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Tout avance trop lentement par ici /
L’orée aux aguets où le gibier se tait /
Les mille noms du vide /
Le délabrement des songes /
La rade qui se pavane /
Les fourrées aveuglés, affermis par
le plomb qui s’égare, les chemins que l’on quitte,
l’horizon sans sommeil, le crime qui s’ignore et nous hante,
les migrations qu’épie le vitrail qui tout préserve,
l’écueil tapi dedans la paille que froisse
l’illisible dédale qui le dérobe aux faims et aux narcoses,
aux brasiers qui s’accouplent, aux pavots que cisaille le soir,
aux trimardeurs sous les poutres rabougries,
à l’oubli cupide qui rampe, nous écarquille, nous emplit
du chant des heures qui cesseront enfin d’être.

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C’est nous qu’ils veulent, nous qui volions
à distance déraisonnable, qui encerclions d’autres bras,
qui savions qu’il suffit parfois de peu de chose
pour que la légende se brise loin devant,
où la carène creuse les rives, sèche le ciel, s’évanouit
dans la lenteur qui nous attend, nous incline, nous vérrouille
à mi-chemin des pas qu’on efface, des sureaux noirs qui
s’obstinent à nos dépens, de ce qui, ici comme ailleurs,
gravit, diffame, s’étend, dévale, en appelle en vain 
à ce dont il faudra bien se défaire:
la forge qui se cabre, le front des présages,
la cohue, les essaims, le joug et la tourmente,
la pause qui scintille, inhabitée des signes,
l’idole compacte, la dictée assombrie,
le langage calciné, l’aigle à qui l’on cède
le ventre des heures, et l’échiquier stagnant,
et le gîte de nos morts.

   Pelourinho (la « ville haute »), Salvador de Bahia 

Aux mânes de Jean-Arthur Rimbaud                                                                       
Aux saisons de là-bas (Bahia, début des années ’80)

Dans la ville haute, nous avons aussi, dans de rades perdus, « avalé une fameuse gorgée de poison » (à coup sûr plusieurs – beaucoup, à vrai dire), tapé le carton dans des arrière-salles avec des mecs dont il arriva à Dieu lui-même de douter, parié dans des combats de coqs, fumé de la « maconha » dans de lieux innommables (odeur de sueur, de tabac froid, de crasse, de foutre, de parfum à deux sous) où il nous a semblé voir ce que toi tu as vu, tout pareil, et « l’homme » aussi…
Dans la ville basse, nous avons baisé dans des masures et des « solares »; baisé, oui, pas « fait l’amour », car l’amour ne se fait pas, il se dit ou se tait, exhibé ou caché il s’éprouve ou se nie, c’est tout. Ce qu’on « fait », c’est du sexe, dont le rapport à l’amour est le même que celui de tout acte avec l’illusion qui s’arrime à lui, l’englobe, le sous-tend et l’efface, du moins jusqu’à ce qu’on rencontre, peut-être, qui (au singulier? au pluriel?) les réunira « en une âme et un corps », mais ça, ce sont d’autres histoires…
Nous nous sommes, tout comme toi (et cela vaut toujours) « dispensé de toute morale » – mais pas de l’éthique, non, car ce n’est point la même chose, la morale n’étant que de chacun, alors que l’éthique se devrait être de tous, point final.
Nous avons décroché la lune, puis remise à sa place, ceci d’avoir tôt compris (et nous te remercions de ton aide) que les réalités ne sont que simulacre, que de réel il n’y a que le Réel, le vrai, le seul, l’inatteignable.
Nous avons par moments été (le sommes-nous toujours?) insolents, avenants, chiants, caressants, inquiétants, conquérants, barbants, ambivalents, aimants, cohérents, lents, ardents – comme tout le monde.
Certains nous ont imaginé ou cru différents, et c’était sans doute un peu vrai.
Indifférents, ça non, jamais. Être indifférent, c’est trop haïr.

* Combien d’entre nous ont vu le soleil (VU pour de vrai), dites?

* Tout mûrit, désormais, tout est à portée de vue, nos pas délaissant l’appel, la rondeur des tourments, le déclin des pavots, le gibier raidi dans l’obscur, le grand midi des clairières.
Mais qui saura nous guérir de la mesure qui assombrit et de la loi qui dépouille, de ces heures éperdues qui fument et dessèchent, des essaims dans l’abrupt des tempes, du marcheur qui nous suit, accordé au brun des sentes, de l’airain qui nous reconnait, de la lèpre qu’il nous faudra enfin faire taire?

« Que peut-il avoir été? » se demandait Rilke évoquant Georg Trakl. Je crois qu’on n’a, pas même un instant, le droit de s’éprouver (à tort ou à raison) écrivain si l’on ne s’est posé, au moins une fois dans sa vie, l’âpre question à propos de soi-même.

De ce Tout naguère inflexible qui aujourd’hui hésite, de ce non-lieu jadis acté dont le présent fait appel, de ces sarcophages nomades qu’on savait autrefois saisir et piéger et que l’époque comme pour nous moquer alterne et rallonge, qu’en restera-t-il?
Peut-être rien d’autre que les mots moites qu’on dissipe pour nous en détacher, l’accueil où rien ne va de soi, l’épaisseur des signes investis pour nous persuader qu’il n’y a rien à expier, nous faire oublier leur soumission aux réalités au mépris du Réel, nous rendre le goût de dire le tranchant, cet autre nom des battues s’élançant sur leurs traces…

J’ignore ce qu’est la poésie.
Mais je sais qu’elle n’est ni étendue à parcourir, ni champ à labourer, ni proximité à marteler.
Savoir ce qu’une chose n’est pas ne rapproche pas de sa définition.
La preuve.

Au réveil, les sirènes.
Leur chant qu’on déchiffre,
Qui en vain nous aguiche:
« Puisque tout est jouet,
Jouons à modeler dans nos forges
Les artefacts que les temps appelent
De leurs pauvres voeux:
Hiéroglyphes, devinettes,
Griffes et chaînes,
Pentacles et miroirs,
Chambres noires et apnées,
Serpes et poisons.
Et puisque
anges et mages ne sont plus d’époque,
Soyons ce qu’on peut,
Mimes, fildeféristes et funambules,
Ce que les jeux veulent qu’on soit.
Rien d’autre. »
Nous, on les écoute en silence,
Sachant qu’on ne sait que partir,
Même bridés que nous sommes par
Ces murs chaulés, ces territoires
Que l’agilité seule apaise, elle
Qui caresse des serpents les secrets
Parmi les sureaux et les ombres,
Les pierres et les chiffres,
Des nuits qui ricanent les joies à venir,
Et les départs, ô les départs…