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Archive for the ‘journal de bord’ Category

Quoique ce fût le jour, même mise en joue: quels embroussaillements percer, quelles sentes, quels octrois, quel ressentiments, quelles mornes secouant les jours d’épreuve tes pans de suie, quels draps frayés, quelles cendres t’embarrassant, quelles ingérences des bords, quelles piques, quels blés trop noirs, quels ventres, quelles menaces?
Pays plats, pays de gravats, sites aux oeillères t’empêchant d’entrevoir ce que tu y cherchais – et tes allures d’emblée aveugles – et tes langues déplumées – et la mémoire des failles débordant l’impossible – l’oubli au plus haut – la quête que rompent tes traces – les flancs heurtés des pleureuses semant leurs cailloux sur le festin des morts – la nuit tôt venue qui cerne et contraint veilleurs, meneurs, tresses et renvois – l’appât qui finit par mettre un nom sur la malice de la flamme, l’écart châtié, l’accueil que comblent tes clairières, dons des voix de cet Autre qui t’estompe, te préserve, se reconnait dans les déroutes de tes mondes, et les déserts que l’on y imagine.

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Lorsque Ricardo Piglia nous rappelle que « la plus grande leçon de Borges est peut-être la certitude que la fiction ne dépend pas seulement de celui qui la construit, mais aussi de celui qui la lit » , le lecteur par lui inventé étant « le plus créatif, le plus arbitraire, le plus imaginatif qui ait existé depuis Quichotte [*], dispersé dans la fluidité et le ratissage, qui a tous les volumes à sa disposition », poursuivant « des noms, des sources, des allusions », passant « d’une citation, d’une référence à l’autre », car « tout n’est pas fiction, mais tout peut être lu comme une fiction », le propre de Borges étant son extraordinaire capacité de lire l’Univers de la sorte et à croire au « pouvoir » de cette lecture, je me rappelle ma première rencontre avec ses écrits, en pleine période « mao », le lucide émerveillement qui fut le mien, et, surtout, combien il m’aida à préserver la jamais perdue ou démentie distance critique, l’angle mouvant d’ombre, l’indispensable marge, la nécessairement indomptable différence.
Tant d’années se sont écoulées depuis ce temps béni où tout semblait possible, tant de choses ont changé aussi, se sont modifiées, transformées, et moi avec, sans pourtant rien renier ou oublier.
Deux n’ont pourtant pas varié: mon ferme engagement à gauche (la vraie, cela s’entend), et tout autant, bien entendu, conséquence de ce qu’on a appris et compris depuis, le rejet total, absolu, viscéral de tout mélange DIRECT de la politique avec la création littéraire et artistique, de tout asservissement de celle-ci à un parti, une idéologie, une entité, une foi, une organisation ou une classe (fût-ce « l’ouvrière »), de tout retour, même en rasant les murs, masqué ou oblique au « jdanovisme », à « l’art pour les masses » ou à ce « réalisme » tout autant scabreusement souillé que noble mot « socialiste » auquel il fut en l’occurrence accolé (je me réfère au « vrai »socialisme, rien à voir avec le parti qui en usurpe le nom!)
Ce retour n’est pas une vaine crainte, une vue de l’esprit à peine, on voit en poindre les prémisses ici et là, parfois de par les plumes les plus inattendues. Je tiens à dire – simplement, mais publiquement – à ceux qui sont en train d’en ourdir la honteuse genèse qu’ils me trouveront sur leur route, sans d’autres armes que mes convictions et mes modestes moyens, mais bien décidé à ne pas baisser les bras, comme naguère et comme toujours.
Et – soyez-en certains – je saurai m’en souvenir en marchant à nouveau sur les traces de l’Aveugle, de celui qui est l’un de ceux (bien rares au demeurant) qui incarnent, en reprenant l’âpre et belle formulation de Michon, « la littérature en personne ».

