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Archive for the ‘élucubrations’ Category

Sébastien Ménard

 

« – celui de ce vieux conte une histoire qu’on se répète sans vraiment la connaitre -« 

Connaîtra-t-on jamais les histoires qu’on raconte, qu’on se raconte, les sentiers tordus, les biais, les rencontre vraies et celles qu’on s’invente, ce qu’on a perdu, ou pas, puisque inlassablement  ça revient dans ce qui est, et les lunes, et les coïts, et les déserts, et les combats où l’on finit vaincu, tout en sachant que la défaite n’est qu’un mot, une invention, un retard, comme la mort que tu m’aidas à repousser un peu, et bien davantage la peur qu’elle ne revienne.

 

« Ce qu’on ferait alors ces nuits-là – seuls nos corps en portent les traces. »

Les traces finissent par s’en aller, pas ce que furent les nuits, et moi dedans, cherchant, comme si l’autre ne l’avait pas déjà trouvé, et le lieu dit, et la formule qui l’efface…

 

« On voulait vérifier que tout était vrai – tout était là – vraiment là. »

Est-ce que ce qui est « là », qu’on voit, qu’on sent, qu’on palpe, qu’on déglutit, qu’on imagine un instant pouvoir faire sien est bien réel? Pourra-t-il un jour cesser d’être aussi fuyant, ambigu, multiple et incertain que nos désirs et nos peurs le perçoivent? Savoir répondre à ces questions, c’est consentir, à nos dépens, de s’abîmer dans la « santé essentielle », ne plus avoir à la quêter ou à l’écrire. Heureux, et malheureux, tout à la fois, ceux à qui cela arriva – c’est ce que je me dis, en priant que ça ne me tombe jamais dessus… 

 

« Rien n’est certain. »

Oui, rien, en effet – sinon la certitude que ta sentence est vraie.

 

« on a déjà écrit des histoires comme ça
pas la peine de la ramener
on a déjà écrit des histoires comme ça
« 

Oui, on a déjà tout écrit, et rien encore, puisque tout fond sans trêve, s’enchaîne, se dresse, serpente, arrache, raille, maudit et continue, ni tout à fait nouveau, ni vraiment répété.
Oui, on a déjà tout écrit, mais pas souvent comme ça, pas souvent comme toi, au moins depuis que l’amputé de Marseille, à l’agonie, murmurait qu’il lui fallait, dès le lendemain, remonter à bord pour d’autres départs; moi, en tout cas, je n’en avais pas lu depuis fort longtemps, de ces mots dont on a envie de dire, comme l’Arthur: « c’est aussi simple qu’une phrase musicale ».

 

« – nous cherchons un moment il existe ce moment -« 

Ce moment, il n’existe que parce que nous l’appelons, de toutes nos forces nous le voulons, lui que nous ne cherchons que pour qu’il existe.

 

 » Alentour
tout continue
et tourne. »

Alentour, et en nous, c’est ce qui fait encore durer, et pouvoir, et clamer, et pourfendre – tout en devinant que, quoi qu’on fasse, qu’on oublie, qu’on rejette ou érige, il n’y a rien à faire, car c’est elle, « la musique savante » qui « manque à notre désir », et y manquera, à tout jamais…

 

« (nous avons toujours attendu)
(nous avons toujours répété les mêmes
histoires)
(nous avons toujours continué)
« 

C’est comme si j’avais quelque part attendu que tu le dises pour que ma vie et mes histoires – pour insensées qu’elles aient pu être – se trouvent enfin confirmées, confortées, justifiées, aplanies, ratifiées…

 

« – sur nos voix un soir tard qu’on s’imaginait poète -« 

Nous étions trois à nous l’imaginer ensemble, en cet hiver ’70, François, Thierry et moi, nous nous l’imaginions exactement comme tes mots, sobres et précis tels le refus de l’oubli, me l’ont rendu, un soir tard aussi, juste à l’heure où je croyais ne plus pouvoir me l’imaginer – et qui était, plus que jamais, là, et bien là…

 

« À un moment précis
peut-être
plus rien
ne presse
plus rien
ne coûte
plus rien
on est là. »

Ce moment dont tu parles, qui n’est plus dans le temps, mais plutôt un lieu, j’y suis. Qu’on ne me demande pas comment je le sais – je le sais, c’est tout.

