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Archive for juin 2016

briard 2

« De sorte que, à la fin, il n’y eut pas de fin. » (Patrick White)

 

Revoir comme en rêve la micheline t’entraînant vers le quai désert où t’attendait l’ami, le vrai, de ceux dont on garde toujours la clef…
Défilent comme naguère, dans l’illisible distance qui te perd sans t’égarer, terres grasses et sombres, volières dociles, clôtures, limailles, tenures, lanternes sourdes, amonts convoités, bordées de folles avoines, herses brèves dans la lumière qui hante et change, modelée au fouet, syntaxe de l’instant qui ne s’appartient plus, lui qui, à l’affût du chiffre où plus rien ne pèse ni ne consent, le guette et le destitue…
(2015)

 

briarde 1

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dedans

« Et il s’en va. Mais il reste, pourtant s’en va [*] Je le vois poursuivre son chemin, faire un pas en avant et, par la ruelle humide, sombre et étroite, regagner son coin, et là, sans faire aucun bruit ni dire un mot, être déjà à l’écart. »
(Enrique Vila-Matas: Docteur Pasavento)

Plus de veilles à épuiser, d’alibis à dérober, de naufrages à faire aboutir: plus rien, sinon l’embûche des chemins, l’étincelle rouée, l’aspic malhabile, les nuits qu’il te plut d’assouvir, les voix tenaces, les minutieux vestiges, l’impatience du scalpel qui viendra heurter tes flancs, les forages sans égards pour la vieille proximité du moindre, les liens qui ne relèvent pas d’autrui, les soleils griffonnés, les enjambées que rien ne comble, la démesure que rejouent tes pas, ce qui dépose, rétracte, échappe à toute mainmise, t’ouvrant à qui, voyeur et gibier, se tient néanmoins prêt à en répondre, rendre gorge au fauve déserteur que ne mesure pas l’Un, celui-là même qui te porte au seuil de ses langues, prend ses aises dans ton embarras, calqué sur l’obstacle, monnayé par ses griffes…
(2015)

rse

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« Évoquer la mort nous mènera-t-il à une nomination convenable pour ce dont nous sommes les témoins? » (Badiou)

cc1

Lorsque s’avancera le jour sans retour, te mesurant à qui s’éloigne, il te faudra braconner, effacer les dettes, abolir les gages et les choix, colmater les ruses de ces pantins qui arpentent ce qu’ils ploient, cachent ce qu’ils outrepassent, rachètent d’un souffle tes séjours, tes levées, tes bâtis, redoublant de l’entaille du nom l’adossement réfractaire aux ors voilés du temps, semant leurs caprices, laminant les basses clôtures, griffant l’échappée jamais renouvelée.
L’étreinte que ton éveil largue croît sans hâte, s’attarde en elle-même, désavoue tes allures, colmate les coulisses fourvoyées dans ce qui t’encombre et t’ignore, s’ajuste au Dehors où le regard s’offre sans rien consumer, froisse le miroir complice de ce double rôdeur qui partagea tes feux brusques, tes vouloirs et blessures, tes marécages, tes nébuleuses, les déroutes de l’événement, l’émiettement des choses, les enjeux aiguisés, l’orgueil serré auquel parfois il te plie…

cc2

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Docteur_Pasavento (toutes les citations – en italiques et entre guillemets – en sont extraites)

« …ce poète anglais dont Chesterton disait qu’il est obscur parce que tout ce qu’il s’apprêtait à dire était si clair à ses yeux qu’il n’avait aucune raison de l’expliquer »

J’ignore à qui le subtil et paradoxal G.K faisait référence, mais il me semble être des mieux placés pour comprendre de l’intérieur ce qu’il voulait dire à son propos – tant me paraissent également limpides ces mésalliances, ces plissements aiguisés par la même défiance, les mêmes cicatrices, les mêmes leviers et les mêmes cendres…

« Si quelqu’un regarde longtemps l’abîme, l’abîme finira à son tour par l’observer »

Nous observer, oui, s’emparer de nos voix, nous aidant à faire nôtre l’aveuglement qui s’étire vers l’archet fauve, le brassage amoindri, l’empoignade vacillante…

« Apparaître et disparaître. Comme si j’étais obligé à mener les deux verbes à leurs dernières extrémités. »

Et dont il m’appartiendra, comme à tant d’autres, de forger les preuves, les sortilèges en surnombre que l’heure vacante s’offre à elle-même.

