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« Tentation de l’Ailleurs, même quand on sent s’ouvrir l’implacable azur sous les incertitudes de la réalité. » (Gottfried Benn)

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Puisque les jeux sont faits, puisque nous fûmes pris de court, mais restons seuls en piste, puisqu’il nous faudra vivre avec ce temps qui ne nous suit plus, ne nous abandonne pas plus qu’il nous possède, ne trafique plus sa noirceur, n’abat plus sur nos têtes sa disgrâce et ses rognures, puisque nous sommes enfin portés disparus, dissous, rejetés, voués à remâcher le goût et le dégoût d’être, il nous reste à tout brûler devant nous, sauver la marge, vivre comme si le monde n’était plus à sa place, dénier à la fiction ses caches, ses combles, ses oubliettes, la tenir à distance, s’en absenter sans la heurter de front, ne la livrer qu’à ses vertiges, à la tenace envie d’offrir ses fracas, ses foulées, ses aveuglements, les contaminations où elle se donne telle qu’elle est au débraillé des formes, des silhouettes remises à l’unisson, de la brisure que seul viendra combler le périple somnambule, ses mises en scène, ses écarts et effets, ses glus, ses raréfactions, ses reculs, ses nébuleuses, ses décalages…

Juste une torsade de plus, sans sources ni preuves, qui temporise, ordonne, discrimine, négocie avec la camarde une taie dans l’oeil de la Méduse, un pli à peine que la décrue laisserait derrière les relais esseulés, enchâssant l’épaisseur qui n’est que ce qu’elle montre, égarant ses propres pistes, s’enfermant dans la répétition, se laissant choir contre les manigances du langage.
Vie trouée, hachée, taillée à vif dans le pêle-mêle toujours menacé de disparaître, de mimer l’envers raclant sous nos semelles ses résidus, ses louches déchets, ses allusifs dépouillements, l’échéance expulsée du concevable, le trouble séparé, vicié, qui ravage la scène du monde, lui fait craindre la délation teinte de noir, morcelle jusqu’aux contours de qui n’est plus…

Puisque l’empreinte n’a plus le temps de se faire trace, et la maudire ne fait pas plus peur que la rendre indifférente, puisqu’on peut presque tout faire et tout dire, puisqu’il n’y a plus d’inavouable s’éprouvant tel, puisque tout a une chance d’être regard, lésion, séparation, contagion désormais vouée au seul possible qui produit seulement parce qu’il ne sait plus se produire, puisque du souvenir au préjugé il n’y a plus d’erreur qui nous submerge, puisqu’il est déjà trop tard pour oser s’écarter, se trahir, retrouver à tâtons le point de départ, déchoir le doute ou s’en nourrir, bafouer la règle, se venger du désir pendu à nos basques, puisque tout n’est que décollage, démontage, non-lieu qui brouille et assouvit, se rappeler que « le jeu est plus grand que les joueurs », toujours soustrait à leur féroce clarté, qu’il se perde ou se range, qu’il s’accomplisse ou s’épuise, qu’il feigne ou se multiplie, qu’il frappe du même égarement le temps réfractaire et le ralenti qui nous guette.

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« Seule guérit la plaie l’arme qui la fit. » (Hölderlin)

Ces rôdeurs, ces revenants, rétifs aux charmes de la coutume, étrangers en nul lieu, fidèles au refus de durer, de conjurer la souillure, de dissuader l’ultime cabriole, évinçant le délit fait alibi, lui qui soulage l’inavouable, périme la menace, enraye le leurre, contourne le saccage, épie les décors sans issue, file sans dire où il va, abdique des tumultes, se dépouille des verrous, tisse le filet méfiant, évince les gouvernails, endeuille les broussailles, brouille les tracas (mais avoue le surcroît qu’ils engendrent), désapproprie les voies du large, se retranche de l’absolution, hante la proximité où la langue reconnait ses faux morcelés, rejette destins et défis, porte remède à l’esquive par elle-même dupée, aux gribouillis, aux fourbes facéties, démâte les fuites, dénigre la frontière alourdie du soupçon que ses propres fins enserrent, épouse des traversées proscrites l’empêchement de l’habiter…

