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Archive for mai 2015

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Que faudrait-il qu’elle soit, la « poésie », sinon ultime rempart contre le Rien? (les guillemets y sont tout sauf hasard, car si tu ne pus jamais savoir ce qu’elle est vraiment, tu as fort bien et dès longtemps compris ce qui, se donnant pour elle, n’en est pourtant pas: enjeu d’un jeu dont le langage dicterait les règles, capture de ses lacunes, mainmise sur ses joutes, modelé qui ne garde ni n’englobe, instant statufié, cercle sans voltige, impasse hébétée, dette dégrisée, silence cousu, litote informe, bond qui se dérobe, refuge qui s’attarde, ogre amputé s’en allant par cette lumière à couver et rendre, réel douteux que fuient ces béquilles qui en sont mise en abymes, et à mort…)

 

 

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Tien l’écartèlement, surgi comme du recul des airs, de ces questions et réponses qui jamais ne s’emboitent, rappel du temps où pour toi l’Orient était rouge et dont tu te détournas, lentement, non sans regards en arrière… (du moins jusqu’à ce début mars ’72, celui de l’enterrement de ce pur qui même dans la mort n’était pourtant QUE ce qu’il fut, rien de plus, tué quelques jours auparavant par un pauvre hère qui n’était pas tout à fait le salaud que l’on aurait voulu qu’il fût, assassiné lui-même au nom d’une folle logique cinq ans plus tard…) Nous étions – t’en souviens-tu? – deux cent mille, et plus, accompagnant, sous une pluie fine et frisquette de début de printemps, son cercueil jusqu’au Père-Lachaise, enterrant ce jour-là, comme on ne le comprit guère sur l’heure, bien plus que notre camarade (tout comme tu sus, il y a quelques jours à peine, qu’ils n’étaient plus qu’une poignée à s’incliner devant sa tombe, eh oui, le jour du quarantième anniversaire de la mise en terre de ce jeune mort presqu’oublié, fauché – mais de cela aussi tu n’eus conscience que bien plus tard – pour rien du tout, si l’on regarde lucidement, crûment, où nous en sommes…)
Vinrent ensuite les années étranges, puis les années vides, vouées à l’alcool des secrets et des survies, veillées par l’ourdisseur de tigres et de bibliothèques qui accompagna également, comme tu ne l’appris que longtemps après, ce camarade que tu n’avait pas croisé aux temps de braise, qui s’en fut par d’autres chemins et nous revint dans la peau du plus extraordinaire manieur de mots en cette langue qui est nôtre, car moins atteint que d’autres par ce à quoi s’attardent les tristes pourfendeurs de ce que nous fûmes et voulûmes. Qu’il soit remercié d’être qui il est…

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Que serait-elle, la « poésie », revenue sur tes terres sans crier gare, sinon poing sans mesure, refus perspicace qui suinte et accourt, jusant remisé, geste libre, recoin que frôlent tes raccourcis, établi pesant ce qu’il sépare, prodige s’y mêlant sans s’y joindre, remonté au vouloir de son effacement, forage nourri du changeant, déflagration biffant les traîtrises du proche, garant des corps et des fables, des faillis et maraudes sachant dire à autrui ce qu’on ne s’avoue pas à soi, l’herbe nue, la flaque, le vent des temps ployant ce que faucheuse arpente…

poésie

Le passé trépasse, le présent lasse, l’avenir croasse. Quant à nous, pauvres de nous, on jacasse – que faire d’autre?

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L’été et la chaleur devant enfin approcher nos parages, un petit texte pour les lusophones (et les hispanophones, moyennant un petit effort…), écrit pour la revue de mes étudiants du « Rio Branco » et se moquant, pas vraiment gentiment, de cette mode arrivée en ligne directe des « States », et tout autant lamentable que tant d’autres qui nous en arrivent…

 

BLIND DATE

E quando as pessoas já não acreditavam em coincidências, em destino ou no que quer que as façam se encontrar neste mundo, mas acostumaram-se avidamente com a rapidez, inventaram o Blind Date. Com a origem denunciada pelo nome, e apropriadamente mantido sem tradução para não despertar os desatenciosos para o inusitado da situação. Um “encontro às cegas” ou “encontro às escuras” seria uma definição aproximada, embora um encontro às escuras, nos meus tempos, significasse algo bem mais excitante…
Mas lá vão eles, desconhecidos um para o outro, em direção ao ansiado encontro. O que buscavam os dois? Nem eles tinham plena certeza. Queriam encontrar alguém realmente especial, forçar as alavancas do destino, embora ninguém lhes tenha dito que o destino não aceita ser forçado. Encontravam-se cegos e às escuras. E como cegos, tateavam o desconhecido futuro diante de si.
Eles olharam-se e mediram-se de alto a baixo. Dizer-ia-se que eram dois executivos, encontrando-se para assinar um futuro contrato. Uma possibilidade de juntar as empresas. Qual o seu patrimônio líquido? Expectativas futuras? Problemas estruturais? Projetos não completados no passado? Porquê?
Um poeta acertadamente balançaria a cabeça com desgosto e, andando pela rua deserta, pensaria no que viu, ou no que deixou de ver: na falta de olhares sorrateiros que são começo, começo apenas, sem fim, da não-aproximação inconsciente de corpos que se buscam, da falta do sorriso cheio daquelas coisinhas que deixariam ao outro noites sem dormir.
Ele queria algo. Ela queria algo. E, por um breve momento, olharam-se de soslaio e pareciam o ter encontrado. As empresas combinavam, se antevia lucros. As estruturas estavam bem assentadas. Os patrimônios líquido e pessoal encaixavam-se. Esqueceram, porém, de primeiramente conversar com o coração, diretor de Recursos Humanos de todas as relações, desconfiado por natureza e, naquele momento, um senhor taciturno, mas que nunca gostou de transação sem lastro de sentimentos).
Na pressa, eles esqueceram de perguntar-se porquê estavam ali. Queriam apenas que aquele « algo » desse certo. Esqueceram de olhar no fundo dos olhos e sentir um frêmito de desejo percorrer o corpo. Esqueceram de ser ingênuos e rirem de suas próprias bobagens, porque é permitido ser criança quando se gosta de alguém.
Mirando a si mesmos como uma concreta possibilidade futura ou, quem sabe, antevendo talvez algumas possíveis noites de prazer, esqueceram de viver o presente.
Ela falou-lhe de muita coisa. Mas esqueceu de morder levemente os lábios úmidos e entreabertos, que desde o início dos tempos não requeriam palavras…
Ele falou-lhe de mais coisas ainda. Mas esqueceu de pegar-lhe na cintura com decisão, como se enlaça a mulher que naquela hora deseja para si…
Encontraram-se às escuras e saíram às cegas. Restou, do que « algo » seria, apenas o que não foi, mais que um dia poderia ser, e – quem sabe? – talvez será, mas não desse jeito …

