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Archive for décembre 2016

fin d’étape

« Si je devais arrêter d’écrire, c’est comme si je n’avais plus rien, comme si je détruisais un pont que je n’ai pas encore traversé. »
(César Aira)

L’écriture qu’il t’arrive de faire tienne, c’est celle à jamais perdue dans le baume et l’étonnement, le pur regard irréductible à qui te défie et te limite, où tout se perd et s’entremêle, se brouille et se résorbe, la dispersion et l’issue, le partage et la rapine, la forme qui s’ébauche, portant sans qu’elle-même le sache le grain, le hasard et la parure, le miroitement sans repères, le présage moquant la règle, la ville muette, l’espace décharné du dire, sans hiérarchies ni sommations, sans chahuts ni préséances, sans traques ni vestiges, le regard baissé hors de soi, la visée assurée, cernée par les teintes fauves, le flou des décors, le refus de l’infime, les défroques du passage. C’est celle qui ne demande pas son chemin, ne s’ébat pas dans l’ombre de la permanence, mais ne perçoit pas non plus ce qui en elle continue comme résignation, humiliation, malédiction. C’est celle qui vient buter sur nous, portée par le défricheur de solitudes, qui arpente et disperse, mesure et oriente, affronte à découvert le retard de l’appel, le létal, le latent, les feintes du funambule, le théâtre des marges, l’attente accroupie, le bivouac dévasté. C’est celle qui sait lâcher prise, resserrer la cadre, briser l’indistinct, étreindre l’embûche, restituer ce qui, encore devant nous, se récuse à l’abolition de l’Autre, mais assume l’impossibilité à montrer, la survie réduite en icône, la venue des rides (lieux désertés, pitons morbides), ce qui, au fait de tous secrets, se dérobe, digère et blanchit, ferme l’horizon vétuste, la faim vierge de présences, l’ailleurs qui dessèche, la voix désaffectée, la sentinelle mise à l’écart, le parasite fait d’entames et d’oublis, la mise à distance, fauteuse de frontières entre deux effacements, qui va,  vient, rebondit et retrouve sa place parmi les vertiges du fragment qui te referme et t’abolit comme s’il n’y avait plus rien à écrire, ni la métaphore se dérobant devant sa vérité, ni l’origine nomade dilapidée dans la durée des graines…

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ecr

Écrire, c’est conjurer le venin aux aguets, la hâte de pressentir, l’arrière-pays à proférer, l’échec qui retrempe, parachever les parodies qui s’y rattachent, en débusquer la rage, destituer entraves et tutelles, la trace alentie que dévêt le guetteur incrédule, l’ombre qui le cisaille, la liberté de ses essaims…

Écrire, c’est consentir à l’effacement du lieu, s’affranchir des clartés, des appâts, des trames, des gerçures et des sillages, clore le désordre dépecé et labouré pour enfin tout dire, se résigner à l’entaille souvent nommée sans y reconnaître l’ultime passeur, l’adolescent solaire, la promesse éveillée, l’ébauche qui t’y convie, répond des naufrages, des impostures et des ombrages, saisit ce qui prend fin, les désaveux amoncelés s’éjectant d’eux-mêmes de la droiture qu’ils incarnent, qui n’y donnent pas prise, ne s’y résignent ni ne t’en délivrent…

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cronos

« La tâche qui nous incombe au présent, c’est de déterrer, du passé, les futurs enfouis. »
(Sueli Rolnik)