Quel abri si l’ennemi est en toi, imprévisible, inapaisable, fournaise qui vient vitrifier, sangsue arrachée se nourrissant d’elle-même, insane mouroir, délabrement instruit de ses énigmes, qui alors sinon la langue sans domicile fixe, parente de l’érosion, de l’embouchure aux méduses, de la chair opaque des jours, des déluges clairsemés, de l’absolu deux fois vain, du parjure comme horizon ultime?
Quelle peur rapprochée sinon celle de l’indifférence qui met à mort et presse le pas, à la périphérie du réel tremblé, redoublé, dont l’épreuve ne peut que décevoir, ni présent ni lointain, ni même ni autre, ni mensonge ni vérité, livré aux surenchères sans bornes, aux figures domestiquées qui dictent leur lois et nous inventent, aux parias broyés, errant, éperdus, de lieu en lieu, purgés du doute qui révèle et transmet comme du désir que cela enfin commence…

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« Le lecteur, celui qui, serein, persévère dans le déchiffrement des signes, qui construit le sens dans l’isolement et la solitude, intransigeant, pédagogue vis-à-vis de lui-même et de tous, ne perdant jamais la conviction absolue de la vérité qu’il a déchiffrée… » [*]
« Il y a toujours une île où survit un lecteur, comme si la société n’existait pas. Un territoire dévasté où quelqu’un reconstruit le monde perdu à partir de la lecture d’un livre. Il vaudrait mieux dire: la croyance en ce qui est écrit dans un livre permet de reconstruire le réel perdu. » [*]
{mettre en parallèle « Continuité des parcs » et « Fin d’étape » de Cortazar et y réfléchir partant des idées ci-dessus – note de A.R}

« Marx a critiqué l’idée de degré zéro de la société dans le mythe de Robinson, parce que même un sujet complètement isolé porte en lui les formes sociales qui l’ont rendu possible. L’isolement présuppose la société que l’individu veut fuir. » [*]
« Il y a toujours un livre dans le désert, qui y survit, qui en contient la vérité et en prédit la fin. » [*]
{pousser l’analyse en liaison avec les pages consacrées au roman de Conrad « Au coeur des ténèbres » et au personnage de Kurtz dans l’essai « Forêts – essai sur l’imaginaire occidental » de Robert Harrison – note de A.R}

« Celui qui lit à partir d’un tel lieu suit une trace dans le texte et, fidèle à ce parcours, envisage les alternatives laissées de côté par l’oeuvre [*] Bien plus qu’à lire comme si le texte avait un sens caché, on tend à interpréter dans un sens musical, d’imaginer les variantes possibles et les modulations, comme si le livre n’était jamais terminé. (D’ailleurs), aucun livre ne l’est, aussi réussi soit-il. le texte clos et parfait n’existe pas [*] Manuel Puig disait que, chaque fois qu’il se mettait à lire un roman, il commençait à le réécrire. » [*]
« E.M. Forster imagina, dans , tous les romanciers des différentes époques en train d’écrire en même temps à la table d’une bibliothèque avec toute la littérature à leur disposition. Une idée qui, bien sûr, s’oppose à la notion d’histoire littéraire ou de progrès, à l’idée de linéarité et de hiérarchie; tout élément du passé peut être utilisé comme s’il était neuf. » [*]
{mettre en rapport les idées ci-dessus avec d’autres, glanées dans « Brouhaha – les mondes du contemporain » de Lionel Ruffel et « Le point aveugle » de Javier Cercas – note de A.R}

« L’épiphanie est là, dans l’ignorance du sens immédiat, dans le mouvement de distanciation et de recul vis-à-vis du sens. » [*]
« La lecture se situe dans la continuité des corps, elle ne les ignore pas, elle les intègre. » [*]
« La forme surgit de la matière et obéit à une logique qui répète le désordre de l’expérience [*] tout en rompant les liens et en cryptant le sens. » [*]
{comme le moule de métal d’une sculpture qui disparaît, ôté ou caché par la matière – note de travail A.R}

« La métempsychose est une métaphore des effets de la lecture, les vies possibles, les vies désirées, les vies lues [*]
{dialogue entamé depuis longtemps déjà et se voulant aujourd’hui respectueux hommage à Piglia qui nous a quitté récemment, laissant dans les lettres argentines, hispanophones et mondiales un vide difficile à combler – note de A.R}

