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C’est à l’affût (celui-là même à qui il te faut rendre gorge et justice) que s’aiguise le regard de qui  n’espère plus rien, mais s’attends à tout, jusqu’à l’étonnement qui l’efface et l’affermit sans l’en déposséder.

Ce qui t’entoure – tu ne le sais que trop – ne vaut que par le questionnement de ce qui te fait être, régir, et disparaître, ne laissant subsister de l’exil qui t’en décharge que les attaches, les traces raccrochées à l’illusion retrouvée, aux rebours qui s’y logent et s’y étalent, aux décors qui la tiennent sous leur coupe le temps de s’y accoutumer, aux désirs repartis dans l’inachevé de la lumière…

Tien le souvenir ras, la matrice sans appel, la glissade raréfiée qui te fit regagner la terre ferme, mais pour l’Autre, celui qui parachève et corrompt, se rétracte et bascule, ne s’encombrant que de ce « peut-être » qui n’est ni doute ni inquiétude, mais flottement imprécis, crissement des repères, trahison fertile se laissant porter par les corps et les paysages, sans guetter, sans scruter, sans enfermer.

Regarder: jeu gratuit biffant la profusion des causes, le net méplat qui te nargue, l’incertitude du passage par où tout tombe, se désagrège, découpe et suspend l’inconfort du clos, les jointures d’emblée gourmandes, le foyer en loques qu’ensauvagent les murmures le chevauchant, le dépouillement ébréché, puis élu, les clins d’oeil en vain bannis qui s’en détachent sans le fausser, l’ultime face à face avec le vieux passant qui court à sa perte, se cramponne aux domaines submergés, finit par récupérer ce présent déjà creux, le grand vent en réserve du hasard, la dureté du surcroît, et sa fatigue…

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Don des morts (et d’eux seuls), l’oubli qui épie et éloigne, gommant éperdument les faces, les replis, les facéties que l’écho ne renvoie plus, l’ombre au mur couvert de chèvrefeuilles, les brouillons de vie jetés en pâture aux fouineurs, aux somnambules, aux scribouillards, aux maîtres d’illusions.

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Quand comprendras-tu que rien n’est « en soi »: ni le puy qui accourt au devant du regard, ni la boucle engourdie, ni l’aveugle tri dénombrant tes remous, ni les gorgées de sel que s’approprie le couchant (rugosité, descente battue en brèche par les fantômes et les sorbiers), ni le seuil liant l’enfance qui scelle à celle qui prolifère, la poussée que tes amarres ne font que prolonger, les craies cassées, les herses rétrécies près du gîte des passeurs, le berceau de moire et de lenteur et d’impatience, qui sut accueillir comme personne l’intrus que toujours rapatriera le sobre tissu des songes.

Qu’est-ce que la fascination? Que vient-elle rompre? Par quels tours et détours nous aide-t-elle à nous perdre en ce qu’elle démêle, à nous sauver en ce qu’elle obture? Comment arrive-t-elle à nous traîner si près de la bouche d’ombre? Je l’ignore, et bénis mon ignorance. Si je le savais, je n’aurais plus besoin d’écrire, mais toujours d’être fasciné, alors…

Que le sentier ne se desserre qu’à la nuit défiée, serpentant entre cales et nids, trouées serties de noces, veilleurs aux yeux clos, forgerons des préludes, intrus au présage de l’heure, assis retaillant les douves de soif, effeuillant les litanies, l’enceinte où l’enfant marche sur les éboulis de braise, récusant la pâture, abolissant les cohortes accroupies.

Heure acérée, affût refermé sur les brumes et le fouet, les caresses mortes, le sourire des débuts, pressant l’araignée contre le jouvenceau qui chaque jour la frôlait, la frôle encore, toujours la comblera…

Cesse de croire ou d’amender, d’écourter les gains de l’oracle, le pli de l’avenir cambré comme un arc, le glas de cette nuit hachée, inaboutie.

(Racornir l’ordre au nom duquel ils insultent l’irréel dont je me sais dépositaire.)