« Je célèbre pas à pas la cérémonie de mon éclipse. »

M’éloignant de la caverne, endiguant les faces, renâclant à s’emparer de leurs dons incertains qu’abrègent le soupçon, les clefs à conspuer, la juste saignée des masques…

« Comment on a pu en arriver là, à essayer de s’expliquer pourquoi on est toujours au beau milieu d’une route ou d’un dialogue, à essayer de s’expliquer pourquoi il nous a été échu de vivre la vie qu’on a vécu? »

Toujours proche, jamais la même, tout comme l’apprentissage de nos lignées, les replis brandis, l’intarissable opacité d’autrui, sans soucis ni visées, ni partages ni rémanences…

« Les années de la vieillesse sont libres et irréductibles. »

Tout comme l’est le clapot auquel l’on se sent accordé, mais qui ne saura – si proche fût-il – que dépouiller la traversée de ses amonts, de ses tourments, de ses épaves.

Je sais que je m’éprouverai un jour l’embaumeur que tout écrivant finit par être, lui « qui comprend le jeu mieux que le joueur parce que, étant en dehors, il n’est pas distrait par l’effort qu’est obligé de fournir celui qui y participe », mais qui, au bout du compte, ne heurte rien qui ne soit aplomb hostile, pesanteur affermie, halo décrié de la parole…

« Nous continuons à attendre des événements, mais nous ne savons pas lesquels. »

Ou ne le savons que trop: les faux-pas dans la cale, les ravages du multiple, les crêts engourdis, entre-deux hantés l’un par l’autre.

« Le passé qui est présent, qui n’est pas parti, qui s’écoule dans l’écoulement du temps et est à côté de nous, qui ne veut pas s’en aller, qui ne veut pas s’enfoncer derrière le prétendu horizon que nous avons devant nous »

De l’effroi le voisinage ausculté, le fétiche outillé, saillie d’elle-même démise, amas de galets que silence alourdit – nous n’y échapperons pas. Mais rien ne nous enlèvera le secret bonheur d’avoir tôt compris, peut-être pas mieux, mais à coup sûr autrement que bien d’autres, que personne ne s’emparera comme nous, en cet instant précis, des mots qu’abreuvent ce crépuscule de légende…

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« Les morts, eux seuls… Oubli qui épie et éloigne, gommant éperdument les faces, les replis, les facéties que l’écho ne renvoie plus, l’ombre au mur couvert de chèvrefeuilles, brouillons de vie jetés en pâture aux fouineurs, aux somnambules, aux scribouillards, aux maîtres d’illusions… »
(André Rougier: Les morts)

 

p2  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Nomme si tu peux ton ombre, ta peur
et montre-lui le tour de sa tête,
le tour de ton monde et si tu peux
prononce-le, le mot des catastrophes,
si tu oses rompre ce silence
tissé de rires muets, — si tu oses
sans complices casser la boule,
déchirer la trame,
tout seul, tout seul, et plante là tes yeux
et viens aveugle vers la nuit,
viens vers ta mort qui ne te voit pas,
seul si tu oses rompre la nuit
pavée de prunelles mortes,
sans complices si tu oses
seul venir nu vers la mère des morts –
dans le cœur de son cœur ta prunelle repose –
écoute-la t’appeler : mon enfant,
écoute-la t’appeler par ton nom. »
(René Daumal)

 

p3  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Toi qui hurles sans gueule

Mords sans dents

Fascines sans yeux

Face creuse

Toi qui fais bondir la pantomime des ombres et des lumières

Coupe sans faux

Arraches claques et bats

Sans bras sans mains sans fouets sans fléau »
(Roger Gilbert-Lecomte)

 

p4  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Seule la mort, en pétrifiant les plus chers visages permet de croire définitive leur expression et définitif aussi le sentiment qui en naît au plus secret de nous. Quant à ces affirmations que le mouvement sans cesse renouvelle, chacune est de quelque vérité, mais que le temps limite et qu’on ne saurait confondre avec la vérité.

