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Tout lâcher, compter les survivants, les hochets, les pelotes de sens et leurs lisières, les fétiches de la foi mauvaise, les dénis que rassurent tes appels en aveugle – donner leur chance aux voies infidèles, aux biefs trouant cet Autre bien à soi qui s’y noie, s’incurve, se fait trace, saccade, discorde toujours à tes ordres, perte rajeunie avec laquelle il n’y a plus lieu de négocier – se servir au passage, enfin, blâmer le spectre qui veille lieux et temps, et sa pudeur, et ses replis, et ses menaces, et l’aube des fins où l’on ne parviendra jamais, et le bagne où tu sombres, te disloques, dénoues ces heures qui s’entassent, et les parcours collés à tes basques, les chemins vivant à tes crochets, semant juste pour voir leurs pauvres cailloux, dégraissant l’horizon pour que le destin s’accorde de front à front à tes sillages, au dur vouloir d’emblée plus grand que les vestiges de ce que, de par toi, finit en vain par advenir…

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« Dans les ruelles de la ville basse, les temps morts se vautraient sous la chaleur. Rien n’a changé. Il faut encore veiller, bien courageusement, nos troupeaux et nos mourants; s’agenouiller dans le soir, et prier ton sang, et craindre ton cul…Rien n’a changé. »
(François Girard – poème/lettre à Françoise Neff – milieu des années ’70)

Tu es trace de l’appel, bornage que requièrent ces fables que Réel dresse et rejoue, de lieu en lieu, de manque en manque, au creux des rives ébouriffées, des combles offerts aux témoins du consentement, aux bâtisseurs de servitudes…
Tu es sol ébouriffé, souffle qu’on cisaille, crispation d’un espace qui n’est ni quête ni vouloir, mais vœu d’autrement les habiter, sang recourbé en mots, essaim retors qu’engendre et triture l’enlumineur amnésique…
Tu es temps semé, temps repu, comme lui sorti des gonds, fait Autre, jaloux gardien des caches, des naufrages, de l’ironique dislocation, du gâchis perspicace qui ploie ce qu’il arpente, ne desserre les murs que pour y lover le toujours, en prolonger la traversée, la faire enfin sienne…

« …l’amitié noire donne de la bande, sépare ses faux prêtres, s’éloigne en pleuvant, puis appelle en bout de piste l’adolescent d’hermine, passeur de la peine, aux abords d’une aurore où partir en fumée est déjà beaucoup, énorme même, tout peut-être. »
(François Girard – début des années’70)

Bien beau de savoir qu’il ne faut même plus penser à cela, comme nous le glissait à tout bout de champ et de toute sa perfide superbe l’adolescent absolu de Charleville, petit salaud qui nous planta au milieu du gué, en gueulant « débrouillez-vous! » et s’en alla; mais comment me débrouiller sans lui, sans toi, François, dis-moi, où que tu sois, comment faire, l’ami, comment faire?

S’il n’avait pas été pris par Viktor Chklovski pour l’un de ses livres, « L’énergie de l’erreur » aurait été le premier choix de titre pour l’anthologie condensant d’inutiles années d’écriture (plus inexistante que le chevalier de Calvino, et destinée à le rester, que l’on se rassure!)
Car, à bien y réfléchir, mes écrits sont, tous ou presque, fruits d’une erreur, alors que les moins mauvais d’entre eux en sont, carrément. Tous en sachant (vérité sûrement pour moi, sinon pour tous) que rien ne vaut le dialogue tremblé, fuyant, mais décisif qui pas à pas nous rapproche de ce qu’elle, l’erreur, peut, fuit, coud et révèle.

 

