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Archive for juin 2016

briard 2

« De sorte que, à la fin, il n’y eut pas de fin. » (Patrick White)

 

Revoir comme en rêve la micheline t’entraînant vers le quai désert où t’attendait l’ami, le vrai, de ceux dont on garde toujours la clef…
Défilent comme naguère, dans l’illisible distance qui te perd sans t’égarer, terres grasses et sombres, volières dociles, clôtures, limailles, tenures, lanternes sourdes, amonts convoités, bordées de folles avoines, herses brèves dans la lumière qui hante et change, modelée au fouet, syntaxe de l’instant qui ne s’appartient plus, lui qui, à l’affût du chiffre où plus rien ne pèse ni ne consent, le guette et le destitue…
(2015)

 

briarde 1

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dedans

« Et il s’en va. Mais il reste, pourtant s’en va [*] Je le vois poursuivre son chemin, faire un pas en avant et, par la ruelle humide, sombre et étroite, regagner son coin, et là, sans faire aucun bruit ni dire un mot, être déjà à l’écart. »
(Enrique Vila-Matas: Docteur Pasavento)

Plus de veilles à épuiser, d’alibis à dérober, de naufrages à faire aboutir: plus rien, sinon l’embûche des chemins, l’étincelle rouée, l’aspic malhabile, les nuits qu’il te plut d’assouvir, les voix tenaces, les minutieux vestiges, l’impatience du scalpel qui viendra heurter tes flancs, les forages sans égards pour la vieille proximité du moindre, les liens qui ne relèvent pas d’autrui, les soleils griffonnés, les enjambées que rien ne comble, la démesure que rejouent tes pas, ce qui dépose, rétracte, échappe à toute mainmise, t’ouvrant à qui, voyeur et gibier, se tient néanmoins prêt à en répondre, rendre gorge au fauve déserteur que ne mesure pas l’Un, celui-là même qui te porte au seuil de ses langues, prend ses aises dans ton embarras, calqué sur l’obstacle, monnayé par ses griffes…
(2015)

rse

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« Évoquer la mort nous mènera-t-il à une nomination convenable pour ce dont nous sommes les témoins? » (Badiou)

cc1

Lorsque s’avancera le jour sans retour, te mesurant à qui s’éloigne, il te faudra braconner, effacer les dettes, abolir les gages et les choix, colmater les ruses de ces pantins qui arpentent ce qu’ils ploient, cachent ce qu’ils outrepassent, rachètent d’un souffle tes séjours, tes levées, tes bâtis, redoublant de l’entaille du nom l’adossement réfractaire aux ors voilés du temps, semant leurs caprices, laminant les basses clôtures, griffant l’échappée jamais renouvelée.
L’étreinte que ton éveil largue croît sans hâte, s’attarde en elle-même, désavoue tes allures, colmate les coulisses fourvoyées dans ce qui t’encombre et t’ignore, s’ajuste au Dehors où le regard s’offre sans rien consumer, froisse le miroir complice de ce double rôdeur qui partagea tes feux brusques, tes vouloirs et blessures, tes marécages, tes nébuleuses, les déroutes de l’événement, l’émiettement des choses, les enjeux aiguisés, l’orgueil serré auquel parfois il te plie…

cc2

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Docteur_Pasavento (toutes les citations – en italiques et entre guillemets – en sont extraites)

« …ce poète anglais dont Chesterton disait qu’il est obscur parce que tout ce qu’il s’apprêtait à dire était si clair à ses yeux qu’il n’avait aucune raison de l’expliquer »

J’ignore à qui le subtil et paradoxal G.K faisait référence, mais il me semble être des mieux placés pour comprendre de l’intérieur ce qu’il voulait dire à son propos – tant me paraissent également limpides ces mésalliances, ces plissements aiguisés par la même défiance, les mêmes cicatrices, les mêmes leviers et les mêmes cendres…

« Si quelqu’un regarde longtemps l’abîme, l’abîme finira à son tour par l’observer »

Nous observer, oui, s’emparer de nos voix, nous aidant à faire nôtre l’aveuglement  s’étirant vers l’archet fauve, le brassage amoindri, l’empoignade vacillante.

