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Nous, on s’acharne, on ne dort pas, on laisse à d’autres
les gros outils, les grues, les treuils, les forges,
le lieu vacant où loge ce qu’on voudrait voir enfoncé:
les piétinements et les menaces pour rire,
la peste qui fait ses comptes,
l’horloge inouïe, l’arsenal aveugle, le secret élimé,
l’arrière-goût du plomb et du cuivre,
les parvenus se goinfrant de louanges,
les colporteurs plumant la mémoire,
la parole sèche et mal payée
qui tourne, perce, courbe et anéantit la règle,
l’oeil fixe des cachots, les souverains usages,
le piètre bouillonnement des apparences.
Il ne nous reste qu’à gravir l’incompris,
ce qui, trop bas, trop rond, l’on ne déchiffre que lentement,
la fièvre que redessinent les tiges partagées,
la sciure comme drogue, la rancune qu’on ampute,
le pressentiment qu’épient ces pantins guéris des méfiances,
les conjurés, leurs délires démembrés dans le ventre du monstre,
les mutants et leurs théâtres, leurs poumons noyés,
leurs aveux simulés, leur détresse imparable.
Oui, tout arrive trop tard, plus rien ne tient debout,
les tortionnaires lavent leurs cerveaux à l’eau des heures,
s’abîment dans le sourd bruit que tire la corde
que coupe et répudie la nuit unique,
revêtent les haillons mal-famés, englués, resserrés,
déchirent les nécrologies qui trop regardent vers l’arrière.
Bientôt vous nous verrez disparaître sans direction première,
dans l’étendue en vain ciselée, le geste qui s’éparpille et
la subtile épidémie qui nous fait boire plus que de raison,
détraque les rites, sectionne des chimères jointes et nommées
l’éveil ultime, ouvert aux quatre vents, qui les presse et consume,
avant que de nous voir rétrécis, dérobés au cri qui de toujours
fait défaut par où il passe, en attendant que surgissent
les faces aux aimants contraires, la caverne aux idoles, l’acide écorce,
l’odeur fade des racines, 
la traversée qui pas à pas nous éloigne
des pierres, des lèvres, des coïncidences,
des vertus que l’habitude confond,
de la jetée corrompue, des bêtes anciennes que nos feux abritèrent,
de l’incompréhensible écho parcourant ces couloirs au regard engourdi
que déjoue le poids du désir qu’on expie,
par qui, enjoués, ravagés, l’on jouit et l’on tombe.

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Vous ne nous connaissez pas: peu de choses nous suffisent pour ne pas mourir.

Lorsqu’on se porte au devant de la minceur des temps, presque plus rien ne se passe, la cruauté elle-même se repose, seul le bruissement brassant nos jours raconte le prochain abîme, le savoir ficelant (malice? ennui?) tout ce qu’il touche: les atermoiements des heures qui nous encerclent et nous malmènent – l’esquif novice et l’eau des origines – le pain rangé dans la poussière insomniaque – le strict frôlement des cordages – l’oubli enjoué et le coursier déchu – des urubus aveugles le toucher gauche, la hâte frôleuse – la nuit qui s’égosille, riche d’usages et d’équivoques, de livres inhabités – pour finir, le lézard aux yeux lisses veillant l’enfant qui joue, et l’horreur de tout voisinage…

Cessons de croire aux fêtes promises, tenons-nous loin des frères perdus par où le Même bifurque, de l’appel de qui viendra les remplacer, du secret apprentissage de la ruine, des recoins dépouillés de leurs balbutiements, de l’obtus des parois, de ce qui distingue et divise, du terme qu’il nous faudra rouvrir et plomber, des bévues qu’on épuise dans la nuit intangible.
Ce qu’on chercha dans l’exil, on le sait: les cruches, et les parades, et le regard sans tutelle, les foulées rendues à ce qui réserve et résiste, les tourments discrètement mis en déroute, l’inconduite préservée jusqu’à en oublier l’engrenage, et les branches allégées que de somnambules lutins démantelèrent, et le geste qui foudroie, qu’attise sous nos yeux l’image croupie…
Peut-être nous trouvera-t-on dans cette cour traversée par le temps qu’on déchire, en ce novembre docile qui nous convoque et protège des noms devancés, des preuves, des sceaux infirmes, de la mesure trop sûre d’elle-même, des revers qu’on porte sur les épaules, des plumes rendues jusqu’à nous y plier, de ces contours que tout corrompt, de ce qui sait et ne sait pas, mûrit et ratisse, berce et aiguise, de ce qui, sans le vouloir, ni pouvoir, finira par rester…

Écrire les ors et les brindilles, les combles et les trouées, les écorces, les étreintes, le faucon soucieux, l’eau épaisse, la clôture inégale – l’heure qui sépare, fouille et abandonne, trébuche sur les seuils, s’accroche aux poignées, aux aboiements des départs – les saisons aux patiences imprévues en ces lieux dont tu ne sauras rien – la sorcière qui te fit ses adieux – le retard cent fois différé, que parachève l’embuscade et gaspillent le sursaut et l’errance – l’Histoire qui t’éclabousse, pas plus tienne que ses décombres, ses rires crus, ses girouettes, et la musique que l’instant rebâtit, et le silence du bief, la tarentule de trop, la pitié sans réponses, les couleurs changeant comme au premier jour, le guet qu’enserre l’envers des choses, la mort qui cale son surin et ne fait plus de surplace…