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Boire dans la ville, la boire…
T’y perdre pour apprendre à perdre, oublier qu’on a perdu, effacer ce qui le fut…
T’y vouer afin de l’apprivoiser, la plier, la macérer, la saigner, la séduire enfin pour qu’elle t’aide à pousser dans la nuit les bonnes portes, trouver les bons coins de zinc, apprendre à amadouer ces inconnus que l’alcool te rend sur l’heure plus proches que ton sang…
T’y soumettre pour qu’elle te rende le courage d’être qui tu devins, et te redonne, peut-être, celui d’autrement devenir qui tu fus (et que la vie soit à nouveau ce qu’elle aurait pu ne pas cesser d’être.) Tout en sachant qu’au fond des verres comme ailleurs, cela signifie, pour toi, sinon pour les autres, une seule et même chose…
Boire dans la ville, y boire les rencontres, les mécomptes, les désamours, les éblouissements, les détours, les voyants, les souricières, les consomptions, le suicidé de la Vieille Lanterne et celui du pont Mirabeau, la folie Nadja, les mains rouges sur les murs, les déliés, les fléaux, les abris, les plaisirs, tout ce qui reste encore à cadastrer, arpenter, dévoiler – tout en sachant, d’un savoir bien plus vieux que les années dispersées, que  rien, jamais, ne sera « comme avant »…

 

 

« On ne part pas »
(Arthur Rimbaud)

 

 

L’image m’est brusquement apparue, sur ce mur pareil aux tant d’autres, au détour d’un passage. Il me fut étrangement facile de me substituer, l’espace d’un instant, au destinataire inconnu, de retrouver, par-delà ce temps pas tout à fait perdu, l’impression, l’espoir, la certitude que c’est la ville elle-même qui s’est chargée de me dire (saut sans pourtour, vertige quantique) que c’est à nouveau, et inlassablement, comme si quelqu’un, ici et maintenant, m’aimait encore AINSI, re-convoquant le temps où murs et arbres en étaient témoins, s’en portaient, comme à jamais, garants…

 

 

« – Tu crois à la vie future?
– La mienne l’a toujours été. »
(Samuel Beckett)

 

 

Au nom de quoi, pourquoi, à quoi bon
garnir l’antichambre du pilon?
De cela, je me suis dit, quelque trente-huit ans en arrière, que je n’en voulais pas.
Et c’est plus que jamais vrai…

 

 

Comment vous ai-je rencontré au hasard des rues, je ne m’en souviens plus, je sais seulement que, même pour ne m’emparer que de votre image, une vitre nous séparait, et que cela voulait TOUT dire…
Vous qui avez été (en paraphrasant l’Aveugle, qui parlait, lui, de tout autre chose, mais que l’emprunt n’aurait point fâché, je le sais) des mots, et qui serez leur souvenir, puis (même si de toutes mes forces je m’obstine à vouloir ne pas y croire) l’oubli, le souverain et intraitable oubli…

 

 

« La vérité, je crois, n’a qu’un visage: celui d’un démenti violent. »
(Georges Bataille)

 

 

La plaque, tout près de l’entrée du passage de Retz, du côté gauche, m’intrigua. Le concierge (ou qui en tenait lieu) ne sut rien me dire, mais me permit de monter. Il n’y avait personne, ni la première, ni la deuxième fois (car il y eut, vous vous en doutiez, une deuxième fois.) Qu’offraient, que proposaient, que vendait-ils(elles)? Des tourteaux de soja? De l’amour? Du guaraná en poudre? Des fêtes clés en main? Des « havaianas »? De nouvelles invention côté « genre »? De la cachaça? Des bikinis? Des bouteilles de sable du Nordeste? De la joie?
Je n’en sus (et n’en saurai) jamais rien, quelque temps après la plaque fut remplacée par une autre, d’une affligeante banalité, et je m’éloignai, sûr comme jamais que, même là où il n’y a pas ou plus de secret (en insistant, je serai certainement tombé un jour sur quelqu’un qui aurait, hélas, vendu la mèche, tout dévoilé, clarifié, expliqué), le mystère, lui, demeure intact, tout comme l’est ma saudade

 

 

« Je me sens exilé des coeurs, seul dans la nuit de moi-même, pleurant comme un mendiant l’hermétique silence de toutes les portes. »
(Fernando Pessoa)

 

 

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C’est en ville que tu t’en vas chercher ta part de jeu, talisman tout en grimaces et pudeurs, ombre aigue des choses que le lointain reperce d’un bleu sans craquelures. Surgissent alors les gargouilles, les arcades, les balcons, bestiaires retrouvés, subterfuges de l’oeil travesti que replis infectent, silence aiguisé qu’affole le froid des fables…
Parole féline et cuirassée à laquelle la ville te voue, qui en clôt le nom, en submerge le perpétuel et le fluide, elle qui saisit sans juger, appelle sans requérir, ne s’encombre pas de revanches, mais brandit la faux infirme, ensevelissant la peur des barricades, la dislocation des gestes, le resserrement des parages…
Déambulations en qui la ville dit ses scrupules, te fait arpenter ses rages, le parjure entrevu dans le gris des cargaisons et l’engluement des départs, pour t’y retrouver, sentinelle brouillée, regard voûté perdu en ces eaux brunes que chalands partagent, acharné à flairer le piège, débusquer la balafre, dépouiller de leur tiédeur et redites l’horizon et la demeure, comme s’il pouvait enfin t’arracher à la blessure de grandir, contempler, comme au-delà de l’obstination du Même, les roseaux adossés aux reflets assiégés…

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Je sais comment c’est: ni bruits, ni vestiges, que les bols vides, voeux rendus à qui accueille, imprègne…
Comment ne t’aurais-je pas reconnue, toi qui m’enfantes jusqu’au dernier gibet, cadence criblée, clôture renouée, ma toute lente…
(1982)

 