Ainsi la minute actuelle fait un mensonge d’une franchise antérieure.

Mais cesse la vie, et toutes les ficelles se cassent. les pantins renoncent aux subterfuges de l’agitation, à l’épilepsie simulatrice. Les édifices conventionnels s’effondrent sous leur étais de mensonge et alors, même si nous pleurons la catastrophe et croyons que le malheur va reculer encore certaines bornes, à contempler la débâcle où se trouve englouti ce à quoi nous devions le plus grand, parce que le plus sûr, bonheur, nous ne tardons guère à penser que mieux vaut tout de même qu’il en soit ainsi. »
(René Crevel)

 

p5  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« La soif du creux qui hante un volume à vouloir
Se nier en s’invaginant figure d’ombre

Ô masque de la mort aux yeux de précipices

L’appel hurle du noir à vaincre le vain jeu
Des épaisseurs et des couleurs comme des lignes
Rien est un bloc de marbre absolu qui tient tout
L’espace irrévélé dans son unité seule »
(Roger Gilbert-Lecomte)

 

p1  Espace Topographie de l’art, le Marais, Paris

« Je suis mort parce que je n’ai pas le désir ;
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder ;
Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner ;
Essayant de donner, je vois que je n’ai rien ;
Voyant que je n’ai rien, j’essaie de me donner ;
Essayant de me donner, je vois que je ne suis rien ;
Voyant que je ne suis rien, j’essaie de devenir ;
Essayant de devenir, je vis. »
(René Daumal)
p7  Galerie Karsten Greve

« Je fais partie de la famille des suicidaires, c’est-à-dire pas nécessairement de ceux qui mettent fin à leurs jours, mais de ceux qui ont toujours la mort à leurs côtés, pour plus de sûreté, pour parler avec elle, pour espérer en elle. »
(Stig Dagerman)

 

p8  Katrien De Blauwer

« Alors, elle, des sillons de peur par tout le visage,
un visage où la débâcle transparente du fard laisse voir les plus secrètes décompositions,
en dépit de la volonté des yeux,
elle, les mains comme des fleurs malades sur cette poitrine de velours
qu’une lassitude déjà creuse,
le corps rebelle au sursaut que l’esprit commande,
elle, très lente,
avec la gravité de qui présente au juge le dernier argument, affirme :
« Je vais à tout par des chemins modestes ». »
(René Crevel)

 

IMG_5066  Quelque part à Aracaju (SE), Brésil

« …Poètes, vous êtes, nous sommes honteux – ou trop fiers
– de nos corps blanchis, civilisés, trop bien élevés. Sans
quoi vous bondiriez, nous bondirions dans la ronde,
hurlant notre stupeur de vivre, ici, sur ce boulevard, nous
recommencerions le signe de la folie tournante, la vieille
Danse, le premier et le plus pur poème.
Toujours tourne la ronde sauvage en couronne dans la
mémoire de nos têtes; toujours tourne le plus poignant
des souvenirs de l’immémorable enfance, tourne le chant
dans notre tête, et notre piétinement sur la piste des
ancêtres, le chant de notre retour circulaire au centre
unique et immobile de la ronde, le chant du savoir
absurde que nous savons, le chant de notre amour,
le chant, la danse de notre mort –
toujours dans la mémoire de nos têtes… »
(René Daumal)

 

p12  Fondation Henri Cartier-Bresson

« Lune des charbonniers, silence assujetti à son double, au feu irréfléchi rêvant des Dioscures, de ces faucons errants qui toujours te baignent dans leur proximité, dans leur éloignement…

Que redescende l’ombre qu’on peut blesser, la naissance comme retour, la mort comme intuition…

Ce qui jamais ne devient toujours est.

