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Archive for avril 2016

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Confirmation – pour qui le savait ou s’en doutait – que le livre est toujours encore à venir, réveil d’un compréhensible égarement pour les autres, ouvrage essentiel (mot quelque peu usé, galvaudé comme tant d’autres en ces temps détestables qu’on a du mal à accepter comme étant nôtres, mais qui donne ici sa pleine mesure), ouvrage inaugural, abrupt, sinueux, insinuant, subversif pour de vrai dans ses silences, ses feintes, ses lenteurs, ses errances, les ruses de ses attraits, de ses creusements, de ses glissades vers la disparition, l’absence, ce neutre, enfin, en qui Blanchot voit la substance et l’accomplissement de l’oeuvre, ce vers quoi toute entière elle tend, qu’elle sous-tend de même toute entière, nous levant là où souverainement ou obscurément s’affirme « ce jeu insensé d’écrire« , erreur à toujours commettre, insaisissable point de fuite, voie d’excès, interminable affirmation, en écriture comme ailleurs, de cette vérité jamais assez assénée que c’est la transgression de l’interdit (et non sa par ailleurs impraticable suppression) qui est, dans et pour l’oeuvre, torsion, infraction, effacement, faim  d’orées, effroi des avènements , car « si le livre pouvait pour une première fois vraiment débuter, il aurait pour une dernière fois depuis longtemps pris fin« , lieu d’où, le sachant, le désirant et détachés de tous mâts, l’on s’en irait vers le chant des Sirènes, temps sans frein où se retourner vers Eurydice vaut l’impossible sans cesse réalisé, « la disparition même qui s’accomplit en cette parole » (pour nous comme pour tous seule à être), comme nous l’apprit le plus clairvoyant et argentin des aveugles à propos de ce que l’on nomme, pauvrement, « réalité », à savoir « ce simulacre qui existe grâce à nous, qui suit nos mouvements, gesticule et s’en va, mais à la recherche duquel il suffit d’aller pour aussitôt le retrouver« .

Maurice BLANCHOT: Le livre à venir (Gallimard Folio Idées)

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Bien peu de fois je me suis senti, tout au long d’une lecture, aussi infiniment proche (alors que nous ne sommes ni du même sexe, ni de la même communauté, ni de la même langue – mais quel admirable rendu en mots français que celui de Anne Picard! -, ni de la même réalité) de qui vint à moi au travers de ces pages tendues, âpres, désespérées souvent, tout à la fois atelier, antidote, cabinet noir, miroir de la douleur, de la séparation, de l’abandon, du tourment comme du retranchement définitif de celle qui me fit comprendre comme peu (dont beaucoup de femmes, Virginia Woolf, Sylvia Plath, Danielle Collobert, Nelly Arcan, et j’en passe) à quel point -c’est l’une des dernières lignes, à la toute dernière page – « écrire, c’est donner un sens à la souffrance« .

Alexandra PIZARNIK: Journaux 1959-1971 (José Corti)

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Jakuta ALIKAVAZOVIC: La blonde et le bunker (Éditions de l’Olivier)

Il y a ce qui a disparu et que l’on cherche.
Il y a l’amour fou, toujours aussi fou sous de plus friables apparences.
Il y a ce que l’on trouve, pesant ô combien moins que la faim des quêtes.
Il y a l’art, son éclat qui de rien ne console, son effacement que rien ne rachète.
Il y a la dérisoire passion d’amasser en dissimulant, de collectionner en un mot, qui tient du fétichisme, de la folie – et de l’amour aussi, quoi qu’on en ait.
Il y a les secrets, subtilement offerts à qui ne s’y attache, mais (presque) jusqu’au bout opaques pour qui en vit en les guettant.
Il y a la langue superbe de Jakuta, les double-fonds, les chausse-trappes, les faux, les pièges, les trompe-l’oeil.
Il y a la mort aussi (surtout?), mais pas de fin – et puis, quelle importance? (car, de toute façon, « le crime sera presque parfait: tel est pris qui croyait prendre« )

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Fermeté du fragment, exorcisant le regard affranchi enfin des vieilles rechutes – pouvoir du fragment, tant en lui l’arrêt paraît inconcevable dès le tracé premier, les débuts se devant d’aller jusqu’à leur fin, cette fin dont tu ne t’aperçut qu’en l’écrivant à quel point elle tient de l’impossible – emprise du fragment expatrié au large, ruminant l’odeur des failles, recouvrant de treillis le lointain sans repli ni magies, la Bastille d’ombres sourdes, tant en lui l’allant n’est livré qu’à la langue, à ses rancunes, à ses rendus celés, à ses maintiens intacts, aux fables qu’elle rejoue, les aidant, de heurt en heurt, autant à limoger le réel qu’à en forger l’icône.
Dette jamais comblée envers ta différence, lestée de la clef qui l’en dépossède, égarée dans l’inachevé des choses, muant la disette en recours, corrodant la cible, la dépouillant de toute exhortation, de toute vaine levée, de toute attente, de toute réponse…

