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Archive for janvier 2021


Pour Cédric Demangeot – in memoriam

« La rupture
est irréparable. Elle
est lumineuse. Il
faut aimer cette clarté, l’
approfondir. Il
faut aggraver la rupture. »

(Cédric Demangeot)

« Voilà pourquoi je t’envoie un salut impossible, comme quelqu’un qui fait de vains signes d’une rive à l’autre du fleuve tout en sachant qu’il n’y a pas de rives, vraiment, crois-moi, il n’y a que le fleuve, avant nous ne le savions pas, mais il n’y a que le fleuve, je voudrais te le crier: attention, sache qu’il n’y a que le fleuve! maintenant je le sais, quels idiots nous étions, à nous préoccuper tellement des rives quand il n’y a en fait que le fleuve. Mais il est trop tard, à quoi sert-il de te le dire? »

(Antonio Tabucchi)

Tu te souviens du silence, qui n’est peut-être pas celui qu’on croit.

Tu te souviens des leurres, des cautères, des métamorphoses.

Tu te souviens de l’aïeul fuyant le jour premier, le legs égaré.

Tu te souviens de l’exil qui est de tous, de l’oubli véhément, des sentiers et des sources.Tu te souviens de ce qui se dérobe à qui pourrait l’entraver.

Tu te souviens de l’informe de part en part saisi, de ce qui séduit et dévisse.

Tu te souviens des mots de nulle part, qui encombrent, barbouillent, façonnent.

Tu te souviens de la marque au front, des otages de la rouille, de l’aveu qui te dépouille de ton dû, des griefs et des délais.

Tu te souviens du dieu sauvage.

Tu te souviens de ce qui eut lieu comme de l’éclipse qui t’en sépare (l’un n’allant pas sans l’autre).

Tu te souviens de la douleur, ni rare ni incomplète.

Tu te souviens des terres aux amulettes qui en vain s’amoncellent.

Tu te souviens de la respiration livrée à l’omission, de l’intrus qui s’en saisit, de l’inachevé qui la frôle et divise.

Tu te souviens de la mêlée qui patiemment s’efface.

Tu te souviens de tout ce que tu ne t’es pas laissé être.

Tu te souviens des créanciers de l’étant, de leurs replis, de leurs usages.

Tu te souviens de la trace de biais, haletante.

Tu te souviens de la lenteur qui protège.

Tu te souviens du spectacle pervers qui te fit prendre le chemin qui se suffit à lui-même.

Tu te souviens de ce qui creuse et altère.

Tu te souviens du rôle sur lequel à ton insu l’on te fit veiller, du labyrinthe qu’on te fit rejoindre.

Tu te souviens de la perte qui s’étend, met à découvert, dévore et raconte.

Tu te souviens du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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En mémoire des « suicidés de la société », l’inattendu compagnonnage

Fuir et coopter tout à la fois leur héritage (souffle captif, secrète décrue, destin impudent) / dévier le soupçon / s’arracher aux abris / tourner le dos aux bords vacants, aux séjours et aux retours, aux écarts refermés sans savoir quand cela commença ni quand tu partiras / retrouver ce qui te fut dérobé: la sentence désunie, l’espoir d’une vérité entière, l’autre face du couchant par où ton sang s’éloigne.

Les témoins de ton passage ici-bas, comment les retrouver, toi qui es déjà loin, qui ne sais plus rien sinon ce qui te désigne et disperse, la galerie à l’étroit dressée au gré des feux chancelants, le fil de l’histoire qui enlève ton masque, déroule et institue, reflue et t’écartèle, fait tien le balbutiement qui vient, la hâte d’en découdre et celle d’appartenir, l’impossible qui avec toi s’en va, séparant à jamais le tout et la partie, jumeaux intolérables…

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Rassembler qui t’invente:
les pas, les pauses, les griffes/
la paisible pesanteur de l’espèce/
le dire de la peau, ses ruses, ses pièges/
la légende sur laquelle tu t’empales/
le désordre des fables/
les objets radoucis, leurs incartades précises/
l’homme né du cri/
l’envers des forêts/
la rocaille mesurée, d’un seul tenant franchie/
l’anse qui t’empêche de te mentir/
le labyrinthe tiède et multiple/
la coquille qui t’enrobe/
les corps désoeuvrés/,
les combles sans issue/,
les gisants que rassure la neige au creux de toi.
À toi de jouer, rendre coup pour coup,
s’éprouver apte à dire
le dédale matinal, ses pentes souples,
le bastion aux soupiraux murés,
la suite tôt apprise,
l’ombre qui recule,
la peau mirée hors de tes vues,
l’apparence qui titube et s’abandonne,
le froid qui ruisselle, se tait,
se détache, te ronge, te noue,
te poursuit et te déchire.

