour aussitôt le retrouver »), littérature d’un fin connaisseur de la littérature mondiale (qu’il nous suffise de mentionner les évocations de Kafka, Eliot, Pound, Joyce et tant d’autres) et, à maintes reprises, de la poésie française, dont il parle admirablement avec des mots qui éclairent singulièrement son œuvre:
« Dans une oasis, on peut boire, manger, soigner ses blessures, se reposer, mais si l’oasis est celle de l’horreur, le voyageur pourra confirmer, de manière crédible cette fois, que la chair est triste, qu’un jour finit par arriver où tous les livres sont lus et que voyager est un mirage. » (extrait de l’essai « Littérature + maladie = maladie » dans « Le gaucho insupportable ») Quel autre sens donner, d’ailleurs, au fait que « 2666 » débute par le dernier vers d’une strophe du « Voyage » de Baudelaire, « poème malade, poème sans issue, mais peut-être le poème le plus lucide de tout le XIXème siècle », selon Bolaño): « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage! / Le monde, monotone et petit, aujourd’hui / Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image: / Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui« , la même à laquelle se réfère la citation précédente, laquelle nous renvoie également à Mallarmé? Écoutons à ce propos Bolaño: « Mais au lieu de cela Mallarmé dit que la seule chose qui reste à faire c’est voyager, c’est comme s’il disait naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire, phrase que naguère je savais citer en latin » (notons au passage à quel point la traduction française appauvrit la superbement ambiguë polysémie du vers de Pessoa, car « Navegar é preciso, viver não é preciso » en dit bien plus, et  va bien plus loin) et, quelques pages plus loin: « Pour Mallarmé, non seulement nos actes sont malades, mais le langage l’est aussi. Cependant que nous cherchons l’antidote ou le médicament pour nous soigner, le nouveau, ce qui ne peut se trouver que dans l’inconnu, il faut continuer à passer par le sexe, les livres et les voyages, même s’il sait qu’ils nous mènent à l’abyme, qui est, d’ailleurs, le seul endroit où l’on peut trouver l’antidote », extrait également de « Littérature + maladie = maladie », le concept de « nouveau » étant – procédé typiquement bolañien – ironiquement annihilé par la définition qu’il en donne à la toute fin du même essai, en référence à Kafka cette fois-ci: le « nouveau, ce qui a toujours été là »)
« Ma vie fut infiniment plus sauvage que celle de Borges », avait dit une fois Bolaño (ce « solitaire qui impose sa loi », selon Juan Villoro), et c’est sans doute parce que l’affirmation est âprement vraie que quelqu’un comme John Gardner souligna, à propos de l’œuvre du Chilien, qu’elle sert, tout comme celle de Danilo Kiš (et, ajouterais-je, celle de Jörg Fauser) de « correction » à celle de Borges, car plus lucide, moins romantique, aux personnages souvent singuliers, marginaux, interlopes…
Que reste-t-il, alors? Toute postérité étant simplification (et, de surcroît, « des cons comme nous », disait Valéry), s’en moquer, tout en se donnant, peut-être malgré soi, peut-être consciemment, les moyens d’encore et toujours bâtir ce « mythe personnel », indispensable façon, selon César Aira, de mettre soi-même en place les conditions idéales de réception de l’œuvre…
Toujours dans l’interview de juillet 2003 avec Monica Maristain, à la question: « Qu’évoque pour vous le mot « posthume »?, Bolaño répondit: « Ça ressemble à un nom de gladiateur romain. Un gladiateur invaincu. Ou, du moins, c’est ce que veut croire le pauvre Posthume, pour se donner du courage. »
Ayons, en contrepoint et sans qu’il y ait à mon sens véritablement contradiction, présente à l’esprit la déclaration du même Bolaño: « En Amérique du Sud, des jeunes ont fait de moi une sorte de Jack Kerouac chilien. J’apparais dans leurs histoires comme une mascotte. Il ne faudrait pas que je devienne un personnage » (et encore moins un personnage mythique, comme le sont Césarea Tinajero dans « Les détectives sauvages » et Benno von Archimboldi dans « 2666 », à la recherche desquels partent des jeunes, en l’occurrence Arturo Belano et Ulises Lima -aller ego de Mario Santiago, fondateur avec Bolaño du mouvement « infrarréaliste » – pour la première, Pelletier, Marini, Espinoza et Liz Norton pour le second – quête que l’on pourrait mettre en rapport avec ce que Borges disait de la beauté, cette « imminence d’une révélation qui ne se produit pas »)

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En même temps, l’écrivain est souvent un raté aux prétentions risibles, jamais loin de l’excès, du délire, de la folie (« Un poète peut tout supporter. Ce qui équivaut à dire qu’un homme peut tout supporter. Mais ce n’est pas vrai: un homme ne peut supporter que peu de choses. Supporter vraiment. En revanche, un poète peut tout supporter. Nous avons grandi avec cette conviction. Le premier énoncé est juste, mais il mène à la folie, à la ruine, à la mort. », nous assène tranquillement Bolaño dans cet extrait tiré de « Henri Simon Leprince » dans « Appels téléphoniques »)