Qu’elle s’efface, du plus loin entamée, la joute sans pactes ni prises, entremêlant graines et étendues à l’ennemi qui s’en parait, aux crues amassées, aux vaines foulées, à l’incréé des rives. Qu’elle me dise « quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où me viennent mes sommeils et mes moindres mouvements? »

(Que vous soyez Oedipe et moi le sphinx, qu’importe: je ne demande plus rien parce que les réponses ne m’amusent plus.)

Coudre le devenir, en renvoyer les avatars bernés, déplier en la dévoyant cette force que Dehors dûment croise et creuse.

(L’exil: coulée innocente, disponibilité au bien comme au mal, consentement au temps)

Rien ne bouge, chant de grillons, cris d’oiseaux, terre à tel point privée de mémoire qu’on en frémit, rivée à cela qui ne sait plus ce qui fut, là où reculer ne se peut, pas même vers la flèche du temps, couvant en son enfer furtif la cloche usée, le battant rongé par la pourriture, les fins moustiques grattant la pierre.

Je ne sus que tu étais un vampire que lorsque tu décidas de rester, avec cette seule envie de savoir ce qui se passera quand tu rendras ce qui de toi subsiste aux autres, aux proches vautours, au siècle.

ts eliot   T.S.Eliot

Selon T.S.Eliot, il y a, en tout et pour tout, quatre types de poètes à peine: ceux qui n’écrivent que pour eux-mêmes, ceux qui écrivent pour les autres, ceux qui écrivent pour eux-mêmes comme pour les autres, enfin, ceux qui écrivent et ne font que cela, pour eux-mêmes, pour les autres, pour tout, pour rien, jusqu’à la saturation du sens et l’épuisement des confins…
Ne sachant pas très bien ce qu’est un « poète », sachant encore moins si, quelle qu’en soit la définition, j’en suis vraiment un aux yeux d’autrui, je ne me soucie guère à quelle catégorie l’on pourrait me rattacher, et avoue volontiers qu’il n’y a, à ce sujet, vraiment aucune idée que je sache formuler, expliciter, argumenter – encore qu’au fond de moi-même je sens, non, je sais, et j’ai toujours su, que c’est la première. 
Du peu qui, à ce jour, ne fut pas biffé, nié ou rejeté, de cette véritable auto-vivisection latérale, singulière et sans vis-à-vis, de cette voix qui devine qu’en ce qui la concerne, la fin des choses, des êtres et des gestes est proche et qu’il n’en restera, comme toujours dans ce cas-là, que des mots, de pauvres mots, que dire, qu’en faire?

L’oublier, peut-être, jusqu’au jour où l’on verra – entre tant d’autres choses ni plus ni moins « pertinentes » – combien y est présente, ici comme là, cette bonne rage, brûlante et sans bornes: contre le monde, les gens et les dieux pour n’être souvent QUE ce qu’ils sont, et, bien davantage encore, contre moi-même pour ne pas avoir voulu DEVENIR ce qu’aujourd’hui je sais que je suis.

a r 1

l a   Halle Saint Pierre, Paris

Tienne l’heure âpre, l’opaque gagé sur les crues où luit la proue, ni assourdie ni déliée, qui forge des graines les sédiments et les surprise.

C’est l’éloignement qui te déchire, pas ses phases, l’horizon qui accueille le Même comme surprise, jamais comme filiation.

(Tu dis cela comme s’il n’y avait pas eu les fugues, les années de silence et ces pertes mesurées à l’aune du temps, puis les figures de cire, la paix pire que toute guerre, cernée de feux follets, rongée par les creux, muette à force de louanges, de souhaits…)

Je voudrais que cette nuit qui sans toi s’ébruite se fasse transparente comme l’exil, toi qui toujours sus qu’un seul nid suffit à tout brouiller, des rumeurs des eaux aux écorces des proies.

(L’avènement de l’humain exige l’abandon et le départ – tu le vis – mais tout autant l’ancre et la racine, l’assurance d’avoir forgé, la joie d’avoir soupesé, l’agilité d’enfin pressentir les autres comme ceux à qui l’on confie désormais le gîte du monde.)