 

poesia

Presteza de intuição, raio imune por essência e não contingência, ímpeto da asa apagando o desalento, fluidas vozes, radiantes, obscuras, enfim confundidas ao ponto de abolir toda possível separação…
Se a poesia fosse um luxo, talvez nunca a teríamos encontrado; mas ela é tudo salvo isso, nunca tão asperamente necessária do que nesse inicio de século, onde de toda parte investe-se no desumano, onde a integridade mesmo do ser encontra-se ameaçada, agredida de fora e minada de dentro…Ela sim, e ela só, humilde e altiva, rugosa e sutil, cumpre o dever e tem o poder de libertar o segmento de altitude em nós contido e retido, durante aqueles poucos soberbos instantes pelos quais não há limite nem medida e que fazem de cada um de nos mais, muito mais do que a soma das suas pobres partes…
( » A poesia, porquê? », texte écrit directement en portugais – São Luis, 2000)

 

 

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Folie carnavalesque dans la bonne ville de Recife, capitale du Pernambouc (premier jour)



Oh, comme tout cela semble à un million d’années-lumière, dans le temps comme dans l’espace…(cours sur Hobsbawm, Instituto Rio Branco, Brasilia, octobre 2008)

 

 

Quanta saudade! (Brasilia, 2008)

 

 

Nauro Machado

Le São Luis de Nauro, où je passai, parfois en sa compagnie, quelques-unes des années les plus pleines de ma vie..

RIDEAU

Accomplie soit la vie du poète qui,
dépourvu de clefs, toujours trouve
la porte close, ou ne la trouve même pas –
et rentre les yeux morts par l’autre route
des choses rendues au désespoir des formes.

(Nauro MACHADO: Cortina, dans « A antibiótica nomenclatura do inferno » – traduction: André Rougier)

 

 

Le « vrai » Carnaval, Olinda, Pernambouc

J’ai toujours vécu l’approche du Carnaval (la nuit, l’excès, les corps qui se pressent et exultent, la profusion d’excitants et libations, le désir de mouvement – sans fin, le mouvement du désir – sans frein) comme, entre mille autres, une oblique mais point perverse manière de faire un p’tit clin d’oeil à Eurydice…
(fin février 2011)

 

 

Machado de Assis

« Crois en toi, mais ne doute pas toujours des autres. »
( Machado de Assis)
Guère facile, facile, mais on ne désespère pas d’y arriver un jour…

 

 

« La maison au bord de la rivière » que les hommes du clan – dont je suis – ont, avec mon appui, bénédiction et pleine participation (bien que souvent à distance), fait construire loin de la « casa grande » pour abriter nos festins et libations en compagnie de celles des nos femmes que ne rebutent pas la viande grillée au charbon de bois, la bière à flots et les blagues pas toujours d’une subtile et sulpicienne élégance…(et puis il suffit de quelques marches à descendre pour se rafraîchir les idées, et pas seulement elles…)
(décembre 2011)

 

 

Encore une, et le monde tourne plus rond…

 

 

Brasilia, DF

Le départ vers Amérique du Sud, c’est pour demain. M’accompagneront sur les terres de Machado de Assis et de Borges le “Journal d’un lecteur” d’Alberto Manguel, “L’oeil et l’esprit” de Merleau-Ponty, “Portraits de femmes” de Pietro Citati, “Passions impunies” de George Steiner, “L’autre voix (poésie et fin de siècle)” d’Octavio Paz, “Stanze” de Giorgio Agamben et le”Journal d’une saison sans mémoire” de Silvia Baron Supervielle (j’espère, bien qu’ayant droit avec la “TAM” à 51 kg, m’en tenir là, mais me connaissant un peu…)

Avenida Paulista, São Paulo, SP

Je penserai beaucoup à vous tous, visages connus ou inconnus, proches ou lointains, mais à coup sûr réelles présences qui me font, depuis un bout de temps déjà ou tout récemment, l’amitié d’accompagner le (dernier) segment d’un trajet qui ne fut ce qu’il fut que pour m’aider à (mieux) devenir, comme nous tous, ce que de tout temps j’étais…
(janvier 2012)

 

 

Palermo Viejo, Buenos Aires

Aéroport « Charles de Gaulle » – Terminal 1, Paris (France)

Entre le moment où j’ai quitté mon appartement montmartrois et celui où j’ai franchi le seuil de celui de Brasilia, vingt-six heures se sont écoulées, un « no man’s land » à nul autre pareil, sans poids, sans consistance, flottant, impérieux et fugace à la fois, fait d’aéroports, d’interminables queues, contrôles, commandements, envols, repas innommables, bouts de sommeil, correspondances, échanges avec les voisins de siège à propos de tout, de rien et même de l’essentiel, comme souvent entre des gens qui savent qu’ils ne se reverront plus…

Aeroporto Internacional « Antonio Carlos Jobim », Rio de Janeiro – RJ (Brésil)

Puis ce fut l’arrivée, et le sentiment, enfin – dans la voiture qui me ramenait, sous un ciel changeant valant mieux que les 26 degrés qui m’accueillirent, vers mon deuxième « chez moi » – d’une étrangeté renouvellée qui tout effaçait, d’une réconfortante distance qui était loin de n’être que géographique…
(janvier 2012)

Aeroporto Internacional « Juscelino Kubitschek », Brasilia

 

 

Quevedo

« Retiré dans la paix de ces déserts,
avec peu de livres, mais tous doctes,
je vis en conversation avec nos pères,
j’écoute de mes yeux les morts. »
(Quevedo)

Lui l’écrivit dans un petit village de la Sierra Morena, je le transcris (et le vis) dans une « fazenda » perdue dans l’immensité du Planalto Central brésilien, plus que jamais certain que le temps est bel et bien une illusion…
(février 2012)

 

 

Cabane de vacher, chácara Sabino, Goiás, Brésil

L’adieu (tout provisoire) à l’une de « mes » cabanes…

…mas pas à ce qui s’y passait!