C’est l’heure de dire ton nom obscur, pudeur des stèles où l’enfant s’arrime aux feintes nuits des sables, ce qui toujours s’échappe dans ce que nous écrivons ou aimons, glissant, tâtonnement voilé, vers la seule façon d’arpenter la lisière…

Suspension dans l’illimité, dans ce qui n’est ni source, ni fruit, ni fin, qui n’existe ni en soi, ni en nous, ni en l’autre, mais qui demeure dans nos entrailles, comme le scolyte dans le bois…

Mésuser du temps je ne puis : là-bas il y avait les gelées et les étés et les morts. Ici, il n’y a que moiteur et lumière vierge, comme la veille, comme toujours…

Il n’y aura plus de minutes, ni d’heures, ni jour, ni nuit. Il n’y aura plus de saisons. C’est ce que tu voulais : qu’il ne reste rien. Plus de décor, plus de coulisses. Rien.

Instants sauvés du désastre, desséchés, gauchis, tordus, portant ta signature, c’est tout. Le reste, l’arrière-plan, la croûte, la face en vain quérie, le nom des envasements et des caprices, ce vil cortège s’efface, t’offusque et disparaît, le temps te file entre les doigts comme du sable, comme l’aube du coq ouvrant sur le vide…

Fumée d’Ithaque : rétrécir peu à peu l’espace à sa taille…

Rien ne te sépare du dehors, de l’attente égale en ses instants comme l’étendue en ses points, exerçant la même pression lisse, sans égards, sans retenue…

Haïr la haine de l’Autre – ce feu pervers qui brûle avant tout celui qui l’allume.

Le vrai lieu est un : les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. Le vrai temps est un, où rien ne s’effrite, ne s’effrange, ne se brise ni se perd. Ce que tu appris te fut compté à charge…

Du serpent la dernière joie : nous rappeler (oublieux même de nous tenter, de nous enténébrer ) que c’est la connaissance qui mène à l’innocence, le mal de fortuitement s’enfoncer dans la nuit en s’enrichissant des lentes leçons de ses caprices…

Tout être possède ce que l’autre n’a pas, furtive réalité qui leur ressemble et s’en réchappe…

L’impatience, l’excès de zèle inné te poussèrent à céder à la tentation – c’est ta spécialité , ça, céder aux tentations,– puis à dépuceler le temps, le combler, l’avilir à chaque pas, le faire repousser comme l’herbe après les fenaisons…

Le sens , ce qui en toi prend fin, décharge son fardeau près de cette lisière que tu ressens comme le froid, la peau, qui soulage, rend léger, te rassemble et te délivre avec des mots qui enfin n’adhèrent plus aux choses…
(André Rougier: The only hope is the next drink)

 

 

p9  Jean-Michel Alberola

« La mort masquée y crie un cri de précipice

Ces grands cris de silex au signe étincelant
Le vent drapant le sable en forme de fantômes À qui les yeux du ciel prêtent un regard fou
Font le sabbat d’absence au fond des solitudes

Mort démasquée absence au cœur du précipice »
(René Gilbert-Lecomte)

 

p11  Pierre Molinier

« Je me tue, la clé est chez le concierge. »
(Pierre Molinier)

 

p10  Radenko Milak

« Je ne meurs pas pour une noble cause
Et tous les diables et toutes les fables
N’ont pas sourire plus inhumain
Que cette volée de ciel noir
À travers ma figure
Je ne meurs pas pour une noble cause
Une belle plaie de mercurochrome
Contre le mur
Comme un faux incendie
Comme une bouche qui ne vient pas à terme
Allez, va ! Gentils lapidaires !
Vous ne lapiderez de vos diamants et saphirs
Que les angles jaunes
Où vous vous abritez
Je ne meurs pas pour une noble cause
Je vous l’ai déjà dit
Car il pleut très souvent
Et je n’ai d’autre protection
Que la grimace des faux-jours
Où il faut bien que je reconnaisse
Un terrible sourire
Plus doux que l’infini des verres d’alcool
Plus chauds que ma tête
Roulant dans des abîmes tapissés de tessons
Je ne meurs pas pour une noble cause »
(Gérald Neveu)

 

aaaa  Galerie Martine Aboucaya

« Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir.
À ton
encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant :
la Rose de Néant, la
Rose de Personne. »
(Paul Celan)

