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Qu’est-ce l’acte d’écrire, sinon foi en ces rouages égarés, en ces hasards qui conspirent, apprentissage de ce que leur proximité retend là où elle résonne, et vers quoi elle renvoie: refus d’identifier, envergure délivrée de toute pose, résidence élargie, déferlement qui s’en saisit et s’attarde, souvenir qui n’est ni reste ni subterfuge, levée qui le serre et l’absorbe, approche indue me délestant des trépas, des descendances, du pouvoir de raréfier, des ratés de la règle, du fond inquiet calé en ses fausses plénitudes, de l’égard que l’on doit à l’oubli, des restes du tracé par trop compact, chevillé à ce qui – par-delà le silence dont je sens la venue, par-delà ce que l’avenir recèle et tient en réserve et l’acte par quoi j’en hâterai l’avènement – me pèse et me disperse…

Nous n’aimons que ces territoires en friche, où éclosion et indistinct se confondent, où la langue se rend présente à elle-même, où elle n’est ni faste, ni abandon, ni clôture, où ses avancées et sillages se rejoignent…
Tel est pour nous le legs et seule leçon que l’on pourrait attribuer à Borges, qui n’en donna jamais et moqua même, gentiment, mais souvent, ceux qui, en toute bonne foi, crurent bon de s’y adonner.
Car il y a chez lui, comme partout où le secret se fait lucarne et délivrance, où sa venue recueille, distingue et bannit, une force comme ralentie, sans rétrécissements pourtant, sans ruses ni scrupules, où l’immensité de sa genèse, de ses implications, de ses ramifications et déterminations nous fait du coup nous sentir libres, nous éclabousse, nous recouvre et nous rassemble, éveil souverain, sans preuves ni préavis, se tenant tout entier dans la manière dont sa présence se dépose et nous figure dans l’adhésion qui surgit et s’y incarne, dans le partage que chaque récit rejoue à sa façon, réfractaire absolument à ce qui, même de loin en loin, viendrait heurter, entraver, faire disjoncter l’attente, les indices par paliers franchis, les pressentis, les paradoxes, les dénouements se frôlant à tâtons, s’insinuant, retentissant, rebondissant, les raccourcis obstinés volés à la coulée du temps ou faisant, désespérément, corps avec elle…

Rien ne vaut désormais hors ce qui rôde et soude, ce qui lève et arrache, s’élargit à l’adieu qui nous précède, dévie les soupçons, sépare les spectres, se tient en retrait, mais en alerte, déplie les pistes, les flaques, les entrelacs, ce qui s’en va et que l’on comble, qui n’est qu’erreur et dérobade, glisse et se tend, n’advient que si le silence cesse de nous mettre à l’épreuve, leurre aux aguets qui, d’un seul trait, invente et interdit, défaillance qui nous scrute et accorde le nom et ce qui lui succède sans répit ni contrepartie, antérieur à tous rouages, retranchements, devers et biefs de la parole, prête-noms du tremblé absolu qui ne s’en saisit que pour nous écarter des sourdes certitudes, de ce qui vient durcir ses traits, stimuler ses chasses, joindre ses traces, le dehors qui finit par nous mêler au rejet sans ancêtres ni patrimoine qui, jamais de trop loin, dépose le sens et nous désolidarise du temps, ce quelque chose qui tient de la naissance, comme chez Hölderlin, de l’agile, de l’inquiet et du flottant, comme chez Deguy, de l’irrécupérable et du définitif, comme chez Char, du malicieux, du moqueur et de l’insaisissable, comme chez Prigent, témoins de l’étendue furtive où l’on nous jeta d’emblée, celle d’où l’on vient, que l’on dénoue et par où il nous plairait tant de partir…

Le désir de clore éclairant (mais faiblement) la stricte courbure par où l’avenir se joue des décalages et des usages, de leur pesée aveugle, de leurs scrupules toujours illégitimes que sollicite celui qui ne reviendra pas, lui qui n’applaudit qu’aux prémices des fables, à l’usure qui déstabilise les formes sans altérer le vertige qui fait s’emboîter les étendues, les fabriques de sens, les vains affrontements, les diffractions qui divaguent, le risque par petites touches dévolu à ce qui devient sans dénouer le jadis, porte le deuil du singulier, dévaste et diffère, glisse et congédie le ratage qui a déjà trempé ses choix, consanguin de la mort qui s’annonce, du contigu pétrifié qu’un revers de la main ne saurait chasser, de l’ombre que déploient les baptêmes du révolu, du désordre qui l’éjecte de l’inouï fait chair, de la fracture des derniers commencements que plus rien ne viendra rehausser, étirer, départager, élucider.
Plus rien.