 

 

En 1971, j’ai perdu la foi en l’amour (« elle » n’avait rien à y voir, tout fut de ma faute: idéalisation excessive d’une amourette d’étudiants et, surtout de son sujet/objet – conséquence: presque 15 ans de totale séparation du sexuel et de l’affectif). En 1973, j’ai perdu la foi en la révolution, peu après ce psychodrame que fut pour beaucoup l’enterrement de Pierrot Overney (conséquence: glissement – qui a duré 10 ans – vers un cynisme désespéré pour tout ce qui avait trait à l’idéologie et à la politique). En 1977, j’ai perdu la foi en l’écriture (conséquence: 20 ans sans écrire une ligne appartenant à ce qu’on appellerait, en simplifiant, « littérature »). En 1978, j’étais « officiellement » alcoolique. C’est le Brésil (que je fréquentais, tout comme ses ressortissants, depuis 1972) qui m’a aidé à me « reconstruire » petit à petit, sur les trois plans: non pas en apportant des réponses aux questions que je me posais, mais en m’aidant à ne PLUS me les poser, ou à m’en poser d’autres. Ce fut long, parfois difficile, mais j’y suis arrivé, cela fait un bon bout de temps déjà (rappel n’a absolument RIEN à voir avec une quelconque bouffée de « bisounoursite », ce qu’on aurait légitimement pu penser compte tenu de l’heure choisie d’en parler, mais si quelqu’un parmi mes lecteurs-trices avait besoin, peu ou prou, sur ces thèmes ou sur d’autres, d’une bonne bouffée d’oxygène, qu’il sache que sa rencontre avec ces lignes ne fut peut-être pas si fortuite que cela…)
(août 2012)

 

 

Soixante – cinq mois s’y passèrent (parmi les plus pleins et heureux) de ma vie…(Lago Norte, Brasilia, DF, Brésil – de juillet 2003 à décembre 2008)

 

 

Clarice Lispector

« Le simple, que l’ambition n’étouffe pas, prend tout son temps pour voir le monde, l’entendre, le toucher. Rester assis deux heures sans bouger presque ne lui fait pas peur. Si on lui demande pourquoi il gaspille sa vie comme ça, à ne rien faire, il répond: « Et comment que je suis en train d’en faire, des choses! Je suis en train de penser« 
( Clarice Lispector – traduction André Rougier)

 

 

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« Un livre, parfois, toujours, est plus grand que nous. »
(João Guimarães Rosa)
Comme il a raison, l’auteur de l’immense « Diadorim », universel PARCE QUE pleinement brésilien! (précision guère inutile en ces temps minables que sont les nôtres…)
« Grands », nous ne saurions l’être, nous autres, qu’à l’aune des livres que nous n’avons pas osé écrire, et encore…

 

 

Loin du tumulte, j’ai vu le jour se dessaisir de sa lumière derrière les arbres, le ciel reprendre son noir velouté, exhiber les étranges constellations de l’hémisphère qui ne me vit pas naître, assis pas loin de ma cabane sur l’un de ces rochers tombés là on ne sait comment, vestiges de volcans plus vieux que ceux d’Auvergne, « meeting in distant summer the painless step, the long ago broken symmetry… »

 

 

Nauro Machado

“Ser poeta é duro e dura
e consome toda
uma existência.”

« Être poète, c’est dur, et dure,
brûle et avale toute
l’existence. »
(Nauro MACHADO – traduction: André Rougier)

C’est, si je puis dire, aussi « simple » que ça…

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maryse 2  Maryse Hache & Christine Jeanney, « La nuit remue », juin 2012 (photo Dominique Hasselmann)

 

Il est des êtres qu’on a envie de remercier d’exister…Maryse était de ceux-là et je mesure la chance qui fut la mienne de le lui avoir dit de son vivant, tout comme je remercie « Publie.net » d’avoir organisé cette soirée en son honneur, me donnant ainsi l’occasion de lui renouveler mes remerciements d’avoir été qui elle fut… Car si le mot « amitié » a un sens, celui-ci vaut pleinement pour les liens autant discrets qu’intenses et exigeants tant sur le plan littéraire qu’humain, tissés avec Maryse pendant la (trop brève) période allant du début du printemps 2011 à sa disparition dans la nuit du 25 au 26 octobre 2012, elle qui fait (et toujours fera) partie de « ceux qui m’accompagnent »…
Lorsque Guillaume m’a proposé de participer à cette soirée-hommage, j’ai pensé que les propres textes de Maryse y seront (et c’est fort heureux!) très largement présents et comme j’étais certain que d’autres les serviront bien mieux que je ne saurais le faire, j’ai envisagé, avec l’aval de Guillaume, une autre approche, soit une espèce de « fondu-enchaîné » de textes personnels, tous, sans exception, autour de, pour ou directement dédiés à Maryse et à son oeuvre, écrits soit avant sa disparition (pour certains, bien avant…), soit postérieurement à celle-ci.
Je sollicite par ailleurs et par avance votre indulgence si ma voix se faisait par moments sourde ou enrouée, si elle venait à s’étrangler ou s’effacer : c’est que, contrairement à ce que beaucoup pensent, l’expression des émotions ne se laisse en rien amadouer par l’âge, lequel, en vérité, n’aplanit rien, ce serait même le contraire…

Voici donc « Pour Maryse » :
« / quelqu’un demande si quelque chose lime quelque chose / possible / il y a toujours de l’usure quelque part / on voit le haut des peupliers / quelqu’un dit plus pour longtemps / la phrase s’inquiète / quelqu’un dit il n’ y a pas que les peupliers dans la vie / peut-être c’est une fin avec commencement dit la phrase / »
(Maryse Hache: baleine paysage 217)

Nommer. Ce qui en tient n’appartient qu’à l’oubli qu’il te faudra semer au jour des traversées, entier comme la «joie de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières» dont Rilke nous voulait les silencieux témoins…
Désigner c’est se dépouiller des avènements, des accomplissements, des fins, recouvrir le chemin parcouru, ne s’éprouver pèlerin qu’à son insu, ne veiller l’arbre rejoint dans la pâleur des quais que pour y voir en contrebas s’affairer le flot tournant, discontinu, pareil à la mémoire du futur, avec ses troupeaux et ses mourants, pour qui le nom n’est qu’une dette de reconnaissance…
Ton nom, ce n’est que pour les autres qu’il existe. Mais s’ils t’appellent, ce n’est pas pour autant qu’ils te lèvent à être, ni que tu doives répondre à l’appel où ils te confinent… Ne plus écrire, c’est s’affranchir du nom, ne rien laisser de son passage, éprouver stérile tout sillon… Les présages déjoués, les désignations écartées, c’est en errant que l’Immortel est devenu Personne. On est le monde, l’on a un nom, c’est ainsi que l’on nous sépare, et ce n’est qu’en le perdant que l’on rejoint la grande famille jamais réconciliée…
Nommer, c’est se retrouver en ces lieux où tout est donné, parce que de tout est fait dépouillement. Fugaces retrouvailles de la lumière et du lieu, demeure où site et instant s’accordent en ce trésor qu’est la mémoire, vide affranchi des souffles et des soucis pour qu’advienne la parole voulue à laquelle on se sait accordé, faisant surgir autre chose qu’elle-même et qui en est cependant issu, comme le brasier préserve la senteur du bois qui le fit naître…Et s’il me fallait remettre les pas dans tes traces, que ce soit avec cette plénitude en écho à toi-même, au nom premier, aux présences mutantes, puisque rien ne revient qui ne tende à l’affermissement…Ta musique, toute de ressacs, est toute de survie. Nommer, c’est survivre.
Si tu désignes, c’est au souci que tu réponds. S’affranchir du souci de soi, c’est entrer en vigilance, se faire demeure d’instant, appel de vent, désir de mer, habit de poussière, s’oublier afin de se défaire du déserteur empesé dont on est affublé. La distance d’avec l’autre pèse parce qu’elle abrite le souci ; la rendre légère, c’est penser l’autre comme qui t’en délivre, se fait levée d’écrou, vient soulager. Il est passage, pas succession, lueur déposée, bougeant sans suspendre. Il entraîne vers qui n’affranchit, n’accomplit ni n’institue, vers ce qui n’est que s’il l’est sans loi. Qui le quête ne saura le trouver, car sa maîtrise est sans leurre, mais pas sans armes… Leurs voix tues, ce qui t’est donné à entendre a déjà eu lieu, ce que tu en perçois n’en est que le souvenir, l’impatience d’en finir avec le murmure, d’aller en paix vers le silence qui accueille sans plus devoir nommer…Qu’il sache garder, pour toi comme pour tous, son angle mouvant d’ombre.