Si un jour l’envie te prenait de jouer au Grand Jeu, c’est avec ceux-là (et quelques autres) que tu le ferais…
* Paul Celan (1920-1970)
* René Crevel (1900-1935)
* Stig Dagerman (1923-1954)
* René Daumal (1908-1944)
* Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943)
* Pierre Molinier (1900-1976)
* Gérald Neveu (1921-1960)

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car 12    Hans Bellmer

LB, 1957 (1957)

Tal sabor dos rumores, mágoas de orvalho, íntimo desespero da semelhança..
Aguda te destaco das ruas cruas, dos terreiros da palidez, andando por onde ainda demora o teu segredo, a imaturidade dos perfumes, o amanhecer além dos limites…
Incerto assim, passei, brotei, matei – para que se dissolvam todos sinais, todas cavernas, essa ternura das velas tuas: carinhos plurais, cadeias de vendaval (pois tudo que foi, mãos se arriscando, vozes te percorrendo, desarrumando minha sabedoria, enxugando o veneno, na quase rotina de morrer)
O espelho das asas que fui parar, sopros e fôlegos no silêncio da luta, nítida faca destituindo as feitiçarias do teu corpo, mandando acolher o que nos fere!
Farol das máscaras, vertente de sangue, quem perdeu contigo ficou, apagou o brilho derradeiro, sem par nem cansaço, ladrilhando os ninhos da correnteza, teu fluido passo, teu calor navegante, teu tesouro de navalhas no peito…
(1982)

A, 1961 (1962)

« Il avait parfois le sentiment vif de ces joints mal étanches de sa vie où la coulée du temps un moment semblait fuir et où, rameutées l’une à l’autre par un même éclairage sans âge, le va-et-vient des seules images revenait battre comme une porte. »
(Julien Gracq)

Lenteur reconquise et sans prix, tout comme le temps par son entremise réapproprié; non pas celui, émietté, démantibulé, déchiqueté, que vous baptisâtes impudemment « réel » pour tenter de mieux nous soumettre et décerveler, mais le temps long, celui de l’écriture, des lectures, du regard, de la mémoire, de l’écoute, de la pensée, de ces mythes que vous proclamiez « moisis » (et qui le sont bien moins que vos certitudes par avance mitées, elles) et, surtout, de l’inébranlable espoir qu’on peut l’attirer de notre côté, le Temps-Roi, pour peu que nos vies s’y vouent, s’y plient et s’y inscrivent…

« Misérable miracle, de ceux qu’on nous réserve parfois pour que nous puissions deviner quelque chose de ce qui fut, qui pourrait être ou avoir été, sans remords, sans repentir » (Antonio Tabucchi)

C’est ce qui fut et toujours sera (le présent ayant ses propres juges), mon malheur et ma plus grande chance: celle ne n’avoir regretté QUE ce que je n’ai pas fait, dit ou écrit – le possible, jamais l’accompli. 

« Le moment arrive toujours où l’on comprend que l’illusion des jours, ou leur musique, est parvenue à son terme » [*] « temps sans échappatoire et sans remède » [*] « temps que je porte en moi, qui nous a emprisonnés pour que nous soyons ce que nous sommes » (Antonio Tabucchi)

Pour être DEVENUS ce que nous sommes, mais qu’en fait de tout temps, depuis le premier état constaté, l’on était – hélice ou spirale, et non pas cercle, ne s’élevant que pour toujours rebrousser chemin, récidivant, ressassant, redisant, n’en démordant jamais, jusqu’au dernier souffle…
Car nous savons bien qu’il nous faudra affronter « ces heures qui ne peuvent revenir, car pour redevenir ce qu’elles furent, elles devraient être ce qu’elles furent, et cela ne se peut »: nulle part, jamais, et pour personne…

A.Rougier2 8.5.14_DH (2013) – photo: Dominique Hasselmann

Arracher tout horizon comme toute assise, sans jamais les punir tels qu’à l’heure du Retour ils t’effacent.

(Être heureux, laisser le monde se laisser l’être…)

Fluide merveille de l’instant qui ne traque, n’efface, n’attend…

(Si apprendre, c’est se souvenir, ne pas savoir n’est en fait
qu’avoir oublié.)

