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Archive for janvier 2022

poing

Quelques heures avant la dernière réunion précédant mon départ en direction de la troisième colonie agricole (où je me trouve en ce moment), on m’annonça l’arrivée d’un camarade qui souhaitait me rencontrer et qui me priait d’arriver si possible une heure avant le début de ladite réunion. J’arrivai presque en même temps que lui, tous deux dûment masqués. Il ne me tendit pas le poing fermé, mais le leva, j’en fis de même et nous nous assîmes. C’était un homme entre deux âges, plutôt petit et grassouillet, aux mains fines et au regard perçant. Après les banalités d’usage, il s’étonna de me voir si bien parler sa langue, « peut-être trop bien, d’ailleurs », me dit-il avec un sourire jovial et un peu inquiétant. « Mais de toute façon – poursuivit-il – il y a à la capitale des camarades qui excellent en français, ça n’aurait de toute façon pas été un problème si vous n’aviez pas été bilingue. » S’ensuivit un assez long interrogatoire (c’est bien le mot, il n’y en a pas d’autre) pratiqué avec la dextérité de qui n’en est pas à son coup d’essai, de tas de questions posées d’une voix suave et monocorde, de celles rompues à l’extraction d’aveux de petits et grands (voire même mortels ) péchés vis-à-vis du dogme. Tout eut l’air de très bien s’être passé, il me remercia chaleureusement d’avoir accepté son invitation, souligna combien est importante en ces heures la solidarité internationale et se déclara convaincu que le récit que j’en ferai à mon retour en Europe aidera puissamment la cause. Je lui répondis, sur un ton affable, mais ferme, que je n’étais pas journaliste et encore moins un simple témoin (comme ce fut le cas en 2015), que ce que j’étais – comme en 2017 et 19 – venu y faire (et tout autant le pourquoi et, jusqu’à un certain point, le comment) tenait de l’acte, de la participation concrète, de l’engagement effectif, que le tout avait été discuté et décidé par des instances bien au-dessus, mais en plein accord avec moi. Je n’eus pas envie de lui dire que peu de choses (vraiment peu!) de ce que furent ces gens et ces mois extraordinaires sera porté à la connaissance d’un plus grand public, qu’il n’y aura que de brefs récits décousus lors de soirées probablement arrosées avec mes ami.e.s et camarades, puisque le reste m’appartient, qui ne se peut ni transmettre ni oublier. Les participants à la réunion commencèrent à arriver et à la manière de recevoir son accolade (eh oui, en dépit du Covid, iels y eurent droit), je compris qu’il s’agissait d’un personnage , ou fort respecté, ou fort craint (c’est la deuxième hypothèse qui se trouva confirmée par la suite). Lorsque la réunion s’acheva, il me prit à part et partit brusquement dans une violente diatribe (test? provocation? conviction sincère?) visant « les contre-révolutionnaires qui n’ont de cesse de salir la personne et détourner les sens de l’action du comandante Ortega » et, à sa façon de me regarder, je compris qu’il connaissais parfaitement mon opinion là-dessus, que son allusion aux camarades parlant fort bien le français y était liée et qu’il avait joué au chat et à la souris avec moi depuis le tout début. J’eus envie de lui rentrer dedans, de lui dire ce que je pense des types de son espèce, mais je finis par lâchement me taire, tourner les talons et sortir sans un mot. Je l’imaginai rédigeant, tout à sa déroute, le rapport me concernant et où il était sûrement question de sa rencontre avec « un élément douteux en raison de son idéalisme et, surtout, de son déviationnisme petit-bourgeois », je souris en pensant à l’ami qui le recevra, le lira en se marrant et l’enverra d’une pichenette à la poubelle, puis me vint à l’esprit un slogan de ma lointaine jeunesse et le triste constat que depuis le printemps ’68, rien, hélas, n’a changé sur ce plan. Oui, on n’aura vraiment gagné que lorsque le dernier fasciste sera pendu avec les tripes du dernier bureaucrate, et ce n’est toujours pas demain la veille…

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cm 6

Des morts ne restent que les choses qui furent leur lot: l’héritage qui dissimule, la nuit qui étouffe, le rivage qu’ils embarrassent / les débuts hors de portée, les berceaux vides, l’endroit qui les tient comme s’il savait / la clairière que perpétue la rouille du temps / les jeux comme à l’accoutumée / rien qui se puisse dire, comme la vieillesse, cette chose que l’on comprend, mais qu’on ne lit qu’entre les lignes…