 

Noir marinier des heures griffées, que seraient sans toi ces affronts, ces leviers, ces amarres, ces issues?

J’ai essayé, une fois, deux fois, trois, je ne sais plus… En vain. Un peu plus tard peut-être, pour l’heure les mots sont noués et pauvres, je les maudis, n’ai plus confiance en eux, rendrais gorge à tout ce qui – de par ce qu’ils portent et dissimulent, et au-delà – n’est pas pensée de toi, du chant des tes baleines, du jardin touffu et précis s’éparpillant en paysages que l’on n’oubliera pas, de la rousseur du chat et de l’épaule éblouissante, des portes qu’il nous faudra, tu m’entends, que l’on rouvre un jour, de ces « mesmoires » enchâssant un futur auquel l’on avait, envers et contre tout, besoin de toujours et encore croire, pour que tu cesses – dans cette pénombre que j’ai vue, puis entrevue plus sèche – de sourire au souffle déclos qui fait don de dispersion, que tant j’aurais voulu amadouer ou effacer, mais qui nous a, éperdument, une fois de plus pris de court…

 

Des regards le prisme lointain, des voiles la patience et le don, des confins le scabreux achèvement, en nous et entre nous déplié, dernier rempart face aux blessures du monde. Le sachant, traverser sans hâte la petite cour, prendre garde à ne pas faire crisser le gravier, ôter aux pires choses leur gravité…

Comment ne pas arriver à être ceux que, désormais, nous serons pour toujours, passant d’une pénombre à l’autre, la course du soleil nous rendant à nos fourmilières?

Tels nous fûmes, semeurs dépensiers, noyés fondus à l’enceinte vigilante, à son obscurité de corde lisse, par nous deux fois tuée: leurre et convoitise, divorce du signe et de la règle…Car c’est à l’avance que le Malin joue sa partie, change les décors, arpente le territoire par Elle dépucelé, jouissant de l’arrière-plan, des sommeils touffus, de leur dédain pour la hâte et la cendre, jumelles ennemies, pourvoyeuses de poisons, raffineuses d’évidences…

 

« / quelqu’un dit on a le mot il nous manque la chose / été / à moins que dit la phrase reste plus que passé / pas possible dit quelqu’un puisque je dis quelque chose présent même si temps coule / »
(Maryse Hache)

Il n’y a, en ce qui me concerne, une seule ligne qui ait échappé au désir de l’effacer sur l’heure qui ne doive TOUT à ce partage – comme ces mots peut-être en vain murmurés: « Oublie-les, éperdus, s’achevant parmi les débris de la houle. Leur secret n’est pas là. Il a éclos sur ta tige, suzerain, comme si l’adieu qui, pourtant, le précédait, ne devait jamais se faire entendre. » Oui, cela fait trente mois que Maryse nous a (physiquement) quitté. Le temps est baume, dit-on, et ce n’est pas tout à fait faux. Mais lorsque parfois il me semble que toute réponse est creuse et à côté, c’est encore elle qui me glisse que c’est impossible pour qui ENTOURE…

 

Que voulais-tu? Se le demander, c’est t’enfermer dans des devinettes sans issue, se dire qu’il ne faut arriver que parce qu’il a fallu partir, conjurer les ponts bossus, les jeux rongés de griffures et d’ignorances, enjamber des clôtures le dru, le crayeux, le repoli, l’inégal, se défaire des mausolées narquois, des voies que le sable alourdit, des arcs frayés que viennent sceller tes lames et fables, de tes langues de conjurée et des enfances qu’elles nous confient…

Le vrai témoin s’en fut. Les proches n’en diront que la proximité qui les forgea, non pas l’album des vides qui y lova ses avanies, verbe pervers des secrets redisant jusqu’à l’épuisement leurs mots de passe, cartographie des dispersions, marges murmurées contraignant ceux qui jadis s’affrontèrent à se confondre dans la déférence de la parole, couvant leur éveil, les préservant en ce que chacun signifie, l’insaisissable dont se joue et jouit du lointain la levure…

 

Trompe-l’oeil qui hante sans dissimuler, où rien n’est visé ou compté, inscrit ou démenti, préservé qu’il est des détours, de l’intrusion du malléable, de ces lumières rongées, des prudentes ingratitudes de l’attente…
Nuit d’où l’on émerge, où l’on s’égare, tenant à distance l’arpenteur aux racines tuilées, pour qui bascule l’hiver premier, l’ombre qui penche, l’étourdissement de passage l’acheminant vers cette touffe de vert entre les pierres du jardin immobile qui toujours sera tien…
De l’éclair, de sa lenteur flottante, qu’en sera-t-il? Nul ne le sait, pas même l’imparfait médiateur, la voix sourde, le gué brutal et les fables qui l’habitent, que nourrissent comme à jamais tes langues et nos peines…

 