« Apparaître et disparaître. Comme si j’étais obligé à mener les deux verbes à leurs dernières extrémités. »

Et dont il m’appartiendra, comme à tant d’autres, de forger les preuves des sortilèges en surnombre que l’heure vacante s’offre à elle-même.

« Je célèbre pas à pas la cérémonie de mon éclipse. »

…m’éloignant de la caverne, endiguant les faces, renâclant à m’emparer des dons incertains qu’abrègent le soupçon, les clefs à conspuer, la juste saignée des masques.

« Comment on a pu en arriver là, à essayer de s’expliquer pourquoi on est toujours au beau milieu d’une route ou d’un dialogue, à essayer de s’expliquer pourquoi il nous a été échu de vivre la vie qu’on a vécu? »

Cette vie toujours proche, jamais la même, tout comme l’apprentissage de l’intarissable opacité de cet Autrui aux replis brandis, sans soucis ni visées, ni partages ni rémanences.

« Les années de la vieillesse sont libres et irréductibles. »

Tout comme l’est le clapot auquel l’on se sent accordé, mais qui ne saura – si proche fût-il – que dépouiller la traversée de ses amonts, de ses tourments, de ses épaves.

Je sais que je m’éprouverai un jour l’embaumeur que tout écrivant finit par être, lui « qui comprend le jeu mieux que le joueur parce que, étant en dehors, il n’est pas distrait par l’effort qu’est obligé de fournir celui qui y participe », mais qui, au bout du compte, ne heurte rien qui ne soit aplomb hostile, pesanteur affermie, halo décrié de la parole.

« Nous continuons à attendre des événements, mais nous ne savons pas lesquels. »

Ou ne le savons que trop: les faux-pas dans la cale, les ravages du multiple, les crêts engourdis, l’entre-deux hanté par les uns, par les autres.

« Le passé qui est présent, qui n’est pas parti, qui s’écoule dans l’écoulement du temps et est à côté de nous, qui ne veut pas s’en aller, qui ne veut pas s’enfoncer derrière le prétendu horizon que nous avons devant nous »

De l’effroi le voisinage ausculté, le fétiche outillé, la saillie d’elle-même démise, l’amas de galets que le silence alourdit pour nous n’y échappions pas…
Rien pourtant ne nous enlèvera le secret bonheur d’avoir tôt compris, peut-être pas mieux, mais à coup sûr autrement que bien d’autres, que personne ne s’emparera comme nous, en cet instant précis, des mots qu’abreuvent ce crépuscule de légende.

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« Les morts, eux seuls… Oubli qui épie et éloigne, gommant éperdument les faces, les replis, les facéties que l’écho ne renvoie plus, l’ombre au mur couvert de chèvrefeuilles, brouillons de vie jetés en pâture aux fouineurs, aux somnambules, aux scribouillards, aux maîtres d’illusions… »
(André Rougier: Les morts)

 

p2  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Nomme si tu peux ton ombre, ta peur
et montre-lui le tour de sa tête,
le tour de ton monde et si tu peux
prononce-le, le mot des catastrophes,
si tu oses rompre ce silence
tissé de rires muets, — si tu oses
sans complices casser la boule,
déchirer la trame,
tout seul, tout seul, et plante là tes yeux
et viens aveugle vers la nuit,
viens vers ta mort qui ne te voit pas,
seul si tu oses rompre la nuit
pavée de prunelles mortes,
sans complices si tu oses
seul venir nu vers la mère des morts –
dans le cœur de son cœur ta prunelle repose –
écoute-la t’appeler : mon enfant,
écoute-la t’appeler par ton nom. »
(René Daumal)

 

p3  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Toi qui hurles sans gueule

Mords sans dents

Fascines sans yeux

Face creuse

Toi qui fais bondir la pantomime des ombres et des lumières

Coupe sans faux

Arraches claques et bats

Sans bras sans mains sans fouets sans fléau »
(Roger Gilbert-Lecomte)

 

p4  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Seule la mort, en pétrifiant les plus chers visages permet de croire définitive leur expression et définitif aussi le sentiment qui en naît au plus secret de nous. Quant à ces affirmations que le mouvement sans cesse renouvelle, chacune est de quelque vérité, mais que le temps limite et qu’on ne saurait confondre avec la vérité.