Ne te retourne pas!

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(Tout vécu est invention des circonstances, choix ou imposition d’un scénario et pas d’un autre. Refuser le choix, mais peser sur les circonstances est la seule forme de pouvoir à laquelle il m’est arrivé de rêver. La seule.)

Dehors il pleut, renforçant cette foutue sensation qu’il est trop tard, sauf à se perdre pour tout refaire / oublier le rien qui vient, le deuil tout autour, les creusets minés, les simulations, les bavardages / savoir accueillir sans vaciller l’instant d’après, définitif comme tout autre, où l’on a mal ou froid, où l’on marche aux côtés du vassal infidèle, ni sorcier ni martyr, qui passe en revue mes vestiges, donne l’accolade au vide, me détourne de ce « temps long » qui ne vaut désormais que pour les autres.

« feindre est le propre du poète / Il feint si complètement / qu’il en arrive à feindre qu’est douleur / la douleur qu’il ressent vraiment » (Pessoa)

J’aime « la vie mode d’emploi » de Perec parce que génial, bien qu’oulipien.
J’aime « Docteur Pasavento » de Vila-Matas parce que fabuleux, bien que postmoderne
(alors que je n’aime ni Oulipo, ni les postmodernes)
J’aime le crée, pas le fabriqué, les comètes, pas les artefacts.
De toute façon, l’écrivain écrit comme il veut, le lecteur aime ce qu’il peut.
Prenons ceci pour un axiome.

(Seules les attitudes ne tiennent pas du hasard, alors que les décisions si – comme celle de causer boutique près d’un mur jaune avec un écrivain, un vrai, vague sourire sur les lèvres, essayant de me convaincre que tout est dans les détails et l’inachevé, pas dans l’énigme dont étrangement on l’affubla…)

« Ceux qu’il voit, ce sont les écrivains de Paris. Pas aussi souvent qu’il l’aurait dans le fond désiré, mais il les voit, et de temps en temps parle avec eux, et eux savent (généralement de manière vague) qui il est, il y en a même qui ont lu deux ou trois de ses poèmes en prose. Sa présence, sa fragilité, son épouvantable souveraineté servent à certains de stimulant et de rappel. » (Bolaño)

L’imagination (ou la fiction, ce qui ne revient pas toujours au même) précède et crée l’existence – je le crois parce que j’en ai besoin, parce que c’est désormais mon seul espoir.

Écrire sans le secours de la règle, échapper au côté rancunier de la langue, ne rien attendre de l’inutile après, se détourner du vaste, de l’obscène, du malhabile, du venimeux, du pétrifié, aller où l’on n’était jamais allé, jeter dans les tréfonds du trou noir qui nous entoure les vieilleries, les foutaises, les doutes, les pollutions, faire signe aux gestes lents, à la poussière banalement envahissante, à ce qui ne coïncide jamais entièrement avec la « saudade », ses faiblesses, ses menaces, ses perversions, ses va-et-vient noueux, ses tiédeurs intolérables.

« Il y a enfin, quand on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse. » (Rimbaud)

(Le temps ne tue que ceux qui lui restent fidèles. Les autres, il les oublie, ce qui est probablement pire.)

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Au commencement n’était pas le Verbe, mais le sceau brisé, le passage accroupi, la clairière aux peupliers, la mécanique du guet, les recoins pressentis, les cruches malhabiles, l’épine hirsute qui nous efface.
Pas le Verbe, mais la parole sorcière, la parole vipère qui raye la surface de la page, y étale ses fausses notes, s’égare dans le temps buté, fatigue les cadenas, nie l’embouchure, flambe et harcèle, appauvrit le lointain, sombre avec ses secrets.
Hors d’elle, la mort n’est que répétition, chiffre caché, bâton levé, comète brûlant le passé tu qui nous fit revoir ses îles et ses déserts, ses collines, ses maisons basses, ses murs de torchis, la lumière sèche de ses Midis…
Parfois tu te dis que ce sont ces photos jaunies qui nous y mènent, pas ce fleuve où il faut glisser une pièce au rameur pour qu’il aille plus vite, pas même ses rives, mais leur reflet, l’arrêt pris au dépourvu, le sang en exil à l’heure même où l’on commence à comprendre…

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