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Archive for novembre 2018

Per Lavinia,
Che tanti anni fa lasciai,
Nella speranza que siga existiendo

Nommer. Ce qui en tient n’appartient qu’à l’oubli à faire semer au jour du Grand Trek, entier comme la «joie de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières» dont Rilke nous voulut les silencieux témoins.
Désigner, c’est se dépouiller des avènements et des fins, recouvrir le chemin parcouru, ne s’éprouver pèlerin qu’à son insu, ne veiller l’arbre nu rejoint dans la pâleur des quais que pour y voir en contrebas s’affairer le flot tournant, discontinu, pareil à la mémoire du futur, avec ses troupeaux et ses mourants, pour qui le nom n’est qu’une dette de reconnaissance.
Ton nom, ce n’est que pour les autres qu’il existe. Mais s’ils t’appellent, ce n’est pas pour autant qu’ils te lèvent à être, ni que tu doives répondre à l’appel où ils te confinent. Ne plus écrire, c’est s’affranchir du nom, ne rien laisser de son passage, éprouver stérile tout sillon. Les présages déjoués, les désignations écartées, c’est en errant que l’Immortel est devenu Personne. On est le monde, l’on a un nom, c’est ainsi que l’on nous sépare, et ce n’est qu’en le perdant que l’on rejoint la grande famille jamais réconciliée.
Nommer, c’est se retrouver en ces lieux où tout est donné, parce que de tout est fait dépouillement. Fugaces retrouvailles des lumières et des lieux, demeure où site et instant s’accordent en ce filon qu’est la mémoire, vide affranchi des souffles et des soucis pour qu’advienne cette parole quérie avec laquelle on se sait accordé, faisant surgir autre chose qu’elle-même et qui en est issu cependant, comme le brasier préserve la senteur du bois qui le fit naître. Et s’il te fallait remettre les pas dans tes traces, que ce soit avec cette plénitude en écho à toi-même, au nom premier, aux présences mutantes, puisque rien ne revient qui ne tende à l’affermissement.
Ta musique, toute de ressacs, est toute de survie. Nommer, c’est survivre.
Si tu désignes, c’est au souci que tu réponds. S’affranchir du souci de soi, c’est entrer en vigilance, se faire demeure d’instant, appel de vent, désir de mer, habit de poussière, s’oublier afin de se défaire du déserteur empesé dont on est affublé. La distance d’avec l’autre pèse parce qu’elle abrite le souci ; la rendre légère, c’est penser l’autre comme qui t’en délivre, se fait levée d’écrou, vient te soulager. Il est passage, pas succession, lueur déposée, bougeant sans suspendre. Il entraîne vers qui n’affranchit, n’accomplit ni n’institue, vers ce qui n’est que s’il l’est sans loi. Qui le quête ne saura le trouver, car sa maîtrise est sans leurre, mais pas sans armes.
Leurs voix tues, ce qui t’est donné à entendre a déjà eu lieu, ce que tu en perçois n’en est que le souvenir, l’impatience d’en finir avec le murmure, d’aller en paix vers le silence qui accueille sans plus devoir nommer.
Qu’il sache garder, pour toi comme pour tous, son angle mouvant d’ombre.

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« Ici devançant, là remémorant, au futur, au passé, sous une apparence fausse de présent. Tel opère le Mime, dont le jeu se borne à une allusion perpétuelle sans briser la glace; il installe, ainsi, un milieu, pur, de fiction. »
(Mallarmé)

Sensation, non de parcourir, mais d’être parcouru, glissant vers ce qui fut – ou alors de ne plus bouger, alors que tout se perd et nous dévoile. Temps caduc, engourdi, affût qui s’évade, rétrécit pour nous « sauver », marchande nos fétiches et nos boucliers, s’abouche au lointain sans lui porter atteinte, lui qui rétribue nos décours, les venge et nous pardonne.

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celan

« Pas une
voix
– un

bruit tardif, étranger aux heures, offert
à tes pensées, ici, enfin,
ici éveillé: une
feuille-fruit, de la taille d’un oeil, profondément
entaillée; elle
suinte, ne veut pas
cicatriser. »
(Paul Celan)

Et si c’était la cicatrice le seul rachat? Et s’il n’y avait qu’elle à même de détourner glaives et prédictions? Et si c’était elle la dame du grand merci, la pourvoyeuse de rouilles, gardienne de ces lieux ébouriffés, affranchis des ornements qui égarent, nous levant (tout comme lui) vers le miel des impasses et la clairvoyance des ombres?