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« Les noms, mais c’est tout. Pour ma part, je ne critique jamais les faits.
Mes seules critiques vont aux mots. » (Oscar Wilde)

Ô liberté grande de confondre, croiser, toucher, heurter, de forger d’énigmatiques culbutes préfigurant l’enfer qu’on nous prépare, n’y convier que l’évitement et l’incertain, lâcher ces choix qui ne dévoilent que le passé, miser sur ce que dissipe la traînée qui nie et désavoue, oublier ce que l’on perd en nous retournant…
Ô lieux nomades où nous sommes nus, où tout s’écroule, les bricolages, les manipulations, les parasites, les supercheries, les détours, les convulsions et défaillances du possible, la soumission aux clameurs, aux bruits de fond, aux grincements, aux broyages, aux friponneries, aux cache-misères, à ce que l’on corrige en trichant, à la frontière qui se meut et nous efface…

Remplir le contrat, c’est remodeler, décaler, tronçonner, délier, partager sans juger, alléger l’excès, démanteler ce qui va trop vite, fuit et se méfie, le détour où « l’arrêt de mort » nous met en place et nous dénoue. Tout sera joué, alors, infiltré de toute part, débusqué là où le temps sans bord s’accomplit, où l’accident se fait amorce, secrète sans relâche issues et fardeaux, où les fantoches se donnent comme tels, ne prennent sur eux aucun retard, longent cette proximité par où le dehors s’engouffre, ces lignes d’erre dont s’écarte la boiteuse fortune de nos défaites, ses présages déviés de leur course, les miroitants hasards qui l’en délivrent.

sst Jean-Luc Moulène, exposition « Soulèvements » au Jeu de Paume

« …comme s’il n’attendait qu’une chose, entrer dans cette visibilité qui devrait lui permettre, à lui précisément, de devenir invisible » (Enrique Vila-Matas)

Loin du regard infirme à l’appréhender, poser la seule question qui vaille (« qui veut et que vaut ma mort? ») – s’abriter dans l’écart et la différence – se délester des pièges de la vieille radoteuse – distinguer, désosser, recompter pour de bon les déplacements, les effacements, les brèches à juguler, la foi jurée en qui s’en empare – ne se livrer qu’à sa force méandreuse, au recel investi de la belle mission de nier – dépecer (esprit et lettre) le faucon toujours revenant au leurre, jamais au bras de son maître…

Vouloir l’écrit à la fois sans fard et sans fond relève de l’impossible ou de l’imposture.

N’écrire qu’à l’encre invisible – respirer un autre air que celui des temps – loger l’angle mort au coeur même du texte – effacer renvois et parti-pris, l’opacité se rongeant elle-même, le déni lissé, le tatouage jamais là où on se reconnait – oublier le cauchemar de substituer au Réel la pure (et pauvre) performance, avec ses difformités, ses noms codés, et puis ce qu’ils épient, trahissent, ruminent – se réinventer face aux désastres, aux triturations maniaques du mot, à l’ermite qui ne nous fait voir que ce qu’on croit vouloir voir – se déplacer dans l’antre des brouillards, débouté du résidu comme du surcroît – se dérober au « blanc du texte », aux vigiles qui lui portent ombrage, aux ripostes qui voudraient en asseoir l’ordre, à sa langue presque incompréhensible, aux parcelles sèches qui la hantent, aux balafres qui parlent en elle, à ce qu’on n’éclaircira jamais puisqu’il n’existe pas, ou plus, ou pas encore…

Trouver une issue autre que ce jeu de cache-cache, ces langues de notaire, la lettre obèse qui se meut sans se mouvoir – rétablir les cartographies du désir – se défaire de la nuit – celer l’infrangible – dire le faux que toujours vient duper la parole contrariée, le brûlot qui vend la mèche, faire place nette au bref, au tremblé, au dérobé, à l’usurpation du disponible, à l’illusion ôtée de l’aumône, qui s’abrite sans se définir, se soustrait au cru et au flagrant, à la décharge d’un coup rompue, immergée dans le visible sans en faire partie, à l’intarissable dont elle n’est ni rumeur, ni protégée, ni gardienne.