 

« <<C’était un soir – et les pluies l’automne
s’écroulaient ocres et lents.
>> »

Rien à ajouter, rien à retrancher à ces enchaînements de mots qui – lorsqu’ils nous frappent, nous pénètrent, nous veillent, nous vrillent – refont de nous, l’espace d’un instant dilaté à la mesure du monde, ceux que nous n’aurions jamais dû cesser d’être.

 

« puis – les choses qu’on appelle choses reprennent. »

Oui, elle reprennent toujours, les choses, elles finissent par nous narguer, même, du haut de leur permanence, de leur prescience, de leur indifférence; les mots, ah les mots, eux, c’est autre chose…

 

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C’est l’écriture, elle seule, qui approche à dessein les vestiges du silence auquel elle se devra désormais d’obéir – les blancs où elle se retranche, qui la précèdent avant de l’engloutir – sa solitude dans la langue, pleinement sienne, et pas seulement de ceux dont elle se sert…
L’instant qui l’inaugure, c’est le fragment qui l’augure, lui que rien ne lie ni ne ruine, qui rompt la clarté mais n’en dérobe pas la teneur, lui qui s’en va sans armes vers la clairière inavouée, mais dont ni lois ni vérités ne sauraient s’emparer, lui qui est accident, percée, effraction, deuil de l’achèvement, cendre des apparences, utopie qu’on brise, séparation comme suspendue, imprécision des traces qui, de la perte à venir, tout anticipent, mais ne portent témoignage que du Rien qui n’est qu’ultime détour par le multiple, écart hors de prix, écueil crispé, échafaudage renversé, étendue où l’on s’établit et rétablit à tâtons, comme hors du temps, héritage faisant se lever la « volonté de chance », le « coup de dés » que nul n’abolira, au Lieu où « rien n’aura eu lieu » que lui-même…

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« et la reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons. »

 

« En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi. »

 

« Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte? »

 

« Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée. »

 

« Ah! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n’avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c’était. – Et je m’en aperçois seulement. »

 

« <<Charge nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps>>, te chantent ces enfants. <<Elève n’importe où la substance de nos fortunes et de nos voeux>>, on t’en prie. »

 

« Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu? En tout cas, rien des apparences actuelles. »

 

 

« Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton coeur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et la jambe de gauche. »

 

« Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. »

 

« A ma soeur Léonie Aubois d’Ashby. Baou – l’herbe d’été bourdonnante et puante. – Pour la fièvre des mères et des enfants. »

 

« J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. »

 

« Il nous a tous connus et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour. »

 

« J’ai brassé mon sang. Mon devoir m’est remis. Il ne faut même plus songer à cela. Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions. »

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Pablo de Santis

 

« Nous devons nourrir des pensées qui nous permettent de survivre. »

Qu’il y ait des pensées, des esquives, des actes, des jeux, des parades, des fuites, des contre-feux allumés à l’heure propice pour « survivre à… », qui pourrait en douter? Mais si cela ne conduit qu’à « se survivre », à quoi bon?

 

« Vivre c’est oublier, et vivre longtemps c’est beaucoup oublier. »

Le temps perdu et les heures oubliées dessinent des figures qui ont bien peu à voir l’une avec l’autre. Le premier, on le sait, une madeleine suffit parfois à le reconvoquer, bien que je reste persuadé que ce qu’il nous semble – au bout de maintes volutes et parodies – avoir conquis n’a pas plus de rapports avec ce que le temps nous fit ôter, égarer ou abîmer qu’une bâtisse érigée sur les ruines d’une autre avec celle dont elle prit la place. L’oubli, lui, c’est bien autre chose. Le Funes du conte de Borges, celui qui se souvenait de tout, intégralement et simultanément, en est mort – souvenons-nous-en…

 

« Pourquoi les gens cherchent-ils ce en quoi ils ne peuvent croire? »

Ce à quoi l’on croit, en quoi l’on veut croire, en quoi l’on pourrait croire, on l’a déjà trouvé, ou c’est du moins ce qu’il nous semble, alors que toute quête, de la définitive à l’infime, ne saurait mériter son nom que dans la mesure où son objet nous perd, nous abolit, nous fuit en nous possédant – tout le contraire des croyances qui, elles, nous appartiennent, du moins si l’on s’aperçoit à temps, fût-ce au bout du bout, que l’on ne devrait avoir foi qu’en ce mouvement qui ne connait ni deuil ni trêve et ne tend que vers l’impossible horizon qui en est l’ascèse et l’accomplissement.