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j8

« Quand les hommes vivront d’amour / Il n’y aura plus de misère / Les soldats seront troubadours / Mais nous, nous serons morts mon frère » (Félix Leclerc)

Je pense aux lieux que je hante, à ce pays plus que jamais mien qui quelque part ne l’est plus, peut-être parce qu’aucun ne saurait l’être, hormis « that further country » dont parle un écrivain américain qui en connaît un rayon là-dessus.

Le monde d’en haut est ignoble, heureusement qu’il y a les camarades des campements, la foi partagée  en ce monde qu’on rêve de bâtir, mais comment oublier celleux qu’on rencontre parfois dans les bureaux et réunions, les fausses pétroleuses, les barbichus qui n’inventent rien, mais connaissent le manuel par coeur, les durs pas si purs que ça, les qui veulent casser plein d’oeufs pour réussir l’omelette, et là, du coup, mes doutes reviennent…

Dans deux mois (et quelques jours qui comptent double), sonnera l’heure du retour. En dépit de la pandémie qui rôde, que je suis pas à pas et qui m’effraie, Paris commence à me manquer, et les ami.e.s (une plus que les autres), les ballades sans fin ni but au gré des envies et des saisons auxquelles la ville me convie, les virées dans les galeries et les musées à la recherche du trouble et de l’impur et de leurs beaux dommages, de l’aveu qu’enchâsse la boîte à secrets où le créé cache le malaise sans remède que rien ne saurait combler, mais aussi le dégoût d’imaginer perchés sur le trône républicain, ou Macron rebelote et dix de der, ou les fachos, ou dame Pécresse, ou encore l’ambigu délice des soirées littéraires où (en vertu d’un choix ancien désormais vide de sens, mais que je n’arrive pas plus à regretter qu’à assumer pleinement) j’incarne, bien malgré moi et peut-être sans qu’iels s’en rendent comptent, cet écrivant de l’ombre sur le sort duquel se pencha magnifiquement mon cher Bolaño: « Ceux qu’il voit, ce sont les écrivains de Paris. Pas aussi souvent qu’il l’aurait dans le fond désiré, mais il les voit, et de temps en temps parle avec eux, et eux savent (généralement de manière vague) qui il est, il y en a même qui ont lu deux ou trois de ses poèmes en prose. Sa présence, sa fragilité, son épouvantable souveraineté servent à certains de stimulant et de rappel. » Pas sûr que j’accepte encore ce rôle, pas sûr qu’iels veuillent m’en donner un autre. Alors…  

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dlcm6

Il me faut t’avouer aujourd’hui ces lettres jamais envoyées, ces messages au langage cru, mais bien moins encore que les images précises, presque cliniques du désordre sans tabous ni limites des corps, le crescendo haletant sans censure ni césure ni ponctuation levant à l’extase finale. Peut-être il y a-t-il de meilleures manières de jouir, mais sûrement de bien pires pour rajeunir, car nulle musique ne manque à mon désir, que l’âge rendit savant, mais pas plus sage. Voilà, c’est dit, il n’y a plus rien à rajouter.

L’impossible rencontre eut pourtant lieu, car faute de pauvrement nous retrouver, nous nous sommes rejoints, ensemble, nous-mêmes.

Quelques clairvoyantes ont su voir en moi l’Autre que je suis vraiment. Tu en fais partie.

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fortaleza

Tout ce bruit derrière toi comme si la dépouille à venir te fit revoir cette vie vécue telle qu’il te sembla qu’il fallait la vivre, ce trouble que le temps ronge jamais loin de toi comme si quelque chose se devait d’arriver pour l’en conjurer, t’en protéger…

Pour l’heure, les seules choses auxquelles tu crois, c’est la mémoire entrebâillée, le concert des crapauds et des cigales, l’odeur âcre des feux, l’ordre à jamais absent, les verres de cette eau qu’on dit de vie dans la clairière qu’assiège le crépuscule…

Penser sans bouger, seul dans le silence, prêt à laisser la mélancolie sans présages envahir les repentirs de ce monde…

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