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« L’ébriété de l’heure créatrice, le vertige autistique qui est le lot de toute pensée de quelque envergure ne va pas sans la gueule de bois. La solitude redouble avec l’engendrement. Quelque chose d’essentiel et d’organique a été arraché », rappelait Steiner.
« La volonté de réconciliation avec le monde qui préside à l’écriture n’est jamais à la mesure de l’extrême retranchement de celui qui s’est mis en situation d’écrire », avouait Michon.
J’aurais tant voulu pouvoir infirmer ce qui précède, clamer qu’il n’en est rien, qu’écrire, eh bien, c’est comme respirer, manger, marcher ou forniquer, ni plus ni moins, un acte pareil à tout autre qui nomme, définit, accomplit et engage…
J’aurais tant aimé, mais je ne le puis, car si je ne suis nullement comptable de « LA » vérité, je le suis de la mienne, laquelle me contraint d’avouer qu’il n’y a pas une phrase, un mot, une syllabe de ce que les deux affirment qui ne soit, très exactement, et crûment, ce que ressent, parfois jusqu’à la lie, celui qui s’affronte, au sens fort, à l’écriture, celle qui à mes yeux vaut, celle qui toujours percute la lame d’un couteau avant qu’on ait fini de la séduire…
Winckler avait tout à fait raison, l’écrivain n’est nullement un être rare ou « à part », et encore moins « sacré ».
D’une abyssale solitude, cela oui (parfois? non, souvent!) – même et surtout lorsque, entouré et replié, présent et absent, il vit, aime, pense, lutte parmi et avec les autres…

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« C’est ainsi que se pose la situation prototypique de la narration mutante : la supplantation de la réalité par les simulacres et la virtualité, dérivée de l’exploration de sa logique numérique et combinatoire jusqu’aux conséquence ultimes (épistémologiques et ontologiques) d’inconsistance, de réversibilité, de déréalisation psychique et matérielle, faisant vaciller la stabilité du monde décrit et avec lui nos convictions les plus enracinées, y compris au moment suprême auquel nous apparaîtrait quelque chose qu’on pourrait toujours considérer ingénument comme « réel » (un résidu non contaminé et pierreux, un noyau sensiblement traumatique) et que nous découvrons fatalement pollué par l’irréalité technologique et l’idéologie spectaculaire. »
(Juan Francisco Ferré: Le récit volé, Fric-Frac Club, octobre 2009)

Il y a là tout ce qui me fascine chez les « mutants », tout ce qui m’en éloigne (effraie?) aussi – j’en parlais un peu dans un précédent article: la superbement lisse surface, délibérément dépourvue de ces tiroirs où depuis toujours l’on entrepose les interrogations dont le Réel inlassablement tente de nous éloigner (les réalités non, mais que valent-elles?), et dont il ne me paraît pas possible ni souhaitable de mettre en doute la nécessité et l’inscription dans une forme de permanence (qu’en est-il de l’existence et de la nature du Mal? de la place de la jouissance? de la quête de la connaissance ou de son inutilité? du lieu où l’on entrepose – ou se nichent – pactes et paris?)
Or, non seulement il n’y a pas de cachette, mais, y en aurait-il une, je suis certain que, même en fouillant chaque recoin, je n’y aurais rien trouvé de tel…
Est-ce parce que toutes les réponses ont déjà été donnés? Ou est-ce parce que les questions seraient elles-mêmes inutiles, puisque toutes les réponses se valent?

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« Dans l’espace neutre de toute une fiction occidentale à la fin de la modernité, un pronom sans personnage pourrait dire: Je parle, parce qu’il n’y a plus d’être.
Apparaît alors un discours qui a son lieu hors de la vérité, des valeurs et des systèmes, sans mythologie, sans rhétorique, un discours du vide, de l’oubli, de l’attente sur un rivage où jamais rien n’arrivera, un discours sans conclusion et sans image, sans vérité ni théâtre, sans preuve, sans masque, sans affirmation, libre de tout centre, affranchi de patrie et qui constitue son propre espace (Foucault) »
(Kenneth White: L’esprit nomade)

Pas une phrase, pas un mot, pas une syllabe dans ce qui précède qui ne me fasse plus avidement encore quérir le retour de l’être (bien plus et, surtout, autre chose que ce « sujet » dont on nous annonce périodiquement et en grande pompe le retour), être, dis-je, avec ses désunions et consomptions, ses mensonges, ses failles, ses illusions, ses fausses préemptions, son autisme, son vomi et ses afféteries – rien, bien souvent, qui situe, délie ou justifie, pesant pourtant, et valant, mille fois mieux que son effacement…
C’est « 
absolument modernes » qu’il nous faut être – (encore, si ce n’est toujours) – le « post« , quoi qu’en disent ses thuriféraires, zélateurs et licteurs, n’en étant que la quelque peu pitoyable (mais certainement pas indélébile) caricature…

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café 5ème

Je ne t’envie pas (enfin si, quand même un peu!), mais tout âge a ses ors, et puis revenir en arrière ne se peut ni ne le veux, ah ça non – je t’ai simplement revu en entrant dans ce petit café à l’angle des rues Linné et Guy de la Brosse (« revu » non, retrouvé, comme si les années avaient glissé sur toi aussi peu que le café lui-même avait changé)
Tu étais si jeune alors, cela t’était facile de t’imaginer las de tout, caressant l’effigie de la camarde entre un disque de Brahms, Miles ou Ferré, la noyant dans un blanc sec aux rimbaldiennes heures enfumées alors qu’il y avait à ton crédit une solide immortalité, trente, cinquante ou, qui sait, soixante-dix ans encore à vivre. Lointain déjà, tu forgeais pourtant à chaque mue les preuves de cette discrète fidélité qu’on ne récuse pas comme d’autres plus seyantes, les regardant tous et toujours du dehors, eux te parlant comme à qui est seul, à l’écart, sans loi, sans nom.
Qu’en est-il, maintenant?

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