Ce qui vient de trop loin se tient tout entier dans le regard qui nous saisit et nous prévoit, irrigue le mouvant, tourne court l’apparence, engourdit l’envol, muselle l’écart, fait grincer la promesse, mesure des contrebandes en sursis le grand affaissement, verrouille les héritages, retaille les chemins, tarit les seuils, trouble les pierres d’angle, engloutit les prédateurs /
Ce qui se répand et franchit, protège et sépare, court et s’oppose, n’appartient qu’à l’amont, au revers, à l’entrave, se faisant écume de silence, berceau vide, retard dévoré sous le manteau, échouage donné d’emblée, béquilles aplanies, entrailles rendues au réel, passages bannis, calices troués, dehors sans résurrection /
Qu’en ferons-nous dans la pénurie de décors, dans l’entre-deux aux stratégies douteuses, dans le vallon enroulé, bancal, troué d’amnésies innombrables, assigné aux gardiens de ces portes?
(Brésil central, mars 2017)

ee

« La science est grossière, la vie est subtile, et c’est pour corriger cette distance que la littérature nous importe. » (Barthes)

En écrivant, l’on enfouit ce dont on hérite sans avoir le courage d’en décliner l’offre, l’on se remet à l’opacité du futur, aux pillards, aux soudards, aux arpenteurs, aux réseaux de rumeurs et à la peur des traces, à ce qui n’appartient ni au lieu ni au temps, n’a pas stature d’artefact, n’est qu’emboîtement de secrets, attrait du seuil qu’on ne franchira pas, inventaire tronqué, tri, transaction, fracas alerte, retournement mué en vestige, débris à portée de vue, règle sans jeux, dépositaire de l’épars et du multiple, du fétiche en lui-même intervalle, ruban, rempart, lacune affirmée au grand jour, baguette de sourcier par où le lecteur advient et se situe.
En écrivant, l’on enfreint, déchiffre et sédimente, l’on arrache au hasard l’avidité de la ruine, la séduction de l’inachevé, serviteur de cette chose faite de mots dépareillés qui, pensée et voulue univoque, n’existe que dans le no man’s land parsemé de scories, mais épuré de ses taches, de ses scrupules, de ses alibis, de ses fragments mitigés, de ses registres, de ses charnières, de ses menaces.
En écrivant, l’on fait sien le nouveau qui n’est que sensation, pas vérité, porte ouvrant sur le rien, fiction aux gonds saturés, désertée par la présence, privée de ces emportements qui font irruption, franchissent et fouillent, découpent et renversent, tout en gardant le cap vers ce à quoi ils croient devoir consentir pour le salut de la lettre…

b-d

« Je vous construirai une ville avec des loques, moi. » (Henri Michaux)

(Sur les tréteaux du souvenir se joue à guichets fermés une pièce qui le plus souvent ne ressemble pas tout à fait à la première sans spectateurs qui, des années auparavant, sembla aux acteurs incarner la réalité même…)
Réalité rassurant de la perte, oubliant ce qu’elle fut censée pervertir, déchiffrant ses débordements, scellant la rareté des détours, les scrupules à déplier, les amas, les reliques, les chuchotis encombrants se faisant repères de regrets, métastases, saupoudrages, mémoires masquées et fantasmées, paroles qui s’égarent, recueillent, s’étendent et s’autodétruisent, s’approprient la durée momifiée, envahissent les territoires de la terreur, se jouent des restitutions que parfois on leur jette, des temps ramassés, des lectures de l’oubli, des enclaves morbides, des séductions, des convoitises, des étourdissements, des séquelles à rebours, des verrous qu’on choisit de se laisser imposer par ce qui envahit et transpose, sépare et distribue, coexiste et relaie, engendre et pétrifie.
Mais jamais celles – gestionnaires de voix biodégradables, gardes-chiourmes de l’inachèvement, des clivages, des bouclages, des sens morts, du fétichisme de l’improbable – qui marquent leur territoire, mais n’y jouent pas leur survie, ne font jubiler que les revenants, n’outrepassent que leurs deuils et ruines; alors tenons-nous prêts à déplacer les lignes et dévoiler l’imposture, conjurer l’accident, ligoter  l’impensé venant troubler le secret qui n’appartient qu’au Réel, à ses spectres, à ses ancrages et arrondis, ses parcelles et faisceaux, remembrements et maquillages, figures et désirs, pouvoirs à tout moment prêtés à qui nous en sépare…