Il y a dans l’adieu
la promesse du retour
aux trajets de la soif
à la pierre oublieuse
à l’incertitude des retrouvailles
Il y a dans l’adieu
du noir Soulages
du tracé épaissi
du trait durci
de la geste chancelante
Il y a dans l’adieu
le refus
de se fixer
de se situer
de capter
d’acquiescer
d’engranger
d’amasser
Il y a dans l’adieu
le non aux tricheries du jour
aux accrocs
aux chemins mûrs
aux zigzags
aux coeurs de cible
Il y a dans l’adieu
le sable effleuré
du lieu où l’on avance
sans y laisser d’empreintes

 

Et c’est avec Pessoa que nous prendrons, elle et moi, congé de vous ce soir ; je me souviens que lorsque j’achevais une traduction, je la lui envoyais parfois tout juste sortie du four à mots, il s’agissait, ce jour-là, de deux courts textes, l’un dont je lui dit en riant que je l’avais choisi comme épitaphe, pour m’entendre répondre qu’il lui allait aussi comme un gant : « Si, après ma mort, l’on voulait écrire / ma biographie, rien de plus simple. / Deux dates à peine: ma naissance, mon trépas. / Entre les deux nuits et jours m’appartiennent. » , le deuxième, quatre lumineuses lignes à peine : « Ciel ou terre, même matière. / Le mensonge n’a pas de nid. / Nul ne se perdit, jamais. / Tout est chemin et vérité. » Celles et ceux qui eurent le privilège de connaître Maryse savent à quel point elle est toute entière dans cette strophe…
Je vous remercie de votre patience !

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holderlin

« Un signe, tels nous sommes, et de sens nul.
Morts à toute souffrance, et nous avons presque
Perdu notre langage en pays étranger »
(Hölderlin)

 

 

Peter Härtling

« Que Nikolaus Niembsch ait existé réellement, qu’il ait été
en effet obsédé par le thème de Don Juan est ici de peu
d’importance, un simple point de départ. Peter Härtling reprend
cette histoire à son compte avec assez de force pour que
n’allions chercher ailleurs ce qui est dit entièrement là, dans
ce livre, l’itinéraire de la tentation poursuivie jusqu’à son
terme. La forme musicale du roman indique une légèreté
trompeuse mais par là même signifiante en ce qu’elle annonce
la légèreté de Don Juan, masque de comédie sous lequel se
dissimule le visage tragique du mythe. Mozart mieux que
quiconque a donné le ton de cette légèreté-là dont la voix
du commandeur fait d’un coup tomber le masque, dont la
musique dévoile la véritable nature : la mort de Don Juan n’est
légère que par dérision, là où la répétition s’affirme comme une
permanente provocation jusqu’au point d’atteindre, mais alors
sans retour, l’immobilité.
Le prélude donne le ton : « Légende ? Pas plus ? Incarnation
— peut-être celle de tout un peuple et de son rusé et
brûlant désir ? » Hélène, Madeleine ne sont en effet que le
prétexte, le temps d’une vérole — et de ce qu’il en reste :
« Que fait-on à cet âge quand on apprend qu’on est un homme
marqué, un pestiféré de l’amour ?» Le coup d’envoi est
pourtant donné et déjà mise en oeuvre la farouche exigence
du mythe. Don Juan, c’est d’abord le mythe de la répétition,
successions d’histoires, d’anecdotes éphémères : « Le charme
qui rayonne de son personnage est dangereux et — comment
dire ? — vidé de toute substance. » L’histoire du livre, s’il
en faut dire une, c’est le passage de la répétition au point
d’arrêt de son éternelle immobilité. Le masque immobile, la
mort y garde encore le sourire de la vie, mais un sourire de
glace. C’est la tentation assumée, vécue jusqu’en ses déchirements
volontaires, la quête d’un Graal noir, cette « chose ronde,
telle qu’en elle-même. » Mais il n’est de quête dont l’objet
ne soit une image de mort. Don Juan et Tristan sont ici frères,
en ce point où l’amour impossible et l’interminable répétition
conduisent au bout du compte au même lieu de l’immobilité.
Peter Härtling a su faire ce rapprochement déraisonnable
entre ces deux mythes qui disent les extrêmes qui se touchent.
Avec Caroline, Niembsch atteint le point de non-retour ; elle
est la femme initiatrice d’amour, d’un jeu dont elle sait le
danger — et déjà l’issue : « Elle savait beaucoup de choses,
elle savait que l’ordonnance d’un tel jeu recouvrait des abîmes
qu’il eût été impertinent de défier. » Caroline, c’est tout à la
fois l’aventure éphémère et la passion mortelle. Quant à
Zarg, son mari, il porte assez clairement les couleurs du roi
Mark. De cette conjonction des contradictoires, Niembsch
relève le défi : Don Juan rêvant d’être Tristan. Pas plus que
Tristan, pas plus que Don Juan, il n’est homme à s’arrêter
en chemin. Le mythe est achèvement de l’histoire d’origine,
le lieu où s’accomplit la tentation, dont à s’y dérober l’homme
entretient la force de croire éternelle la passagère aventure de
vivre, dont à l’accomplir il choisit son destin véritable qui
est d’approcher la mort de face.
La femme initiatrice, c’est aussi la mère faite objet de
désir et en toutes les femmes désirée, mère au visage démultiplié.
Oedipe pose à l’origine un autre mythe, celui de la
première, de l’ultime transgression. Don Juan consomme cette
transgression jusqu’à l’effacer, et jusqu’à s’y perdre. Il pose
les questions les plus graves : « Et si la forme se saisit du
temps, s’en rend maîtresse et, maîtresse de l’heure, se dégage
de lui ; et si la ligne s’incurve en cercle et que la connaissance,
l’expérience infiniment renouvelée, fasse revivre l’infini dans
le fini ; et si ce qui est susceptible de répétition se purifie
dans la répétition et contredit le temps, l’abolit ; et si le fait
d’en avoir conscience menait au néant, signifiait la fin et était
cependant source de bonheur ? » Aller jusqu’aux réponses, c’est
aller désormais jusqu’au bout.
Menuet ; gavotte. Le jeu qui s’engage avec les deux soeurs
donne un moment le change. « E tutto amore », dit le Don
Juan de Mozart, « je les aime toutes ». Les avoir toutes, c’est
épuiser la répétition, c’est aussi bien avoir n’importe laquelle.
Si seulement les deux soeurs pouvaient se ressembler assez pour
n’avoir plus à s’arrêter au nom de chacune. Mais l’illusion passe
vite. Et la dernière rencontre ramène à la première, Juliette
à Caroline. Juliette, c’est d’abord la terrible tentation de la
maturité, l’abandon du projet là où viennent échouer les
grandes utopies adolescentes, retour au réel, à l’immobilité
peut-être. Niembsch annonce à Caroline qu’il va épouser
Juliette : « Ce n’est pas que les études que je m’étais imposées
n’aient été que comédie, le coeur me manque, chère madame,
j’ai lâché pied. Maintenant je veux me laisser enchaîner, afin
que l’inertie de la chair étouffe l’esprit malin qui est en moi. »
Mais Niembsch trouve en Juliette une élève à sa mesure qui
bien vite le devance en ses jeux : « Elle révélait une expérience
à couper le souffle. Ainsi c’était dans la cuisine d’une
diablesse qu’il avait échoué. » Ne devient pas Don Juan qui
veut — ou du moins pas impunément. Au moment où il croit
enfin atteindre au terme de sa course, trouver l’immobilité
dans le retour à l’ordre social du mariage, Niembsch est
entraîné dans une véritable descente aux enfers, après quoi
peut-être — mais après quoi seulement — il n’y aura plus
rien.
Ce n’est pas ici la main du Commandeur qui conduit Niembsch
en face de la mort. On ne connaît jamais que la mort des
autres. Le cercle se referme dans la chambre où Caroline
agonise. C’est elle qui va vivre la mort de Don Juan et, mourant
à sa place, elle le devance encore une fois. Il faut l’entendre,
tenter d’apprendre d’elle avant qu’il soit trop tard ce
qui demeure encore obscur. Mais le langage de l’initié est
toujours énigme, le lieu où chacun retrouve sa propre part
obscure : « Ça s’arrondit, je peux le tenir dans la main,
ça n’a pas de poids. » Ce n’est pas assez. Il faut poursuivre
jusqu’à l’infini, jusqu’à l’impossible :
« — Continue, Caroline.
— Non, Niembsch.
— Est-ce fini ?
— Non, Niembsch. »
Comment savoir où se fait le partage des eaux entre la
répétition et l’immobilité, entre la vie et la mort? La mort
de Caroline qui du plaisir a donné la clé, a le visage de la
naissance quand le cercle enfin se referme : il se tient au
centre, immobile, et les autres, tous les autres, sans noms, sans
visages, continuent de tourner autour, interminablement. Les
yeux de Don Juan sont enfin grand ouverts, immobiles. Ils ne
se refermeront plus. »
(Philippe Boyer à propos de « Niembsch ou l’immobilité » de Peter Härtling)