Les signes, pour les entendre, il faut les écrire: art de la taille qui investit les détours, les triches, les chapardages, les tréfonds, crève la croûte des choses, étouffe les brouilles, fait vaciller les choix, rafistole par petits bouts alambics, fumiers, déchets, bougeottes, dédales, résidus, guérillas, modelages, chemins, barrages, buts, réconforts, menaces et éparpillements qui seuls délivrent du carcan des parcours et du mauvais usage des réalités, cabanes nichées dans la clairière première, leurres dont on ne sort pas indemne, épicentres qui désenclavent, cumuls et redites effaçant les raisons et les preuves, écarts proliférant sans les soumettre ou en répondre, se défaisant de la parole qui dégorge, déparant son terreau des restes broyés en nombre, là où plus rien ni personne ne l’outrepasse, ni les héritiers, ni les ravages, l’erreur trempée au feu, l’épuisement des dépouilles, la mise à distance de soi, jamais dupe de ce qui nous échappe ou nous engage, des bricolages, des repoussoirs, des noms brassés, de l’ouvrage engourdi par l’illusion des tables rases…
Rejoindre ce que l’on détient, alors, sachant qu’Ariane a autant besoin de Thésée que lui d’elle, que le fil exige le voisinage du labyrinthe, qu’il n’est que temps de débaptiser l’instant, creuser le lent, l’inconstant, le malléable qu’on ne sait traduire et qui scelle nos déroutes, s’en remettre aux inventeurs de malveillances, aux revenants des terres autres, à ces miroirs renversés qui sont et ne sont pas, aux morts intransitives qui font leur lit dans ce qui confond et sépare.
Jeu de marelle exterminant nos poursuites, les achevant où le lointain nous emporte, boucle la boucle du temps dissimulé qui nous colle à la peau, frôle le répit nocturne, le visage absent où adviennent et se concluent commencements et fins, hochets du langage rendant la cohabitation impraticable…
En faire sauter au burin l’inscription, éparpiller ses convulsions hachées, ses cendres jamais au repos, faire face à la souillure comblée, aux trahisons au bord de ce Tout qui toujours finit par les récupérer, au jeu instable présent en nous, cernant pour mettre de côté, se jouant des décalages, des tains et des failles, les parcourant, les brisant là où rien n’est interchangeable, ni la dernière bataille, ni la tâche incertaine, ni l’écrit perdu – manque voulu remplissant l’attente que les mots délèguent aux choses – ni la résonance d’autres possibles, ni la pleine illusion fuyant l’identité sevrée des différences mais affirmant, entre paroles et regards tout autant franchissables, la vaine distance qui nous sépare de ce qu’on s’attend à trouver derrière le masque  soulevé, qui, à son insu, engage sa vérité, et inlassablement nous la dérobe…

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 À Pierre Michon, d’être qui et ce qu’il est…

p-p-m

« Chaque fois que tu oublies, c’est la mort que tu te rappelles en oubliant. » (Blanchot)

Le jambon suspendu au plafond d’un « bois-charbons » comme on n’en fait plus – la photo du grand-père maternel, moustache drue, regard bleu et droit figé dans le sépia embué, douze ans avant le début de la boucherie et quatorze avant sa mort là où tant d’hommes moururent – l’orgue de Barbarie manié par un tout jeune homme au coin d’une rue – le puits oublié au fond d’une cour comme éjectée du temps – toutes choses hors d’usage ou le colonisant autrement, nous parlant par-delà tout « savoir », soustraites qu’elles sont à l’airain du présent.
Car ce qui nous revient ne l’est jamais à l’identique, même si en cet Occident malgré tout nôtre, mémoire et ordre des choses ne font souvent qu’un; contre ces parcours minés par le « déjà-vu », cessons donc d’écouter sa parole accidentée, défaillante, ses archéologies et allégories, d’ériger parmi les décombres des stèles à leur effigie, abandonnons ce crépuscule de réalité au profit du Réel, mais pour en dire l’abattement, cesser de se cacher de la vie dans les brumes des débuts, dans le gîte et l’ornement, dans la carence des traces, vouloir à tout prix des témoins, des bornes et des appuis, maquiller les liens tissés entre les signes, retrouver une mémoire qui ne soit pas cette « putain du souvenir » que repoussa Lezama Lima, dont le discours sans fin nous libère du devoir de prendre en charge la dette de l’insu, du déchu, de l’oubli déminé, des fables où rien n’est gommé et tout redit, comme à jamais à la face, et hors, du monde…

Ce que tu reproches (entre autres, mais surtout) au postmoderne, c’est son renoncement à prendre parti quant à l’avenir – ce qui, à tes yeux, suffit amplement à le disqualifier.

« Seuls quelques livres [*] attesteront que quelque chose s’est passé. » (Jacques Vaché)

Habiter le temps au sens vrai, c’est écrire le récit, non pas des origines, mais des lieux, et s’y inscrire, car ce sont eux qui nous possèdent, et pas l’inverse. Le souvenir, s’il « remet le courant », ne bannit pas les heures, il les suspend à peine, les rend insaisissables, les empêche de capitaliser les gestes innombrables, les gesticulations, les déchéances et les racines, elles qui ne sont faites que de collages, de péripéties, de trous sans fond, d’accidents, d’aspérités, des ruses, de dérisions et d’impostures, que seules ficellent ensemble les fins à venir et leur attente, et cette présence en sursis, dissimulée, que, par peur de tout partage, et faute de mieux, l’on finit par nommer « absence »…

Il y a dans bien de fragments des « Illuminations » une violence qui oublie tout ce qui n’est pas elle, lumière du déchiffreur sur laquelle le regard descend et s’écrase, se reflète hors toute proximité, incarcère la boue et la braise, désapproprie les fléaux, fracasse l’appât et le roc, festin viscéral sous des lambris sans tache, versant insensé qui se déploie, ausculte, tâte, manipule, trahit ou embellit, cerne la durée étourdie, court de l’inoubliable au toujours présent et du lointain au présent de toujours, aux remparts têtus, aux enjeux abandonnés à l’enclave arrimée au lieu, mais détachée du temps, aux noyaux où la succession ne s’inscrit pas à loisir, au déminage de l’accord qui se délite, s’éloigne et t’emporte là où à toi ne manquent que les mots pour le dire. Tout, en somme.