Il t’arrive quelquefois de te dire qu’il y a des déchirures dans le temps et que seul tu vécus ces jours, ces mers, ces mots, ces talismans, ces épées et ces ombres…

(Les conditionnels qui nient sont toujours vrais parce que les prémisses sont fausses.)

On n’écrit ni avec ce qu’on sait ni avec ce qu’on pressent, puisque les faits sont TOUJOURS en-dessous de nos offrandes.

Il n’y a pas d’au-delà de l’envol. Il y a l’envol.
Il n’y a pas d’au-delà de la nuit. Il y a la nuit.
Il n’y a pas d’au-delà. Il n’y a que nous, scories du monde.

Bonds, rafales, mots des passe épuisant la maison aux présages, le laboratoire dont tu arpentes les dons, où le deuil même n’est que soif, rougeoiement, denier de l’énigme…

Replier ce temps auquel les signes trop pesants ont renoncé, lui qui te fuit sans contraindre, qui te traverse sans te vouer à l’Unique, à ce départ qui en fut sort jeté, débris se vautrant dans l’infirmité du monde…

(Tu as si souvent raconté cette histoire que tu ne sais même plus si c’est d’elle que tu te rappelles ou alors des mots qu’il t’a fallu exhumer pour la dire…)

Les vrais lieux sont faits de temps, celui qui accueille sans rien demander, pas même d’y croire..

(L’anticipation est réfractaire au devenir. C’est pourquoi soupeser le futur est la chose entre toutes la moins rassurée et rassurante – pour qui s’y prête. Tu n’en fais pas partie.)

Oisivement jeune ruse du cercle…

Pourquoi le sujet aurait-il à se nommer et à se dire autrement qu’à sa façon, brouillant les pistes, effaçant les traces, changeant les poteaux indicateurs, laissant le chasseur à ses doutes, en cet enfer qui est de tous, et plus rien, et à personne…

(Ton secret est tel que les mots le dissimulent sans le porter – énigme en soi et des genèses, pas de ses haïssables sources…)

a j r (2015)

car 4

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« Le corps féminin. Chanté à travers les âges, représenté, décrit, encensé, objet de tous les soupirs, idéalisé. Mais également l’objet de tabous, réglementé, disséqué, analysé, confiné, exploité, subordonné. Au regard de l’homme, à son pouvoir, à sa voix de narrateur. Il y a tellement d’histoires sur nous et sur nos corps, presque jamais racontées par nous-mêmes. Comment le figurer de l’intérieur? Dire l’expérience de vivre avec, dans ce corps. »
(Anna-Karin Palm – extrait du catalogue de l’exposition « On being an angel », photos de Francesca Woodman – Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris, 2016)

 

fw20

« J’ai déplié mon orphelinage
sur la table comme une carte.
J’ai dessiné l’itinéraire
vers mon pays au vent.
Ceux qui viennent ne me trouvent pas.
Ceux que j’attends n’existent pas. »
(Alejandra Pizarnik)

 

fw6

« Je révèle tous les secrets que je ne veux pas emporter avec moi, quand la vraie mort viendra, et c’est à haute voix que je le fais. Bientôt sur tous les toits. » (Nelly Arcan)

 

fw12

« I have done it again.
One year in every ten
I manage it–
[*]
Dying
Is an art, like everything else.
I do it exceptionally well.

I do it so it feels like hell.
I do it so it feels real.
I guess you could say I’ve a call. »
(Sylvia Plath)

 

fw3

« Il est possible que tu ne sois jamais venu ici avec moi. Retourner sur les pas, mettre le pied dans la trace à reculons, mais on ne les retrouve pas toutes, effacées par les choses les mots – route maritime sans empreintes. »
(Danielle Collobert)

 

fw1

« Au fond – la petite voix de l’instant.
Le fini tourne doucement les coins jaunis en boitant.
Voilà ma fin… Haïssant –
Sous la pierre étendue, la puanteur tient mon dos -« 
(Unica Zürn)