 

« …le goût de quelques chose que j’avais perdu en un temps antérieur à la mémoire. »

Oui, c’est bien de ces choses-là qu’il s’agit, les seules à peser et demeurer, les seules qui, par-delà l’obscur, le trouble, l’indistinct, l’excès et le désordre qu’elle nous font parfois convoiter, nous firent savoir, une fois pour toutes, sans détours possibles, ce que et qui l’on est.

 

« Ces marques donnaient à son corps la beauté de certaines statues anciennes dont une imperfection, le grignotage des siècles, un bras manquant, l’érosion due à un long séjour au fond de la mer, ouvrent les portes de la contemplation et arrachent la beauté à son enfermement. »

Jamais je ne résignerai à l’idée qu’il puise y avoir sur terre qui ou quoi que ce soit qui puisse « enfermer » la beauté, celle qui ne se tient pas plus dans la perfection que dans l’imperfection, mais dans leur incessante, avide copulation.Il y peu de choses qu’il me semble avoir comprises pour toujours, il y en a pourtant une que je partage avec Cristina Campo, à savoir, selon ses propres mots, que « c’est la beauté qui compte, sur elle que tout tourne et se joue » – en art et en littérature, tout comme ailleurs…

 

« Ne faites jamais deux fois la même chose, ne faites jamais quelque chose pour la première fois. »

Résumé parfait et sans parade possible des raisons qui me font croire, depuis longtemps déjà, que rien, jamais, n’est – vraiment, pleinement – ni « nouveau », ni répété.

 

« Les rêves cherchent parfois à nous montrer l’échec qui nous attend, comme s’ils nous préparaient pour l’avenir. »

Rien à ajouter, sinon que c’est incommensurablement vrai, et que ce sont les moins troubles qui remplissent le mieux leur office.

 

« Je lui dis oui, comme on répond dans les moments où l’on est soudain conscient de l’abîme entre les choses et les mots: n’importe quelle chose peut se dire, car aucun mot ne correspond à aucune chose. »

Moments entre tous essentiels en ce qu’ils révèlent, révèrent et occultent, ceux qui nous autorisent à proférer les pires mensonges comme à écrire les plus belles pages…

 

« Pour celui qui est resté sans voix, tout est signe et métaphore. »

Heureux ceux – si peu nombreux, à vrai dire – dont la résonance est telle qu’elle finit par apprivoiser et englober les deux termes à la fois, et nous le faire savoir…

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   Pablo de Santis

 

« De plus, ils ne savent jamais ce qu’ils cherchent; ; ils ne le savent que lorsqu’ils l’ont trouvé. »

C’est peut-être pourquoi il est si rare que l’on trouve ce que l’on cherche, ce que l’on pense chercher, ce que l’on se persuade de vouloir chercher, tant la joie d’avoir enfin trouvé (ou l’impression qu’on l’a fait, ce qui revient souvent au même) oblitère, confond et obscurcit la quête elle-même. Le temps retrouvé n’est que temps balbutié, simulé, sublimé, rebâti, au grand jamais celui que l’on avait perdu – et qui se doit de rester tel.

 

« Nous croyons que toutes nos décisions sont hasardeuses, qu’elles ne sont pas liées, jusqu’à ce qu’apparaisse, nette et tardive, la phrase cachée. »

Hasard et destin ne sont pas antinomiques, ils se traquent, se séparent, s’affrontent jusqu’à se confondre; la « vraie vie » n’est absente que si l’on s’escrime à donner un sens à leur corps-à corps, que si la poursuite du mot dernier, de l’obscure sentence qui finirait par éclairer, fût-ce rétrospectivement, ce qui a été et n’est plus en vient à se substituer à ce qui est, aussi vaine, confuse, retorse ou creuse puisse se donner à nous l’image du fleuve dans lequel elle baigne, et qui nous emporte.

 

« Nous avons tous un ennemi que nous ne soupçonnons pas, et auquel nous ne pensons peut-être jamais, mais qui passe des nuits blanches à réfléchir au mal qu’il peut nous faire. Il y a toujours un ennemi quelque part qui nous tient pour responsable de tout ce qui cloche dans sa vie. »

C’est de l’avoir tôt entrevu que je suis encore là, plus prêt à en découdre que jamais, maintenant que la camarde me tient en joue, de plus près, encore et encore, à chaque jour qui passe.