Ainsi la minute actuelle fait un mensonge d’une franchise antérieure.

Mais cesse la vie, et toutes les ficelles se cassent. les pantins renoncent aux subterfuges de l’agitation, à l’épilepsie simulatrice. Les édifices conventionnels s’effondrent sous leur étais de mensonge et alors, même si nous pleurons la catastrophe et croyons que le malheur va reculer encore certaines bornes, à contempler la débâcle où se trouve englouti ce à quoi nous devions le plus grand, parce que le plus sûr, bonheur, nous ne tardons guère à penser que mieux vaut tout de même qu’il en soit ainsi. »
(René Crevel)

 

p5  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« La soif du creux qui hante un volume à vouloir
Se nier en s’invaginant figure d’ombre

Ô masque de la mort aux yeux de précipices

L’appel hurle du noir à vaincre le vain jeu
Des épaisseurs et des couleurs comme des lignes
Rien est un bloc de marbre absolu qui tient tout
L’espace irrévélé dans son unité seule »
(Roger Gilbert-Lecomte)

 

p1  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Je suis mort parce que je n’ai pas le désir ;
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder ;
Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner ;
Essayant de donner, je vois que je n’ai rien ;
Voyant que je n’ai rien, j’essaie de me donner ;
Essayant de me donner, je vois que je ne suis rien ;
Voyant que je ne suis rien, j’essaie de devenir ;
Essayant de devenir, je vis. »
(René Daumal)
p7  Galerie Karsten Greve

« Je fais partie de la famille des suicidaires, c’est-à-dire pas nécessairement de ceux qui mettent fin à leurs jours, mais de ceux qui ont toujours la mort à leurs côtés, pour plus de sûreté, pour parler avec elle, pour espérer en elle. »
(Stig Dagerman)

 

p8  Katrien De Blauwer

« Alors, elle, des sillons de peur par tout le visage,
un visage où la débâcle transparente du fard laisse voir les plus secrètes décompositions,
en dépit de la volonté des yeux,
elle, les mains comme des fleurs malades sur cette poitrine de velours
qu’une lassitude déjà creuse,
le corps rebelle au sursaut que l’esprit commande,
elle, très lente,
avec la gravité de qui présente au juge le dernier argument, affirme :
« Je vais à tout par des chemins modestes ». »
(René Crevel)

 

IMG_5066  Quelque part à Aracaju (SE), Brésil

« …Poètes, vous êtes, nous sommes honteux – ou trop fiers
– de nos corps blanchis, civilisés, trop bien élevés. Sans
quoi vous bondiriez, nous bondirions dans la ronde,
hurlant notre stupeur de vivre, ici, sur ce boulevard, nous
recommencerions le signe de la folie tournante, la vieille
Danse, le premier et le plus pur poème.
Toujours tourne la ronde sauvage en couronne dans la
mémoire de nos têtes; toujours tourne le plus poignant
des souvenirs de l’immémorable enfance, tourne le chant
dans notre tête, et notre piétinement sur la piste des
ancêtres, le chant de notre retour circulaire au centre
unique et immobile de la ronde, le chant du savoir
absurde que nous savons, le chant de notre amour,
le chant, la danse de notre mort –
toujours dans la mémoire de nos têtes… »
(René Daumal)

 

p12  Fondation Henri Cartier-Bresson

« Lune des charbonniers, silence assujetti à son double, au feu irréfléchi rêvant des Dioscures, de ces faucons errants qui toujours te baignent dans leur proximité, dans leur éloignement…

Que redescende l’ombre qu’on peut blesser, la naissance comme retour, la mort comme intuition…

Ce qui jamais ne devient toujours est.

C’est l’heure de dire ton nom obscur, pudeur des stèles où l’enfant s’arrime aux feintes nuits des sables, ce qui toujours s’échappe dans ce que nous écrivons ou aimons, glissant, tâtonnement voilé, vers la seule façon d’arpenter la lisière…

Suspension dans l’illimité, dans ce qui n’est ni source, ni fruit, ni fin, qui n’existe ni en soi, ni en nous, ni en l’autre, mais qui demeure dans nos entrailles, comme le scolyte dans le bois…

Mésuser du temps je ne puis : là-bas il y avait les gelées et les étés et les morts. Ici, il n’y a que moiteur et lumière vierge, comme la veille, comme toujours…

Il n’y aura plus de minutes, ni d’heures, ni jour, ni nuit. Il n’y aura plus de saisons. C’est ce que tu voulais : qu’il ne reste rien. Plus de décor, plus de coulisses. Rien.