Je m’inscris par ailleurs totalement en faux contre l’opinion, pourtant fort répandue depuis que Vila-Matas l’énonça quelque peu péremptoirement (« Bolaño classe l’affaire historique et géniale de « Marelle » avec « Les détectives sauvages »), selon laquelle Bolaño serait un écrivain postmoderne, car à mon humble avis celui-ci se situe plutôt dans le prolongement que dans l’opposition au modernisme (ce qu’un postmoderne « pur jus » comme Julian Rios et un « mutant » en la personne de Juan Francisco Ferré ont, chacun à sa façon, confirmé en ma présence de vive voix, dans des circonstances que j’ai eu l’occasion d’évoquer ailleurs en détail) – une brillante remarque de Slavoj Žižek venant d’ailleurs en appui de ma thèse, car, écrit-il: « Si le modernisme, quant à lui, affirme le potentiel métaphysique de parcelles banales et triviales de notre existence », ce qui lui succède « fait retour sur les grands thèmes mythique, mais en les privant de leur résonance cosmique et en les traitant comme des fragments de la vie quotidienne », soit l’exact contraire de ce à quoi l’œuvre du Chilien renvoie…
S’exprimant à propos du livre d’un autre (« Le siècle » de Günther Grass en l’occurrence), Bolaño affirme par ailleurs « la conviction d’avoir traversé une partie durable de l’enfer, avec la certitude aussi, la vieille et diffamée et magnifique certitude des Lumières , que l’être humain mérite d’être sauvé, même si souvent il ne l’est pas », alors qu’aux yeux de beaucoup l’entreprise de rachat, de rédemption, d’une certaine forme de « salut » semblait totalement absente de son œuvre (on peut d’ailleurs les comprendre, si l’on s’en tient uniquement à la réponse que donna Bolaño à une question posée par Monica Maristain dans le cadre de la même interview précédemment évoquée:
M: Peut-on sauver le monde?
B: Le monde est vivant et rien de vivant ne peut être sauvé, et c’est là notre destin.)
Je convoquerai pour ma part à l’appui de ma thèse un épisode tiré du récit « Jours de 1978 » (dans « Les putains meurtrières »), lors duquel B. rencontre à Barcelone U., réfugié chilien comme lui, et totalement désespéré. À un moment donné, B raconte à U un film, alors que l’on apprend que celui-ci avait tenté de se suicider le matin du même jour. Et puis B se rend compte, au fur et à mesure qu’il raconte, que c’est en fait également à lui-même qu’il se parle. L’on découvre aussi, petit à petit, qu’il s’agit de l’ « Andreï Roublev » de Tarkovski, et l’on perçoit nettement une expérience commune, un partage fort, alors que rien ne semblait a priori devoir lier l’écrivain chilien ayant fui une sanglante dictature de droite et le cinéaste soviétique en rupture avec le réalisme socialiste – preuve, s’il en fallait, que la transmission brisée peut se rétablir au gré du hasard des chemins, que l’on peut recommencer après la brisure, que même entouré de ruines on peut apprendre à « saluer la beauté », comme nous y exhortait l’adolescent absolu de Charleville. La quête peut, bien entendu, ne pas aboutir, elle peut même se fourvoyer, elle ne saurait jamais être totalement vaine…(cela n’empêcha, certes, U de se suicider à Paris quelques jours plus tard, car il s’agit tout de même d’un récit de Bolaño…)
Le « salut » peut parfois revêtir une forme terrible, comme dans le récit « Les putains meurtrières » (du recueil du même nom) où c’est la narratrice (tueuse en série ou allégorie de la Mort) qui l’offre au travers du couteau qui apportera souffrance, trépas, (et, qui sait, jouissance?) à Max, victime choisie au hasard et dont les yeux « regardaient la gloire et le bonheur, les désirs satisfaits et la victoire, ces choses qui n’existent que dans le royaume du futur et qu’il vaut mieux ne pas attendre parce qu’elles n’arrivent jamais », alors que l’inconnue met en scène la dernière VRAIE rencontre (« Moi je suis calme et je ne sais de quelle nature est ton cri. Je sais seulement qu’enfin nous nous sommes trouvés, et que tu es le prince véhément et que moi je suis la princesse inclémente. »)
Plus inquiétant, plus âpre et plus subtil est l’exemple que nous fournit le récit « Henri Simon Leprince » (dans le recueil « Appels téléphoniques »), dont l’action se situe un peu avant, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale.
Leprince est un écrivain raté, détesté des maisons d’édition pour d’obscures raisons, et stoïquement habitué à l’échec.
Il refuse fermement la revanche et la vengeance que lui offrait la Collaboration et entre dans la Résistance, au sein de laquelle il prend progressivement de plus en plus de risques et de responsabilités, jouant un rôle des plus importants lié à la « couverture » apportée et aux plans de fuite d’autres écrivains (connus, eux, ou même célèbres) qu’il aide et à la disposition desquels il met tout ce qu’il possède.