 

« Le destin se moque des dates. Avant ou après sont des mots qui ne signifient rien dans la langue de l’éternité. »

Les dates, c’est nous qui en établissons secrètement l’ordre vrai, la signification, la somme des effets. Pesés à cette aune, « avant » et « après » ne veulent plus rien dire, et c’est encore Borges qui nous le fit sentir comme nul autre, il y a fort longtemps déjà: « cette pure répétition de faits homogènes – nuit sereine, odeur provinciale de chèvrefeuille, argile fondamentale – n’est pas simplement identique à celle qui se produisit à ce coin de rue il y a tant d’années; elle est, sans ressemblances ni répétitions, la même. Le temps, si nous pouvons saisir cette identité, est un leurre: le caractère indistinct et inséparable d’un moment donné et de son hier apparent, ou d’un autre et son aujourd’hui apparent, suffit à le désintégrer. »

 

« Qui ne s’est pas une fois demandé, la nuit, dans une maison perdue en pleine campagne, loin de l’université et des lumières des bibliothèques, s’il n’y avait pas du vrai dans les contes des bonnes femmes et les peurs traditionnelles. »

Je plains celle ou celui qui ne se l’est jamais demandé, tant cela en dit long sur ses misérables, insignifiantes peurs, presque toujours liées aux faux accomplissements de tout petits désirs…

 

« Quand elles tombent dans les pièges tendus dans les bois, quand elles se laissent traverser par les flèches des chasseurs, les licornes, tout en conservant ce qui les rend uniques, cessent d’être des licornes. »

Comment imaginer un seul instant que la différence pourrait se fondre dans la mêmeté, fût-ce à l’heure de la mort de qui la porte, que l’altérité cesse d’un coup d’être ce qui la fit être (humble ou fière, qu’importe), nous laissant seuls, face à nous-mêmes?

 

« <<Les oracles n’ont pas cessé de parler, mais nous n’avons plus d’oreilles pour les entendre.>>, écrivait Lichtenberg. »

Et il en sera ainsi tant que durera cette « éclipse du messianique » dont parla Steiner et que je limite, en ce qui me concerne, au seul messianisme révolutionnaire, tourné vers d’autres futurs, d’autres courbes, d’autres flux, une autre Histoire enfin écrite par « ceux d’en bas », vers ce Tout plus grand que la somme de ses parties, et dont notre misérable époque semble avoir perdu jusqu’au souvenir…

 

 » – Moi, je ne pourrais pas m’en contenter. Chaque livre est une totalité.
– C’est une illusion. Comme dire qu’une vie est une totalité. Même s’il s’agit d’une longue vie, d’une très longue vie, rien ne se complète. Il n’y a que des chapitres isolés. »

L’illusion de la totalité, même au prix d’une totalité faite illusion, c’est la fiction qui la réalise et la parfait; c’est en ce sens qu’elle incarne, ET l’une, ET l’autre – alors que nos pauvres vies ne sont, hélas, ni l’une, ni l’autre…

 

« Je découvris un passe-temps auquel Calisser n’avait jamais accordé d’importance: la recherche de ce que les livres gardaient entre les pages. J’y trouvais un billet périmé, une photographie de mariage, des fleurs séchées, une lettre décolorée, des programmes de cinéma, un ticket de tramway de la défunte Compagnie du Sud. Je contemplais longuement ces traces de lecture, ces marques laissées dans des livres lus dans le tramway, le métro, au lit, à la plage, au café. J’aimais ma collection, elle formait les lettres d’un message secret. »

Il n’y a d’ordre secret, d’appel secret, de « message secret » que pour celui qui fait de cette magnifique supercherie la condition de son éveil. Le rappeler, c’est dire de fait que ce qui me rapproche du symbolisme et du surréalisme est également ce qui m’en arrache: dans les deux cas, simultanément, irrémédiablement.