Desserrer ce qu’on nous confia: la douleur de devoir taire les fugues des débuts, et le piège des saisons, et la compacte mesure – dévier des temps qui nous la révélèrent la règle que pourtant ils fendent, ils violent, ils nient – en oublier, cloués à ce banc, son flou, ses menaces, ses messages, ses viatiques, ses troupeaux d’offenses.

Garder la pose, fuir le bannissement, l’insomnie pas nôtre, la louange que pas un instant l’on n’aima, la hache livrant son histoire, ses clefs de contrebande, ses intrigues, ses épidémies, et la paresse des dieux, et l’orgueil des derniers témoins, et des bourreaux l’exorcisme.

Arracher aux mots leur bâillement fugace, insurgé contre tous: ceux qui savent – ceux qui méprisent le doigt appelant le silence sur nos lèvres – ceux qui volèrent le feu, mais pour en faire spectacle – ceux jusqu’au bout semblables et disjoints, maîtres des seuls refuges sous les paupières de pierre.

Revivre d’un seul jet les doigts qui tremblent – la fumée sur la lagune – les partages qui font semblant – le limon inégal, trop tard venu, sevré d’illusions, d’alternatives, de scories, de desseins – le désordre des chênaies dans l’eau aveugle – le psaume bossu qui dure et n’en fait qu’à sa tête – la bataille qu’oublie le jour irréversible.

vieillir, c’est (entre autres) vouloir repriser
ses actes passés comme s’ils étaient

chemises ou pulls usés, avant le point à la ligne
– alors (en vrac):

le galet que tout dément, sauf nos mémoires /
l’instant qu’on ne dérobe, qu’on n’épuise, qu’on ne reverse
que pour en ressaisir les voeux effilochés /
les ruades sans fins ni débuts, les prés brûlés, les sceptres de cire,
les regards brouillés d’illusions, les lichens, les cilices /
le toucher strident du monstre qui nous délie /
les bouffons aux doigts que la gâchette appelle /
les girons d’un revers de la main effacés /
les contours que l’ombre du sablier modèle /
les tempes que nos paumes inventent /
les toisons sans contrepartie /
l’aval du jour où nous apprîmes à être coupables /
la veille stérile des gravats /
la patience apprise et la crainte dissidente /
les recours nuit après nuit raffermis, l’un après l’autre /
les mots que rompent du libre arbitre les braises haïes /
le vampire qui nous fit croire aux miracles,
aux préludes, aux refuges, aux héritages,
aux fonds nus et sans option du Grand Oeuvre /
l’appât auquel il nous faudra consentir et
des cercles au sol la juste besogne /
la lassitude des mousses, les danses cueillies, les versants enfilés,
le silence que nos silhouettes cachent,
les noms que nous prononcions ensemble,
les monnaies repeintes, les lâchetés que les cahots cassèrent,
le Malin qui se trompa de remède /
la porte de toutes les portes guettant
la norme éteinte, la semence défaite, la broussaille incertaine
et le tunnel que l’été vint coudre, et les murmures,
oh les murmures /

Parole dernière, indemne et sans réponse, elle qui échappe au vouloir des choses et à l’ordre des hasards – elle qui, rétive à tout effort, ne renoue avec rien, n’amasse ni ne défait, ne partageant que le désarroi qu’au long du temps elle s’appropria, l’égarement désormais interdit dans l’indistinct et l’ombre qui enfin l’en entourent, s’emparant de ce qui ne fut qu’à nous, l’achèvement, jadis à portée de main, l’oubli qui déjà l’envahit.
Parole qui s’éloigne en nous dépouillant, elle que ne peuvent que trahir nos destins, nos résidus, nos parcours et nos usages – elle qui s’éparpille dans l’incessant, se révèle dans le rebut, se jette à corps perdu dans ce réel qu’elle ne reconnait qu’en elle-même – elle dont les choix dénoncent l’effort et l’étendue qu’elle fuit – elle qui n’est qu’immense jeu de marelle, exorcisme pluriel, déplacement par délégation, masque que renversements et miroirs en vain démentent, abîme assigné à sa juste place, infranchissable décalage, inventaire des égarements, ennemie jurée de nos leurres.

Ce n’est que lorsque la mort aura avalé le fruit de nos peurs et remords que ceux qui restent comprendront que celui-ci les concerne eux, et eux seuls, alors que nous nous éloignerons, nous, par la grande route où l’on va tout seul, cheminant là où il n’y a ni traces, ni dons, ni preuves, connaissant enfin, sans pour autant être d’elle connus, de la caverne l’accomplissement et le réveil: nos dés, notre force.