 

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A1 Espace Topographie de l’Art, le Marais, Paris

Certes, certes, mais en quoi?
Sûrement pas en ce Dieu depuis longtemps oublié, au geôlier avec sa collecte de codes, renvois et mensonges qui encore et toujours promettent, mais en vain!
Pas même à ces dieux plus proches, familiers et dérobés à toute saisie, mais dont tu sais maintenant que rien de ce qui en toi leur fit écho ne te ramènera à eux.
À la Révolution? Aux mondes meilleurs? Sans doute un peu, surtout pour que ceux après toi venus consentent à se faire, au moins pour un temps, Sisyphes pareils à celui que tu fus, comme tant d’autres…
Pour, en fin de compte, ne croire qu’au terme sans dénouement, à l’alliance fracassée, mais toujours vigilante, et à l’indifférence aux traces.

 

A2  John Henderson

Macération à peine appuyée, dévoyée, calcinée,  détachée du dire, du repris, du rattrapé, du concevable, ne s’abouchant à aucun horizon ou paysage, ne persistant que dans l’inhabité sans cesse délayé dans la lenteur, le détour croupi, le somnambule maniement du Rien…

 

A3 Jardin du Palais-Royal, galerie de Valois

Nadir sans mitoyennetés autres que la lumière consentante, la patience de ce ciel dégarni des ombres repliant une fois de plus ce qui ici eut lieu, que nous ignorerons…

 

A4 Jardin du Palais-Royal, galerie de Valois

Imaginer le regard d’André Breton déchirant d’un coup d’un seul l’image surprise en ses chimères, rebaptisant à outrance la conspiration qu’elle seule sut laisser entrevoir…

 

A6  Galerie Vivienne, Paris

Selfie involontaire, toi contemplant ce qui souvent fait sauter le verrou rouillé, te concédant le « hors-joints » de ce temps arrondi que la férocité de l’oubli vient enfin érafler…

 

A7 Magasin de jouets anciens à l’angle des rues de Vaugirard et Servandoni, Paris

Glissade soudaine dans la durée d’autrui, dans cet ordre des temps procédant de la même ontologie que le cheval à bascule qui, comme eux, te servit de madeleine, fugueur que rien ne sut user, pas même la survie brûlée à l’aspic que tu fis tienne, toujours mitoyenne, jamais la même…

 

A8 Angle des rues Vieille du Temple et des Quatre Fils, le Marais, Paris

« Haute couture » is dead, youth is dead (and if not now, will be someday), beauty is dead as well (at least the one you praised and believed in) – so what?

 

A5  Galerie Vivienne, Paris

Contretemps, oui, puisque approche l’heure où tout le deviendra; reste le désir, toujours, l’acte qui façonne et relie, ce qui à jamais te précède, t’abrite, te change, t’exalte, te dévêt, t’absorbe, t’embarque, te possède, te cogne, te régit, t’attache, te dévore, te déploie, te survivra…