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« En parcourant avec une crédulité enthousiaste la traduction anglaise d’un certain philosophe chinois, je tombai sur ce passage mémorable: << Peu importe au condamné à mort d’être au bord du précipice puisqu’il a renoncé à la vie. >>  À cet endroit, le traducteur a placé un astérisque pour me prévenir que son interprétation était meilleure que celle d’un sinologue rival qui traduisait de cette manière: << Les serviteurs détruisent les oeuvre d’art, pour ne pas avoir à juger leurs beautés et leurs défauts. >> À cet instant, tels Paolo et Francesca, je cessai ma lecture: un étrange scepticisme s’était insinué dans mon âme. »
(Jorge Luis Borges)

« Traduire, c’est oublier », dit quelque part Pablo de Santis; je ne saurais dire pourquoi, mais j’eus, à l’instant même où je lus ces mots, l’entêtée sensation de les avoir déjà vu ailleurs, il y a bien longtemps, ou même d’avoir toujours su ce qu’ils recouvrent.  C’est sans doute parce que j’aime par dessus tout ce genre de sentences, lapidaires et paroxystiques, tenant à la fois de l’oxymore, de la provocation, de la blague, du paradoxe et, surtout, de l’intime connaissance de ce qu’elles énoncent. Ce sont elles qui me donnent envie de poursuivre une lecture qui se serait sinon interrompue pour un temps indéterminé, ou aurait même été abandonnée à tout jamais, ce sont elles qui me donnent envie, si le livre que je parcours est en langue étrangère, de le traduire, ne serait-ce que par bribes (quelle importance pour celui qui ne le fait ni pour un éditeur ni pour la postérité, mais pour son seul plaisir, son « bon » plaisir?) – tant, pour ces livres-là, la partie sait, peut et veut englober le tout, sans rémission.

« Une langue maternelle: cela n’existe pas. Nous naissons dans une langue inconnue. Le reste est une lente traduction. »
(Ulises Drago: Babel)

Car ce n’est jamais une langue qu’on traduit, mais un acte délibéré et unique dont autrui nous fit don, un fait concret trouant la rumeur qui lie Babel à l’aphasie, prémisses de ce jeu où l’on entre, pour commencer, à reculons, puis fasciné par l’ordre improbable des signes se muant peu à peu en corps isomorphes – dialogues où imprévu et imprévisible se courent après – frontières qu’il est parfois interdit, non seulement de franchir, mais d’apercevoir,  mais où « la différence s’insère au coeur du même » (Haroldo de Campos) –  trocs avec l’impossible, entrelaçant fracas, bonds, caresses, détours – infrangibles remparts à l’abri desquels, tout en faisant semblant de renoncer à pratiquer ces « vivisections » qu’évoquait Campos, on les ré-énonce – dissimulations lacunaires, mais sans béquilles, à qui le voyage vers ce qui dans la langue est mutant, « fluide et provisoire » – en reprenant les termes de Steiner – est seul à confier la garde…
Frost a tort de penser que « poetry is what is lost in translation », car tout poème, source ou trans-création, est en lui-même et par lui-même traduction, comme l’est le silence qui le trahit, l’éloignement qui en autorise la rencontre, l’indécision qu’il rumine et l’opaque qui le traverse, la relation mélancolique et compliquée, fusion et adultère à la fois, qui lie, lorsque poème il y a, le langage à d’autres codes, d’autres échos, d’autres effets et affects, démontés puis remontés par ceux – ni messagers, ni usurpateurs, ni illusionnistes – à qui Pound une fois pour toutes intima: « make it new! » et qui depuis, sans crainte ni illusion, s’y essaient...

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   Cortazar, roi des cronopes

« Un petit tango encourageant:

<<Continue, ne t’arrête pas, Apprends à dissimuler – >> »

Le parolier de ce que notre cronope appelle « un petit tango » a tout compris, car qu’est-ce la littérature (toute création, en fait) sinon l’apprentissage d’une nécessaire dissimulation, seule à même de faire en sorte qu’à travers elle, l’oeuvre soit – du moins pour les meilleurs – infranchissable secret et lumineuse évidence, tout à la fois.