 

fw16

« La certitude pour toujours d’être de trop à l’endroit où les autres respirent. De moi je dois dire que je suis impatiente qu’on me donne un dénouement moins tragique que le silence. Joie féroce quand je rencontre une image qui m’évoque. À partir de ma respiration désolante je dis : qu’il y ait du langage là où il doit avoir du silence.
Quelqu’un ne s’énonce pas. Quelqu’un ne peut pas s’assister. Et toi tu n’as pas voulu me reconnaître quand je t’ai dit ce qu’il y avait en moi qui était toi. La vieille terreur est revenue : n’avoir parlé de rien avec personne.
Le jour doré n’est pas pour moi. Pénombre du corps fasciné par son désir de mourir. Si tu m’aimes je le saurai même si je ne vis pas. Et je me dis : vends ta lumière étrange, ton enclos invraisemblable. »
(Alejandra Pizarnik)

 

fw4

« Si on en veut aux gens qui se suicident, c’est parce qu’ils ont toujours le dernier mot. » (Nelly Arcan)

 

fw13

« And I said I do, I do.
So daddy, I’m finally through.
The black telephone’s off at the root,
The voices just can’t worm through. »
(Sylvia Plath)

 

fw14

« Vous croyez qu’il est possible de naître dans le mauvais corps?
Vous croyez qu’il est possible de naître à la mauvaise époque? »
(Sarah Kane)

 

fw2

« La saveur des mots, cette saveur de vieille semence, de vieux ventre, d’os qui fait perdre la tête, d’animal mouillé par une eau noire (l’amour me contraint aux grimaces les plus atroces devant le miroir). Je ne souffre pas, je ne dis que mon dégoût pour le langage de ma tendresse, ces fils violets, ce sang coupé d’eau. Les choses ne cachent rien, les choses sont les choses, et si quelqu’un s’approche maintenant, et me dit d’appeler un chat un chat, je me mettrai à hurler et à me cogner la tête contre chacun des murs infâmes et sourds de ce monde. Monde tangible, machines putassières, monde en usufruit. Et les chiens m’offensant de leurs poils offerts, léchant lentement et laissant leur salive sur les arbres qui me rendent folle. »
(Alejandra Pizarnik)

 

fw15

« Nothing is ever the same they said it was. It’s what I never seen before that I recognize. »
(Diane Arbus)

 

fw19

« Elle avait envie de parler des images comme des cages, dans un monde où les femmes, de plus en plus nues, de plus en plus photographiées, qui se recouvraient de mensonges, devaient se donner les moyens de plus en plus fantastiques de temps et d’argent, des moyens de douleurs, moyens techniques, médicaux, pour se masquer, substituer à leur corps un uniforme voulu infaillible, imperméable, et où elles risquaient dan le passage du temps, à travers les âges, de basculer du côté des monstres[*] Dans toutes les sociétés, des plus traditionnelles aux plus libérales, le corps des femmes n’est pas montrable, enfin pas en soi, pas en vrai, il restait insoutenable, fondamentalement préoccupant. »
(Nelly Arcan)

 

fw9

« Two, of course there are two. It seems perfectly natural now —
The one who never looks up, whose eyes are lidded
And balled? like Blake’s. Who exhibits

The birthmarks that are his trademark —
The scald scar of water, The nude
Verdigris of the condor. »
(Sylvia Plath)

 

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De retour le long des quais de l’extraordinaire expo Arbus (troisième visite, et ce n’est sûrement pas fini…), je me pris à réfléchir au destin semblable (et en même temps si différent) des deux femmes, et à leurs suicides respectifs. Alors que celui de Sylvia était inévitable, inscrit ontologiquement presque dans une histoire qu’il finit par éclairer, sinon « couronner » (ni le succès, ni la maternité, ni les amis, ni Ted, ni même la poésie n’y purent rien, car il découlait de ce qu’elle FUT, sans rémission envisageable), celui de Diane, bien plus inattendu, vint de ce qu’elle DEVINT, de son extrême compréhension de « l’humain » dans sa totalité, avec ses distorsions, son horreur « magnifique » (et souvent magnifiée), sa singularité, assumée ou non, toujours irrévocable. Vivre avec ce et tels que nous sommes est difficile, mais possible; vivre avec ce que parfois nous devenons en le comprenant du dedans l’est beaucoup moins pour certains, souvent les meilleurs…
(André Rougier: Arbus et Plath, novembre 2011)