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« L’Or du Rhin » = « l’ordure, hein« : propos d’une si ample et indécrottable bêtise qu’ils me font remercier la Divine Providence de m’avoir un tout petit peu mieux pourvu en neurones (je parierais que l’auteur est un ancêtre des anti-heideggeriens tendance Faye fils et et de ceux qui liraient Jünger, pour peu qu’il sachent de qui il s’agit, en se bouchant délicatement les narines – Dieu et Saint Marx savent pourtant à quel point je me situe idéologiquement et politiquement aux antipodes de ce que les deux incarnent!)
Ne nous arrêtons pas en si bon chemin, alors: Wagner étant antisémite, Nietzsche nihiliste, Gramsci bolchevik, Heidegger nazi, Politzer communiste, Cavaillès et Canguilhem d’indignes représentants de « l’anti-France » ( en ces « temps troubles », comme on dit chez Marine la bleue), Benjamin marxiste, Badiou mao, Žižek totalitaire, il ne nous reste plus qu’à nous rabattre sur BHL et Finkielkraut, qui ne sont rien de tout cela (et rien du tout, en faisant court), les pauvres…

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jouissez

Dans son impayable préface au (bien plus sérieux, lui!) ouvrage de Christopher Lasch « Culture de masse ou culture populaire? », l’inénarrable Jean-Claude Michéa nous explique longuement que le slogan « Jouissez sans entraves! » qui fleurissait sur les murs de ’68 était en fait tracé – à l’insu (mais en est-on sûr?) de ceux qui en furent les auteurs et les protagonistes, voire même à leur corps défendant (mais comment savoir, surtout qu’il y avait des deleuziens dans le lot?) – par « la main invisible » du marché, du capital apatride, du libéralisme sur le retour, mais déjà de retour dans sa variante néo (ben, ça alors!)
Cela ne me concernait pas, j’étais à l’UJCMLF – du moins jusqu’en février ’69 (date du virage vers les « spontex ») – ça s’était du sérieux, les gars, si j’avais écouté nos chefs, j’aurais pas beaucoup joui, même avec des entraves, car chez les « ossifiés » (comme on les appela après la rupture), faire l’amour, c’était scandaleusement dissiper des énergies bien plus utiles pour que « mille fleurs s’épanouissent ». Dire que ça m’a guéri à jamais – non pas de l’imprégnation marxiste, non pas de la haine du capitalisme (ça non, oh que non!), mais de certains sommets, et non des moindres, de ce que peut être par moments la connerie militante (ou plus exactement « campiste » ne serait qu’un incroyablement doux euphémisme.

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Il n’y a, à mon sens, nul hiatus, ni incompatibilité entre les formes d’engagement, y compris les plus radicales, visant à modifier en profondeur ce qui est tel qu’il ne devrait plus être (en le purgeant de ce mal qui n’y est nullement ontologiquement inscrit et en abolissant en lui ce qui, vicié, se fige en perverse loi et est forgé par elle), et les recherches, y compris les plus subtiles et ouvertes, du sens comme des modalités de cette transformation…
On ne sera (définitivement ?) débarrassés de l’inhumain inhérent au capitalisme qu’en écourtant autant que faire se peut – au sens du temps historique, cela s’entend – ce que Steiner appelait « l’éclipse du messianique », et ce, jusqu’à y mettre fin, remodelant ce que le même Steiner éclairait comme étant des «futurs passés», nous mettant sans désemparer en chasse des commencements, de cette origine qui tout contient et récapitule afin d’oblitérer toute possible falsification.
Certains, se disant du même côté nôtre, se font néanmoins les porte-parole d’injonctions contradictoires : d’une part, ils s’inquiètent des délais que cette nécessaire réflexion (quête, même, dirons-nous) impose par la force des choses – de l’autre, ils se disent convaincus (l’air atterré pour les meilleurs d’entre eux) que cette abomination, l’horreur absolue que fut le stalinisme a définitivement souillé, putréfié, perverti non seulement les potentialités de l’hypothèse communiste et la matérialité de sa possible inscription dans la réalité, mais le vocable lui-même, rendu tabou à tout jamais.
Ce à quoi je rétorque que c’est précisément parce que le stalinisme fut tout cela, et bien au-delà, le fossoyeur de loin le plus abouti de tout véritable mouvement d’émancipation, plus «efficace » en cela qui les pires attaques venant « d’en face », que cette réflexion est indispensable afin que les mêmes causes ne finissent pas par produire les mêmes effets.
Je précise d’ailleurs que le choix des expressions « du même côté » et « ceux d’en face » est délibéré, et point innocent : en ces temps de lamentable confusion idéologique , la désignation des ennemis, la reconnaissance du simple fait qu’il y en a bel et bien plusieurs (néolibéralisme ET fascisme) me paraissent au contraire relever de la salubrité publique et du plus élémentaire bon sens.
Aucun paradoxe non plus dans le fait qu’en ce qui me concerne, «l’oeuvre pour l’oeuvre » (ceci étant vrai pour la littérature plus encore que pour les autres formes de création), celle en apparence la plus éloignée des bruits et des fureurs du monde, la plus close sur son «autiste» secret, est en même temps celle qui est le plus difficile à récupérer et maculer par l’horreur marchande, celle qui en dribble le plus aisément les tentacules, celle en qui le Réel (et non pas ces réalités par essence interchangeables – «qui auraient pu être autres», selon l’heureuse formule de Borges) trouve pour de vrai aliment, vigueur et résidence.