« Ce qu’il est convenu d’appeler <<classique>>, c’est toujours un certain produit obtenu en sacrifiant la vérité à la beauté. »

Cela ne s’applique pas uniquement à ce que Julio désigne par « classique », car la beauté, on sait ce que c’est (chacun de nous à sa façon, bien entendu), alors que la vérité…

« For such gestures, one falls hopelessly in love for a lifetime… » (Rose Macaulay, citée par Cortazar dans l’ouvrage)

On peut donc s’estimer chanceux d’avoir été épargné par de tels gestes, tant le « sans espoir » est, lui, sans réplique…

« Chez les grands poètes, les mots ne véhiculent pas la pensée; ils sont la pensée. Laquelle, bien entendu, n’est plus pensée mais langage. »

De plus lapidaire et obscure manière, Michel Deguy ne disait pas autre chose: « la poésie pense-à pour pouvoir penser« . Il m’arrive très rarement de me citer moi-même, mais comme je ne saurais mieux le dire aujourd’hui qu’il y a trois ans, je le ferai cette fois-ci: « Comment ne pas voir que la poésie – et non pas ce qui, hélas, en tient parfois lieu – n’a de cesse de fouiller, souffleter, caresser les faces jumelles du logos, de muer en pure présence sa vraie nature, celle d’être en même temps, d’un même élan, parole ET pensée? »

« Si tu dois vraiment souffrir, que ce ne soit pas à cause de ce tu écris mais à cause de la façon dont tu les fais. »

S’il ne m’est que fort rarement arrivé de souffrir à cause de ce que mon écriture, après moult ratures et jets rageurs en direction de la corbeille, finit pas produire (car comment espérer que d’autres croient en ce que vous leur confiez si vous n’y croyez pas beaucoup vous-même?), la façon, elle, m’a souvent désolé, rempli de honte même, et ce plus d’une fois, tant je sais (bien qu’on ne me l’ait pas trop fait sentir jusqu’à présent) à quel point je ne suis qu’un paresseux, un velléitaire, un dilettante, et que c’est là ma vraie nature…

« Sottise de dire: <<Je dispose de peu de temps>>, alors que c’est le temps qui dispose de toi à son gré. »

Qu’il en dispose alors comme il faut, comme il se doit, comme il me le doit, dussé-je l’aider un peu à ce faire…

« Middleton Murray se tue à vouloir expliquer Keats par ses vers et sa correspondance. L’erreur de toujours, inévitable; on oublie que ce sont là les épaves du gros orage silencieux, de l’ouragan sans vent qui a lieu dans les intervalles.« 

Rien à ajouter, sinon que c’est bien comme cela que j’ai moi-même ressenti la chose, depuis le tout début, et sans désemparer depuis.

« Aller du tout aux parties, comme aimait le vieux Parménide, dont c’est la Gestalt. »

La passion du fragment, est-ce bien d’aller de la totalité vers ce que, bien que moindre, la fait tenir, l’éclaire et l’accomplit, ou alors n’est-elle plutôt passion de ce que, éparpillé et dispersé, n’est autre que le tout lui-même?

« Seule chose à faire: partir. Rester c’est déjà le mensonge, la construction, les murs qui fragmentent l’espace sans l’annuler. »

Partir, oui, sans doute, unique délivrance. Reste à confier au kaïros le choix de la bonne heure, celle qui nous délivrera du poids du départ, tout en le faisant regretter aux autres…

« Ça nettoie, ça fixe et ça ajoute. »

C’est, très précisément,ce que m’apportent les livres dont je ne me sépare jamais, ceux qui m’appartiennent autant que je leur appartiens. Rien que cela, mais TOUT cela.

« Si se tuer est une échappée, ne pas sortir en claquant la porte. [*] Le point final est minuscule, on le voit à peine sur la page écrite; on ne le remarque que par contraste quand après lui vient le blanc du papier. »

Ne pas être Rigaut, en somme. Alors que l’idée de m’en aller (oh fort discrètement, par la plus dérobée des portes) m’a bien effleuré par moments, celle du blanc qui seul parachèverait et justifierait l’oeuvre m’en a toujours violemment éloigné. Blanchotien je le suis, ça oui, mais pas vraiment à ce point…

« Toute destinée, aussi longue et compliquée qu’elle soit, comprend en réalité un seul moment: celui où l’homme sait à jamais qui il est. » (Jorge Luis Borges: Biographie de Tadeo Isidoro Cruz)

Privilège ou malédiction, il me fut donné de tôt l’entrevoir, et d’en avoir la ferme confirmation par la suite. Car il s’agit d’une énigme, pas d’une révélation, et encore moins d’une chose qui procéderait d’un choix. Si l’on m’en avait donné un, j’aurais à coup sûr refusé de savoir, tant le vouloir s’effrite dès que l’on en a connaissance.

   Borges photographié par Daniel Mordzinski

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