 

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« Ils m’aimeront pour ce qui me détruit
le glaive dans mes rêves
la poussière de mes pensées
la maladie qui se propage dans les plis de mon esprit »
(Sarah Kane)

 

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« J’ai mal en dedans et ça me fait du bien. L’envie de poursuivre dans la destruction est tombée et mes dernières paroles résonnent pendant un temps qui semble long, et au bout duquel elles sont engouffrées par le silence usé et chargé du remords qui suit tous les grands éclats. La danse est finie. La boucle est bouclée. La conversation tout juste commencée avorte. »
(Nelly Arcan)

 

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« Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez. »
(Diane Arbus)

 

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« Un jour, peut-être, trouverons-nous refuge dans la réalité véritable. En attendant, puis-je dire jusqu’à quel point je suis contre ?
Je te parle de solitude mortelle. Il y a de la colère dans le destin parce que s’approche, parmi les sables et les pierres, le loup gris. Et alors ? Parce qu’il brisera toutes les portes, parce qu’il jettera les morts pour qu’ils dévorent les vivants, pour qu’il n’y ait que des morts et que les vivants disparaissent. N’aie pas peur du loup gris. Je l’ai nommé pour vérifier qu’il existe et parce qu’il y a une volupté inexprimable dans le fait de vérifier.
Les mots auraient pu me sauver, mais je suis bien trop vivante. Non, je ne veux pas chanter la mort. Ma mort…le loup gris…la tueuse venue du lointain…N’y a-t-il âme qui vive dans la ville? Parce que vous êtes morts. Et quelle attente peut se changer en espérance si vous êtes tous morts? Quand cesserons-nous de fuir? Quand tout cela arrivera-t-il? Oui quand? Où ça? Comment? Combien? Pourquoi? Et pour qui? »
(Alejandra Pizarnik)

 

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« Ce sont des personnages singuliers qui apparaissent comme des métaphores bien au-delà de nous, attirés, non contraints, auteurs et héros d’un rêve réel… »
(Diane Arbus)
Au-delà de nous, oui, comme toutes celles qui du nom qu’on leur donne surent se montrer dignes…
(André Rougier: Sous leur regard, juillet 2012)

 

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« Je ne peux plus dire mon nom. Et je dois me défendre. Contre tout. Je m’agglomère aux gens du matin. Je ne sais que faire, quel chemin prendre. Chaque jour, je prends la forme d’un départ, il n’y a pas de préparatifs à faire. Je décide seulement. Je me lève de l’endroit où je me trouve, je traverse la ville dans toute sa largeur. J’arrive aux faubourgs. Je dois aller encore plus loin, le long des murs gris, des eaux glauques, des palissades noircies. J’ai pris l’habitude de vivre la nuit. Le début de la nuit m’apporte toujours une sorte d’étrange sérénité. J’ai l’impression de vivre une mort. Je dis fin, je dis que c’est fini, bien fini cette fois. Je ne dirai plus rien, je ne répéterai plus sans cesse. Je suis dans la pièce toute noire, toute sombre de cette nuit épaisse ; parce que je souhaite toujours cette épaisseur là mais rarement le monde. Elle pousse une porte. Il y a une lumière très faible quelque part. Elle monte. Je suis en bas. J’attends. C’est convenu. Puis je monte aussi. Je suis essoufflée, je crois. La porte est ouverte. Elle est sur le lit, en imperméable, les yeux fixes. Je la regarde. Il faut que je parte. Elle est morte. »
(Danielle Collobert)

Merci d’avoir existé, c’est ce que j’ai envie de dire à ces femmes qui rencontrèrent toutes, les guettant sur leur route, le Dieu Sauvage, et ses promesses:
Francesca Woodman (1958-1981) &
Nelly Arcan (1973-2009)
Diane Arbus (1923-1971)
Danielle Collobert (1940-1978)
Sarah Kane (1971-1999)
Alejandra Pizarnik (1936-1972)
Sylvia Plath (1932-1963)

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