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peche-originel

« De la poussière suspendue dans l’air / indique l’endroit où s’acheva une histoire. »
(T.S.Eliot)

Lorsque le sens se sera fait tronc scié, le créé de lui-même anéanti, lorsqu’il n’y aura plus que les inventaires et les détours pour nous enfermer et aider à attendre, lorsque le second trépas des choses se sera brisé contre les proues vacantes et les sillages fugueurs, lorsqu’on aura compris qu’ignorant le mal, nous n’en saurons choisir l’obscur contraire, lorsque s’effaceront jusqu’aux derniers témoins de nos contretemps, de nos portées, de nos échos, lorsque le face-à-face avec le temps nous aura conduits dans l’allée déserte et silencieuse où l’on ne va que pour y aller, pour que tout cesse, pour que plus rien ne bouge, l’on saura enfin dire adieu, négocier avec le clos, s’extirper des raccords, décrocher des ruses, recouvrir l’outil, traquer ce qui encore pèse, qui, étranger à nous, finira bien par accommoder les restes…

Le temps, le vrai, est toujours révolu; le reste n’est que prétexte à d’infâmes bavardages.

Parole tombée dans le puits, malmenée, arrachée à qui l’abrita, s’amenuisant dans ce qui prend congé, mais se répète dans l’inachèvement, règne des raccourcis, dictée qui ne va pas de soi, mutisme consenti, fureur qui le démêle, ressassement de ses entrailles, ouvertes aux flux, aux filiations, aux concordances, fracas où l’on plonge sans filet, affranchis que l’on est du Lieu qu’aucun territoire ne recouvre ni n’épuise, deuil où rien n’est sans en-dehors, disponibilité à l’impossible, enfin, puisque écrire ne relève, quoi qu’on en ait, que d’un fasciné tapage, d’un refus et d’un oubli, d’un dérèglement et d’une vérité, d’une prière et d’un vertige…

Dans l’ouvert (mais pas toujours dans le divers), nulle direction ne saurait être meilleure qu’une autre.

Ce qui vient sourdre et nous renouveler ne s’accorde à rien, mais défie la durée jusqu’au bout, là où il n’y a plus de garants, où le Retour lui-même se fait vieux et s’éparpille, où l’on ne s’adresse qu’aux revenants, aux éclopés, à ceux qui font obéir ce qui jaillit, à ceux (les mêmes?) qui, baignant dans la dispersion des noms et des figures, savent bien qu’on ne les domptera jamais…

La « saudade » est toujours antérieure à ce à quoi elle feint de se raccorder. C’est, et il en sera ainsi, partout, toujours.

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silence

          « C’est dans l’écriture que se décide ce que je crois. » (Musil)

Sauter comme un cabri en criant « le réel, le réel! », encenser l’insistance des choses, leurs prédateurs somnambules, leurs saccades rusées, leur prompt mutisme, ne plus tenir en sursis ce vieux présent qui porte en lui les promesses de la chute, ses effractions, ses percées troubles qui rongent et engluent, c’est déjà faire entrer le loup dans la bergerie, y accueillir à l’aveuglette, avec le pire à venir, le renversement qui exige que leur profuse mêlée une dernière fois se dénude et disparaisse…

Lorsque l’enfance ne vous a jamais quitté, se la remémorer relève du sacrilège.

Tordre le cou à l’idée qu’à force de parler de ce qui n’est pas (c’est Celan qui le disait le plus crûment: « Je n’ai jamais su inventer. »), l’on aurait le droit de hausser le ton, obstruer le pacte, renier le désert de la dette, faire comme si ce réel truqué, qui se refuse à advenir, se pouvait saisir dans et par l’écriture…

« Écrire – disait Sergio Pitol – c’est se faire passer pour un autre », se diriger vers ce lieu que l’on pressent éperdument, mais sur lequel l’on ne sait qu’énoncer des hypothèses, là où tout se dérobe et se rétracte, fait du coup basculer les tueries, les greffes, les cicatrices, les impasses et les revirements, ce qui se laisse entendre, les simulacres que l’on se doit de rejouer, les choses sues avant qu’elles ne surviennent, avec, en arrière-plan, glissant entre les mailles, l’aveu qui du réel sauverait ce qui nous entame – la mort buissonnière, incorruptible…

Il y a une sorte de perversité non assumée, de mutilation première dans ce qui se tient loin de toute image. Ce qui vaut pour les religions vaut aussi pour l’écriture.