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Je n’ai jamais cru, s’agissant de littérature, aux théories, quelles qu’elles soient ou puissent être, précocement conscient, comme Valéry, qu’elles « n’ont point de valeur universelle », qu’elles « sont des théories pour un. Utiles à un. Faites à lui, et pour lui, et par lui. »
Dans un article de 2012 paru ici même dans le série « Journal d’un affranchi » (XLIII – « Ni, ni, pour tout dire… »), j’évoquais le nom ô combien pompeux et arrogant d’un bloc d’unités de valeur « avalé » lors de mon passage par Paris VII au tout début des années’70, à savoir « Science de la littérature » – l’ensemble de l’article laissant assez clairement transparaître le peu de bien que j’en pensais, en dépit des quelques petits trucs positifs s’y rattachant tout de même…Et je n’en veux pour preuve de la pertinence de mon intuition que ce qu’en disait au même propos Olivier Rolin, mon cadet de deux ans, dans son admirable « Bric et broc »:
« On a prétendu à une époque, qui était aussi celle où je faisait mes études, formuler une « science de la littérature ». C’était évidemment une prétention ridicule (je dis « évidemment », mais c’est le genre d’évidence dont il faut une vie pour se convaincre, et d’ailleurs je ne méconnais pas ce qu’il y avait de grand, de non-ridicule dans ce désir de faire science de tout. Disons que c’était une prétention déplacée). La littérature ne se laisse pas assujettir à des lois, elle est essentiellement, comme l’amour selon Carmen, « enfant de Bohême ». Qu’il n’y ait pas de science de la littérature n’empêche pas qu’il peut y avoir une pensée, des pensées à son endroit. »
Des pensées de la sorte, ça oui, on doit même en avoir, car (c’est à Barthes que nous empruntons cette vérité) « la science est grossière, la vie est subtile, et c’est pour corriger cette distance que la littérature nous importe » – et singulièrement la poésie, à propos de laquelle Kenneth White rappelait cruellement: « beaucoup d’écrivains, peu d’auteurs, disait l’inimitable Rimbaud. » Tout comme lui, ce n’est qu’à la poésie fruit de ce « peu » qu’on s’intéresse, seule qui à nos yeux soit, celle-là même qui « habite le pays des bords » (Stéphane Bouquet), qui « ne s’impose pas, mais s’expose » (Celan), qui s’éprouve « vérité de l’extérieur absolu » (Pessoa), celle qui, aguerrie et reprisée, pesée et sentie, ne fait corps qu’avec le Lieu vu et « vrai » que l’entendement farde et camoufle jusqu’à nous rendre aveugles loin de sa présence, du féroce engourdissement qui, nous perdant, déchaîne sa montée, condense ses parcours, destitue l’effroi de ses trop-pleins, de ses présages…
Si (et c’est mon cas) l’on croit, avec Novalis, que « ce dont on parle, on ne l’a pas », Michon a (ô combien!) raison de clamer que « le texte, c’est le contraire absolu de la parole » (nullement quelque chose de mieux, mais radicalement autre chose).
Si l’on croit (et c’est encore mon cas) que « l’oeuvre [*] isolément a un sens indépendant du désir de prodige qui lui est commun avec toutes les autres. Mais nous pouvons dire, à l’avance, qu’une oeuvre [*] où ce désir n’est pas sensible ou est faible et joue à peine, est une oeuvre médiocre. » (Bataille), ce qu’il nous faut en dire s’impose comme la plus abrupte des évidences. Que nous le fassions pour conjecturer, ajourner, suborner, déchiffrer, bannir ou aguicher, que nous l’exhortions ou la bravions, que nous nous en dessaisissions, que nous la démentions, que nous l’éclipsions, gommons, que nous nous en préservions même, rien n’y fait, elle reste ce que plus rien ne viendra désormais amoindrir ou interrompre, conglomérat de bribes et miettes faisant tout bien plus que LE tout (tant « la totalité est mensonge », nous assénait superbement Adorno),  saillant soustrait aux captures, ombrage manqué, gîte engourdi, butin furtif achoppant sur ses prodiges, inapprivoisable à toute reddition, à toute limite, à tout sommet, à toute substance, ou territoire…

ar5  Novalis

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Borges disait quelque part que tout acte, tout événement touchant un humain est secrètement préfixé par lui. Ainsi en va-t-il, à n’en pas douter, de qui écrit, lequel toujours procède – qu’il le sache et veuille, ou non – de la figure d’Orphée, qu’il s’agisse de son avatar contemporain, mais néanmoins conscient que « lorsqu’on se retourne, il n’y a rien, plus rien: on a tout perdu, à jamais », ou alors de son faux double qui, s’adressant à celle qui, sous tous oripeaux, n’en reste pas moins Eurydice, lui dit vouloir « l’enfermer dans un abri antiatomique, l’y laisser, partir sans se retourner » (grand merci à Jakuta Alikavazovic d’admirablement mettre en lumière l’abrupte « opposition des contraires » qui fonde toute écriture qui vaille!)
Car l’écriture ne relève pas d’un métier, ce qu’en tant qu’activité elle produit et donne à voir est tout sauf artefact découlant de recettes, méthodes, procédés et façons de faire transmissibles, reproductibles et susceptibles d’être enseignées. Ni racine aveugle, ni industrieux cortège du Même, l’écriture – mais écart entremêlé de passes et d’erreurs, traque du Minotaure, porte ouvrant soudainement sur le rien, le voilé, l’informe, l’infime, les promesses que l’on viole, la rectitude des trajectoires aiguisées par l’attente, purgées de l’heure qui ronge et corrompt, des lentes trames de l’éveil, irréductible qu’elle est à ce qui n’est pas elle (« fragile, dévastée, mais durable », en reprenant les termes de Flannery O’Connor). Tenter d’intimement l’approcher, c’est à mon sens tout sauf se pencher sur le pourquoi, le comment et le pourquoi du comment, tant elle n’est que là où on ne l’attend pas, durée toujours neuve au soir des feuillages, heurt qui tout révèle et accomplit, empreinte qui fait silence, balafre sur la joue des temps – tant ce qu’elle fait l’est bien souvent à notre insu – tant elle est tout sauf attribut à soutirer à l’outil pétri et aux fétiches des gages, puisqu’en elle, être Un, c’est être séparé, depuis le paysage premier jusqu’au fardeau à déposer à la fin de voyage, dans l’espoir fou, disait Katherine Mansfield, « que quelqu’un vienne, que quelque chose survienne. » – avec pour secret réconfort, la certitude (c’est encore Jakuta qui nous le rappelle) que « tout est à portée de main, et en même temps faux, absolument faux »fiction donc, mais avec en coulisse, en arrière-plan, le (gai) savoir qui nous dit que, si tout l’est, tout peut donc être réécrit et donc recommencé, que tout est, pour le meilleur comme pour le pire, littérature.

bêta1

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