Instants sauvés du désastre, desséchés, gauchis, tordus, portant ta signature, c’est tout. Le reste, l’arrière-plan, la croûte, la face en vain quérie, le nom des envasements et des caprices, ce vil cortège s’efface, t’offusque et disparaît, le temps te file entre les doigts comme du sable, comme l’aube du coq ouvrant sur le vide…

Fumée d’Ithaque : rétrécir peu à peu l’espace à sa taille…

Rien ne te sépare du dehors, de l’attente égale en ses instants comme l’étendue en ses points, exerçant la même pression lisse, sans égards, sans retenue…

Haïr la haine de l’Autre – ce feu pervers qui brûle avant tout celui qui l’allume.

Le vrai lieu est un : les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. Le vrai temps est un, où rien ne s’effrite, ne s’effrange, ne se brise ni se perd. Ce que tu appris te fut compté à charge…

Du serpent la dernière joie : nous rappeler (oublieux même de nous tenter, de nous enténébrer ) que c’est la connaissance qui mène à l’innocence, le mal de fortuitement s’enfoncer dans la nuit en s’enrichissant des lentes leçons de ses caprices…

Tout être possède ce que l’autre n’a pas, furtive réalité qui leur ressemble et s’en réchappe…

L’impatience, l’excès de zèle inné te poussèrent à céder à la tentation – c’est ta spécialité , ça, céder aux tentations,– puis à dépuceler le temps, le combler, l’avilir à chaque pas, le faire repousser comme l’herbe après les fenaisons…

Le sens , ce qui en toi prend fin, décharge son fardeau près de cette lisière que tu ressens comme le froid, la peau, qui soulage, rend léger, te rassemble et te délivre avec des mots qui enfin n’adhèrent plus aux choses…
(André Rougier: The only hope is the next drink)

 

 

p9  Jean-Michel Alberola

« La mort masquée y crie un cri de précipice

Ces grands cris de silex au signe étincelant
Le vent drapant le sable en forme de fantômes À qui les yeux du ciel prêtent un regard fou
Font le sabbat d’absence au fond des solitudes

Mort démasquée absence au cœur du précipice »
(René Gilbert-Lecomte)

 

p11  Pierre Molinier

« Je me tue, la clé est chez le concierge. »
(Pierre Molinier)

 

p10  Radenko Milak

« Je ne meurs pas pour une noble cause
Et tous les diables et toutes les fables
N’ont pas sourire plus inhumain
Que cette volée de ciel noir
À travers ma figure
Je ne meurs pas pour une noble cause
Une belle plaie de mercurochrome
Contre le mur
Comme un faux incendie
Comme une bouche qui ne vient pas à terme
Allez, va ! Gentils lapidaires !
Vous ne lapiderez de vos diamants et saphirs
Que les angles jaunes
Où vous vous abritez
Je ne meurs pas pour une noble cause
Je vous l’ai déjà dit
Car il pleut très souvent
Et je n’ai d’autre protection
Que la grimace des faux-jours
Où il faut bien que je reconnaisse
Un terrible sourire
Plus doux que l’infini des verres d’alcool
Plus chauds que ma tête
Roulant dans des abîmes tapissés de tessons
Je ne meurs pas pour une noble cause »
(Gérald Neveu)

 

aaaa  Galerie Martine Aboucaya

« Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir.
À ton
encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant :
la Rose de Néant, la
Rose de Personne. »
(Paul Celan)

Si un jour l’envie te prenait de jouer au Grand Jeu, c’est avec ceux-là (et quelques autres) que tu le ferais…
* Paul Celan (1920-1970)
* René Crevel (1900-1935)
* Stig Dagerman (1923-1954)
* René Daumal (1908-1944)
* Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943)
* Pierre Molinier (1900-1976)
* Gérald Neveu (1921-1960)

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