« Ce sera moi, maintenant, qui vais essayer d’écrire ce que j’écrirais si j’écrivais. »
(Enrique Vila-Matas)

janvier

« Je n’ai légué à aucune créature l’héritage de notre infortune. » (Machado de Assis)

Sus à l’Être comme accoutumance, indistinct et immédiat, qui masque et diffère, se fait vestige, ne tient que par l’assemblage des signes!
Qu’approche le bras armé de ce couteau qui parle toutes les langues, sollicite dans le désordre du regard le fétiche clairsemé, délavé, mais partagé, ni repère ni transition, ni décor ni attitude, le rare promeneur feignant de t’ignorer, ouvert au bon vouloir des choses, à la parole guettée, inachevée, déficitaire, en vain parcourue, ou rassemblée en un seul point, refusant l’acte d’allégeance, l’exhibition du caché, la rhétorique pour dire l’Autre, le récit des deuils, des complots, des acolytes et des postures, des simulations qui les creusent, là où l’on entre accueilli par qui ignore toute réconciliation avec les temps graves, rompt les faisceaux relayant voeux et lieux, précède la foule idolâtre qui heurte et mobilise, exhibe et exécute, stimule du dénigrement le manque, s’engloutit dans la distance et l’oubli désirés, se ramifiant plus avant, épurés dans la durée saisie et écrasée, trouble tissu qu’envahit cette noce dépouillée jusqu’à la transparence!
La prendre à rebrousse-poil, alors, ne jamais laisser s’échapper l’accident que piège l’heure, la haïssable ordonnance qui séduit, la lèpre des murs, les trottoirs déserts, le tambour qui gronde, la fumée crevant les prunelles, la pierre stridente, les résilles au pied de la lettre, là où le hasard est défaut, promesse et parcours, bâtard et lézarde, grand charivari ne demandant d’autre gage que la sollicitude de la lenteur se frayant passage en marge de la scène, le piétinement ultime, grimé en idole, qui demande vigilance, dicte jusqu’aux replis, s’étire à l’entrée de la caverne…

fin d’étape

« Si je devais arrêter d’écrire, c’est comme si je n’avais plus rien, comme si je détruisais un pont que je n’ai pas encore traversé. »
(César Aira)

L’écriture qu’il t’arrive de faire tienne, c’est celle à jamais perdue dans le baume et l’étonnement, le pur regard irréductible à qui te défie et te limite, où tout se perd et s’entremêle, se brouille et se résorbe, la dispersion et l’issue, le partage et la rapine, la forme qui s’ébauche, portant sans qu’elle-même le sache le grain, le hasard et la parure, le miroitement sans repères, le présage moquant la règle, la ville muette, l’espace décharné du dire, sans hiérarchies ni sommations, sans chahuts ni préséances, sans traques ni vestiges, le regard baissé hors de soi, la visée assurée, cernée par les teintes fauves, le flou des décors, le refus de l’infime, les défroques du passage. C’est celle qui ne demande pas son chemin, ne s’ébat pas dans l’ombre de la permanence, mais ne perçoit pas non plus ce qui en elle continue comme résignation, humiliation, malédiction. C’est celle qui vient buter sur nous, portée par le défricheur de solitudes, qui arpente et disperse, mesure et oriente, affronte à découvert le retard de l’appel, le létal, le latent, les feintes du funambule, le théâtre des marges, l’attente accroupie, le bivouac dévasté. C’est celle qui sait lâcher prise, resserrer la cadre, briser l’indistinct, étreindre l’embûche, restituer ce qui, encore devant nous, se récuse à l’abolition de l’Autre, mais assume l’impossibilité à montrer, la survie réduite en icône, la venue des rides (lieux désertés, pitons morbides), ce qui, au fait de tous secrets, se dérobe, digère et blanchit, ferme l’horizon vétuste, la faim vierge de présences, l’ailleurs qui dessèche, la voix désaffectée, la sentinelle mise à l’écart, le parasite fait d’entames et d’oublis, la mise à distance, fauteuse de frontières entre deux effacements, qui va,  vient, rebondit et retrouve sa place parmi les vertiges du fragment qui te referme et t’abolit comme s’il n’y avait plus rien à écrire, ni la métaphore se dérobant devant sa vérité, ni l’origine nomade dilapidée dans la durée des graines…