Après la Libération, Leprince est vite oublié, méprisé par bon nombre de ceux qu’il a sauvés, et « qui se refusent de toutes leurs forces de l’accepter » (au point – dit Bolaño – que l’ « on mentionne rarement son existence, jamais son œuvre. Personne ne prend la peine de savoir ce qu’écrit l’écrivain qui leur a sauvé la vie. »)
Le « salut », secret, ambigu, mais réel, c’est de l’écriture qu’il vint, et au moment où il s’y attendait le moins: « Pendant trois mois, au cours du temps libre que lui laisse le journal et son travail clandestin, il écrit un poème de plus de 600 vers où il s’enfonce dans le mystère et le martyre des poètes mineurs. Le poème achevé [*] il comprend avec stupeur qu’il n’est pas un poète mineur. Quelqu’un d’autre aurait cherché à savoir davantage d’autre, mais Leprince manque de curiosité à son égard et brûle le poème ».
Et puis la guerre s’éloigne, le temps finit par aplanir (presque) tout, la vie reprend, y compris celle de Leprince, le même, et en même temps tout autre: « Ceux qu’il voit, ce sont les écrivains de Paris. Pas aussi souvent qu’il l’aurait dans le fond désiré, mais il les voit, et de temps en temps parle avec eux, et eux savent (généralement de manière vague) qui il est, il y en a même qui ont lu deux ou trois de ses poèmes en prose. Sa présence, sa fragilité, son épouvantable souveraineté servent à certains de stimulant et de rappel. » Je crois bien qu’il n’y a plus rien à ajouter, sauf peut-être ce que Steiner disait quelque part: « Quand je dis: « c’est ceci, et non pas cela, je postule que ce pas cela pourrait, virtuellement sans limites, être autre » et que TOUT Bolaño est dans cette phrase…
« Les détectives sauvages » s’achèvent sur une interrogation, « Qu’est-ce qu’il y a derrière la fenêtre? » Eh bien, si je devais me risquer d’y répondre, je dirais que c’est le Réel (« quand ça cogne », disait fort justement Lacan), à savoir ce qui se tapit derrière les apparence, au-delà du double fond, une fois grattée la surface, ce, enfin, à quoi l’on ne saurait accéder qu’en traversant, pour le dire d’un doux et cruel euphémisme, les « données immédiates ».
Et l’on arrive, « littéralement et dans tous les sens », à la fin d’entre toutes les fins, celle du récit « Photos » (du recueil « Des Putains meurtrières »): Arturo Belano est seul et perdu en Afrique, avec entre les mains un album de photos dans lequel – dit l’auteur – « la poésie de langue française se commémore elle-même » et où l’on retrouve tous les poètes francophones, noms, visages, bouts de biographies, citations, le tout lu et regardé avec ironie, admiration, mélancolie et complicité (celle avec les suicidés ou les oubliés – Gérald Neveu, Salabreuil, Dominique Tron – étant palpable, évidente), et puis le désert de tous les côtés, l’approche de la Mort et le Livre enfin réunis: « Mais le temps et sa lointaine souveraine peuvent être également un soupir, pensa Belano, pendant qu’il regarde les oiseaux accrochés aux branches, silhouettes sur la ligne d’horizon, un électrocardiogramme qui agite les ailes en attendant la mort, ma mort, pense Belano, puis il reste un long moment, les yeux fermés, et quand il les ouvre les oiseaux sont là, l’électrocardiogramme tremblant sur la ligne d’horizon est là, et alors Belano ferme le livre et se lève, sans lâcher le livre, reconnaissant, et commence à marcher vers l’ouest, vers la côte, avec le livre des poètes de langue française sous le bras, et sa pensée file plus rapidement que ses pas à travers la jungle et le désert de Libéria. »
Bien plus tard, Bolaño évoqua, incroyable jeu de miroirs, son avatar: « J’ai rêvé que dans un cimetière oublié d’Afrique je trouvais la tombe d’un ami dont je ne pouvais plus me rappeler le visage. » (dans « Trois »)
Quant à moi, je suis certain qu’un jour prochain, un jeune auteur se mettra à écrire un livre où l’un des personnages partira en quête du tombeau d’Arturo Belano, et sur ses traces, parce que si nous pouvons peu, bien peu, engoncés que nous sommes dans notre finitude, la littérature est, elle, plus grande que nous et continuera, comme il se doit et comme on le lui doit, et, surtout, parce qu’elle est, en reprenant la formule d’un autre immense écrivain (disparu bien avant Bolaño, mais à peu de choses près au même âge) « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclairée, la seule par conséquent réellement vécue ».
Je vous remercie de votre patience, de m’avoir écouté et, je l’espère, entendu
(intervention dans le cadre de la « Soirée Roberto Bolaño »: Robert Amutio, Antonio Werli, André Rougier » qui eut lieu le 30 octobre 2013 à la librairie Charybde, Paris 12ème – texte revu, corrigé et augmenté en février/mars 2015) 

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