Ceux qui font profession de l’annonce de la mort de la littérature disparaîtront tous avant elle. C’est ce qui nous en console.

Nul besoin d’un décor, de veiller la cible, la brandir tout en la tenant hors d’atteinte, surseoir à l’arrière-pays sans dénouement, en colmater les brèches, en marteler l’inlassable arpentage, pour enfin t’attarder, fatigué de tous voyages, dans la demeure même du Lieu qui repousse et accueille, forge et défait, ne s’écrivant que pour faire taire le silence qui te fait face, « le visage auquel on parle et qui s’altère avec les mots » (Musil)

Dans « Le mal de Montano », Vila-Matas rappelle fort à propos la phrase de Bismarck contemplant les navires modernes (pour son temps) dans le port de Hambourg: « Ici commencent des temps nouveaux que, moi, je ne peux comprendre. » De ceux qui bousculent les repères comme si c’était une fin en soi. De ceux où prend ses aises l’extrême contemporain dont nous ne nous tiendrons jamais assez loin…

Alors que, profitant du long crépuscule de ce jour-là, tu photographias la façade de la librairie « Shakespeare & compagnie », te revint en mémoire la rencontre essentielle qu’il y a bien d’années tu y fis, de celles dont tu décidas une fois pour toutes qu’elles ne seront que ce qu’elle furent, rien d’autre – du moins jusqu’à aujourd’hui. Car cela changera, puisqu’il le faut, puisque c’est – tu le sais maintenant – ta toute dernière chance.

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sans-quoi

« La seule chose – recommencer encore – si possible – encore une fois des mots –  l’équivalent d’une mort – ou le contraire même – ou peut-être rien. »
        (Danielle Collobert)

Plus qu’UNE vérité, et plus que des fétiches, mais de la vérité, l’acharnement de l’outil, le contour grignoté et l’héritage trompeur, le crachat patient des nuits, la porte qu’on referme, l’évidence faite spectacle, la parole se heurtant à l’entre-deux, la louange pour laquelle il n’y a plus de témoins, la déroute en rien amoindrie, le séjour qui ne se livre pas, le sens qu’on décèle sans y adhérer, le mensonge dont, en écrivant, nous nous rendons complices…

Ils ne le surent jamais, mais ces vêtements oubliés ou abandonnés sur un banc à propos desquels un ami t’incita à écrire, tu essayas bien de les animer, les prolonger, en débusquer le « qui » et le « pourquoi » – en vain. Cela avança lentement, puis s’ensabla dans des bribes par trop lents à se faire entendre, l’ébauche furtive que le fantôme jamais ne parvint à approcher pour t’apprivoiser et t’en défaire, faisant de toi celui qui, refusant le « tout est jouet », ne crut ni ne feignit de croire à ce jeu en rien sien et à quoi il ne put (voulut?) pas jouer, tant le lien entre le vu et le dit s’afficha hors d’atteinte, se délia devant lui, préservant la suspicion, se vengeant de la feinte présence que par ailleurs l’on adjure…

On ne se quitte jamais, et surtout pas quand on écrit.

Walser se (nous?) demanda un jour: « Et si je me brise et me perds, qu’est-ce qui sera brisé et perdu? »
De ce que l’on sait, ni le dehors sans loi dont nous sommes les gardiens, ni l’événement inaccessible, la faillite des rumeurs, le voyant condamné au camouflage, l’attente qu’aucun désastre ou bonheur ne vient clore, ni le refus dont t’en dépossède l’oubli, ni l’écho qu’un vain secret traverse, ni ce temps diffracté qui n’appartient à personne, ni ce texte habitable, mais pour d’autres. Rien, en somme…

Entre quels bras et pour quelle jouissance entrer de plain-pied, remplacer le totem dévorant, en posséder la tutélaire présence?
À quoi bon rendre au silence le fard mensonger, la proximité brouillée par d’autres cartes, l’inachevé et l’incertain de la parole, le trop-plein qui tant manque à soi, l’instant que « la volonté de chance » défie enfin jusqu’au bout, le chantre aveugle aux égarements qui s’amenuisent et le font disparaître aux yeux de tous, le chaudron corrosif que ne traverse plus le langage, si ce n’est pour instaurer ce détour par les sept mers, suspendu aux souveraines lumières?

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