 

 

J’ai, comme Mandelstam (qui ne fréquentait guère les salons où l’on cause – le pauvre…) « soif de la terre vierge du temps« …

 

 

Il m’est arrivé de parler avec plusieurs ami(e)s, tous « jeunes poètes » – soit de par l’âge, soit de par l'(in)expérience du microcosme – et j’ai constaté qu’ils partageaient (presque) tous la même réflexion: des gens (pas beaucoup – loin s’en faut – mais une minorité significative quand même) qui se répandaient en enthousiastes, voire même dithyrambiques éloges sur leurs écrits du temps où ils n’avaient rien publié se réfugièrent dans un hautain et assourdissant silence dès lors qu’ils finirent un jour par le faire, passant ainsi, d’un coup d’un seul, du statut d’écrivants incompris à celui d’écrivains…Pour le dire poliment (et fermement écarter et refuser les flots de boue que toute autre interprétation immanquablement charrierait): « most complex is the human mind »…

 

 

« La philosophie antique nous apprenait à accepter notre mort. La philosophie moderne, la mort des autres. »
( Michel Foucault)
Eh voilà, tout est dit, et bien dit…

 

 

« La cosa più segretamente temuta accade sempre… Basta un po’ di coraggio. Piu il dolore è determinato e preciso, più l’istinto della vita si dibatte, e cade l’idea del suicidio. Sembrava facile, a pensarci. Eppure donnette l’hanno fatto. Ci vuole umiltà, non orgoglio. Tutto questo fa schifo. Non parole. Un gesto. Non scriverò piu. »
(Cesare Pavese)

 

 

À l’heure d’achever, ému, émoustillé, enchanté, la lecture de  » Adieu à quelques personnages » de Joaquim Vital, je me suis souvenu que celui-ci, mon cadet de presque quatre ans, nous a lui-même quittés au début du mois de mai de l’année dernière…
Tous ceux qui eurent le privilège d’approcher ce personnage hors du commun peuvent confirmer ce que son livre montre de lui-même comme des plus grands qu’il évoque (les Fini, Waldberg, Guérin, Lambrichs, Boutang, Deleuze), à savoir que ce sont eux les plus faciles d’accès, les plus ouverts, les plus généreux, tout cela en un temps, bien sûr, que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître…
(2011)

 

 

Excellent article, de ceux à méditer longuement, sereinement, car ce qui y est dit interroge ce qui vaut et pèse pour de vrai et s’emploie de remarquable manière à harponner sans complaisance aucune ce serpent de mer dont on nous rebat par ci par là les oreilles et que les oiseaux de mauvais augure appellent, pompeusement ou piteusement, « la fin de la littérature », sans que l’on sache exactement si c’est d’une crainte ou d’un vœu qu’il s’agit…(je me réfère, bien entendu, à sa fin définitive et absolue, et non pas à celle, périodiquement nécessaire et nécessairement incomplète et bourgeonnante, reliée qu’elle est par capillarité au passé et toujours avide d’à-venir, puisque, nous dit Blanchot, « l’essence de la littérature, c’est d’échapper à toute détermination essentielle, à toute affirmation qui la stabilise ou même la réalise : elle n’est jamais là, elle est toujours à retrouver ou à réinventer« )

http://www.fabula.org/lht/6/artous-bouvet.html

 

 

Hugo jeune

« Je veux être Chateaubriand ou rien. » ( Victor Hugo)
Gonflé, le gamin, je vous l’accorde, peut-être aurait-il pu le penser sans se croire obligé de nous le dire, mais la mesure était juste, l’ambition grande et belle, le sommet, sans doute provisoire, bien en ligne de mire…
Z’imaginez, vous, de nos jours, un mec tout au début du tripatouillage des mots s’écrier tout à coup:  » Je veux être Houellebecq ou rien. »? Non? Z’avez raison, ce serait nul, comme le reste. C’est l’époque qui le veut, car c’est de cela – outre les (tout aussi vrais) mille autres maux détaillés ici comme ailleurs – qu’elle se meurt, et qu’on ne la pleurera pas: du plus absolu, irréductible, irrémédiable ridicule, de ceux satisfaits de surcroît d’eux-mêmes – les pires…