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L’espace n’a pas à se justifier, demain n’est pas son horizon, lui qui se laisse élire par le chemin ici et maintenant déplié hors l’illusion qui le meut, faisant toile de fond du présent ramifié et précaire, jamais inféodé à ce qui fut pas plus qu’à ce qui vient – et encore moins à l’horreur du cadastre, à l’enfermement qui exige que l’on remonte à ses sources, à ce qui, répété, s’adoube lui-même, trafiquant la fuite de l’intrus anéanti dans ses brumes, qui se laisse, visage caché, filer vers l’inconnu, sombre et s’y prolonge, échoue, bredouille et s’y épanche, bute sur le dernier enclos, mais s’accorde d’emblée à l’Ouvert repu de tracés, à l’éloignement ténu et délié où prennent appui les signes présageant l’urgence de l’acte, ses abandons, ses fins, ses créances.

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C’est à l’affût (celui-là même à qui il te faut rendre gorge et justice) que s’aiguise le regard de qui  n’espère plus rien, mais s’attends à tout, jusqu’à l’étonnement qui l’efface et l’affermit sans l’en déposséder.

Ce qui t’entoure – tu ne le sais que trop – ne vaut que par le questionnement de ce qui te fait être, régir, et disparaître, ne laissant subsister de l’exil qui t’en décharge que les attaches, les traces raccrochées à l’illusion retrouvée, aux rebours qui s’y logent et s’y étalent, aux décors qui la tiennent sous leur coupe le temps de s’y accoutumer, aux désirs repartis dans l’inachevé de la lumière…

Tien le souvenir ras, la matrice sans appel, la glissade raréfiée qui te fit regagner la terre ferme, mais pour l’Autre, celui qui parachève et corrompt, se rétracte et bascule, ne s’encombrant que de ce « peut-être » qui n’est ni doute ni inquiétude, mais flottement imprécis, crissement des repères, trahison fertile se laissant porter par les corps et les paysages, sans guetter, sans scruter, sans enfermer.

Regarder: jeu gratuit biffant la profusion des causes, le net méplat qui te nargue, l’incertitude du passage par où tout tombe, se désagrège, découpe et suspend l’inconfort du clos, les jointures d’emblée gourmandes, le foyer en loques qu’ensauvagent les murmures le chevauchant, le dépouillement ébréché, puis élu, les clins d’oeil en vain bannis qui s’en détachent sans le fausser, l’ultime face à face avec le vieux passant qui court à sa perte, se cramponne aux domaines submergés, finit par récupérer ce présent déjà creux, le grand vent en réserve du hasard, la dureté du surcroît, et sa fatigue…

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