 

 

Aux oulipiens et assimilés, avec amour! (allez, les gars, vous fâchez pas, c’est – presque – pour rire…):
« Damner les contraintes. Bénir les détentes »
(William Blake)

 

 

Pour dire la vérité, et au risque de me voir foudroyé par de virtuels regards courroucés, je n’ai jamais trop prisé Sartre philosophe, peut-être d’avoir toujours su que derrière le vide ou le trop-plein de la surface, de la croûte, du grain, il y a le Réel, l’essence qui fait être et tue, alors que les réalités, ces illimitées collections de possibles, fourbes, ondoyantes, fuyantes, interchangeables, ne sont qu’apparence, copies de copies, illusion que le miroir ne fait que renvoyer, mimésis miméseos, comme le savait déjà ce bon vieux Platon…

 

 

«Toujours est-il que la forme n’est définitivement arrêtée que lorsqu’elle entre dans le domaine de l’immobilité, où les horloges cessent leur mouvement, où la respiration et les battements du coeur ne scandent plus le temps […] Les yeux de don Juan brillaient d’une lumière morte, en admettant que ce fût une lumière, peut-être étais-ce une obscurité pétrifiée, devenue pierre étincelante, sans souvenir derrière les paupières: un personnage sans attaches, sans réminiscence, doué de la faculté de tout troquer, et de ne souffrir en rien des transformations et des aventures. […] Les à-côtés démasquent les mythes. Don Juan est sans à-côtés, sans racines, sans références; même plus tard, empêtré dans des situations effroyables, il ne se retournera pas…Le geste impudent, qui enracine, qui lie, il s’en décharge sur son valet: lui ne comparera jamais. Ils se trompent, ceux qui croient qu’il va vers quelque chose. A cet égard, Mozart a été mieux avisé: il a choisi la même musique pour le commencement et pour la fin, ce n’est pas une tranche de la vie de son héros qu’il a étalée sur scène, ce n’est pas une bribe de son existence qu’il nous a présenté, mais un tout exemplaire. Contient-elle davantage, cette possibilité qui porte son nom? Depuis longtemps déjà il a tout rejeté, à supposer qu’il ait surgi de n’importe où pour figurer dans le tableau de son jeu, et maintenant il intrigue, roucoule, séduit, corrompt parfois. Est-ce vrai? Ne donne-t-il pas le change? N’est-il pas immobile? […] C’est ce que don Juan a appris par expérience et réalisé: le temps suspendu, la parfaite durée, cela vaut la peine de le prendre pour but. A un certain point de sa trajectoire, don Juan a réussi à se rejoindre, il a pris conscience de lui-même. […] Désormais les conjonctures étaient données d’avance, immanquables et d’une intégrale uniformité, le temps glissait sur lui. […] Nous parlons trop d’âme, l’âme se lassera de l’être humain, je vois cela venir: sur quoi bâtir, où situer l’existence? Se rendre à l’évidence du temps suspendu, ou du moins de ses effets…Que le souvenir s’évanouisse dans la similitude, qu’il fonde et se confonde, et, l’habitude aidant, ne soit pas nécessaire ou qu’il ne le quitte plus, omniprésent et dévorant, quelle mélancolique découverte; mais du même coup, s’abolit la conscience du temps.[…] Qu’en serait-il si la ligne, le courant qui cause notre angoisse s’incurvait[…]s’il se refermait sur lui-même, si nous ressentions le temps comme un geste perpétuellement répété de la nature, et de tous les êtres, de toutes les choses,de tous les événements qu’elle enferme? […]Je suis sûr que si j’atteins le milieu de ce cercle, ce centre de repos, le souvenir, qui est notre substance même et la source à laquelle nous puisons, prendra une autre forme: celle d’une sphère où tout se trouve inclus, ce que nous fûmes, ce que nous vécûmes, illuminé par l’effet d’une grâce suprême, de cet éclair qui ne laisse rien, absolument rien dans l’obscurité… […] Jamais la conscience de l’arrêt du temps ne s’était aussi intimement emparée de moi que pendant ces quelques instants. […] Ce que j’étais, ce que je suis, je le tenais dans ma main, je le pressais contre ma poitrine. Tous les êtres venaient à moi, toutes les choses. Les mots se libéraient de leur sens, perdaient leur propre souvenir et attendaient d’être à nouveau conquis. […] Je l’attend de pied ferme au lieu où la lumière vient se briser, se solidifie et frappe, là où finissent l’horreur du temps qui passe et le martyre du mouvement et du changement, là où meurt définitivement le désir de nouveaux départs, où les descriptions perdent leur apparence de réalité et de vérité, où le masque ne fait plus qu’un enfin avec le visage, où il se dissout en même temps qu’il livre son origine: toujours perdre en comprenant que les pertes n’étaient rien sinon la somme des profits, grenier de gorgones où coule grain à grain le langage, tous les mots du souvenir, écrasés, pressurés, privés d’âme. Ici s’entassait la balle vide de ces grains, témoignage de vains efforts, de ce qui s’appelle l’histoire, le lieu, les retrouvailles. L’union de ce que j’étais – paroles, gestes, souvenirs, moments d’animation et d’apathie, de contacts avec autrui et de solitude – et de ce qu’il en restait: attente de l’immobilité, sentiment de me trouver, libéré de tout lien, là où j’étais au commencement et où je serai à nouveau à la fin. […] En de telles circonstances, le langage échappe à la cohérence qui commande à l’entendement. Ce sont là des pensées qui tendent au silence… […] Mais après, quoi? L’immobilité, la stagnation, l’accomplissement? De quoi, en face de quoi, pour qui? Don Juan n’a jamais pensé, il a séduit au lieu de raffiner, il a aimé et du même coup vécu, il n’a rien perdu, il ne s’est pas perdu, c’étaient les autres qui l’avaient perdu. Alors ce qu’il lui restait de sentiments dans le coeur s’est envolé pour faire place à la connaissance, ce sont deux choses différentes..»
(“NIEMBSCH OU L’IMMOBILITE” de Peter Härtling, traduit par Bernard Lortholary)
Vous savez, ces questions idiotes, mais qu’on vous pose toujours, les dix livres que vous prendriez dans vos bagages sur une île déserte, ces trucs-là, quoi: je n’y réponds presque jamais, mais, de vous à moi, celui-ci en ferait sûrement partie…

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