Beaucoup de ces villes que j’aime (parfois à la folie), je n’y vivrais désormais – même si ce fut par le passé, par bribes ou plus longtemps, le cas de certaines, et non des moindres. Oui, pas à Rome, pas à Ouro Preto, pas à Budapest, pas à Venise, pas à Amsterdam, pas à Salvador, pas à Barcelone, pas à Rio, pas à Vienne, pas même à Florence ou à Prague (« l’hermétique », comme l’appelait Sergio Pitol, avec juste raison): celles nichées sous l’Équateur ou les Tropiques, parce qu’il n’y a pas de « vraies » saisons, et que j’en ai besoin maintenant, presque physiquement – les autres pour de plus secrètes raisons que je ne saurais définir que par opposition à celles qui ont guidé mon choix des cités dont je me dis que ce serait pur bonheur si elles pouvaient accueillir, pour un temps ou jusqu’à la fin, le segment d’existence qui me reste…
Ce serait sans doute, quelle qu’en soit leur position géographique, à la toute fin de l’automne que je m’y installerais, guidé par ce quelque chose de froid et de subtil, de net et de voilé à la fois, une lenteur à nulle autre pareille s’emparant de l’air et des pierres, colonisant peu à peu les regards, les attitudes, les souffles et les distances, rendant aux heures comme aux lumières et aux silences ce qui ailleurs vient à leur manquer, sachant si bien couper court au présent dès qu’il ose par trop polluer la solitude du passé.
Elles appartiennent sans exception, ces villes, aux deux continents que je tiens pour miens (sans que ça implique pour autant un quelconque jugement de valeur concernant ceux que je connais moins ou peu, voire pas du tout) Leurs noms sonnent et résonnent en moi, je me les rappelle sans cesse (que j’y sois ou non déjà allé) tout comme sans cesse je m’y imagine: Bruges, Sienne, Valparaiso, Tübingen, Albi, Cordoue, Delft, Lisbonne, Sarlat, Brașov, Nantes, Grenade, Gand, Buenos Aires, York, Edinburgh, Guimarães, Taormine, Copenhague, Sighișoara , Coimbra, Oxford, Montevideo, Stratford-upon-Avon, Pérouse, Cambridge, Salerne, Uppsala, Tolède, et j’en oublie sans doute quelques-unes…
Qu’ont-elles en commun, différentes qu’elles sont par la taille, la localisation, l’histoire, les traditions, la gastronomie, l’architecture, les coutumes et caractère des habitants, et j’en passe?
Une seule chose, peut-être, à savoir me rappeler à quel point je hais, moi-aussi, « le mouvement qui déplace les lignes », et me rendre définitivement compte que j’ai avec l’extrême contemporain les mêmes difficiles et ambiguës relations qu’entretenait Baudelaire avec la modernité conquérante…

 

À quoi cela servirait de revenir en arrière, geste absurde que tout démentit : vous m’avez suivi où de toujours je me tenais. Plus besoin de renvoyer, le souvenir, je le tenais comme un sceptre, il m’altérait, et je le transformais. Cela qui s’efface sous mon regard, la ville peuplée d’êtres impavides, vous l’entendez tinter, des voix sous vide, sans fluctuations, mortes en nous. Ma lueur chemine, je suis sous vos pas le souffle, le trouble qui traque, qui égare le Réel à force de rendre semblable dans la mémoire ce qui ne l’est pas. Ai-je hérité cela de vous ? Imaginez-vous seulement ce qu’est le souvenir ? Moi, je m’y love, je tire comme ma pitance de ces images effeuillées qui sont moi-même, et plus haut, je m’aiguise en vous qui avez tordu mon chemin en m’offrant ces choses dont vous ne soupesez pas le langage, ombres mises au ban, feintes sans fond ni fard, muselant dans l’asile le pli des heures, du silence qui délie et défie, m’enchaîne, m’entraîne…
(par et avec Härtling)

 

Tout homme est, à chaque instant, ce qu’il fut et sera, c’est pourquoi ta vie n’existe pas, ni même une seule de tes nuits; tous les instants par toi vécus sont là, pas leur inconcevable ensemble. Tôt tu le sus, acquiesças aux feux et aux nombres, à l’impérieux ordre qui te concéda, comme aux autres, la crainte, le bonheur, l’oubli, qui te prédit l’heure de cette mort que tu attends en bougeant, buvant, écrivant…

 

Diable, c’est Julio lui-même qui nous l’a dit, et en ces termes même, ou peu s’en faut (un mot de changé, ou plusieurs, que l’on met sur le compte des failles de la mémoire, alors que c’est souvent un acte inconsciemment délibéré…). Il nous faudra identifier les analogies, en découvrir ensuite les raisons, les points de fuite, les failles, les apprêts, trancher les gorges, acquiescer aux paires, le tout s’insinuant, s’écoulant, se fuyant, se perdant, se frôlant, le Nombre d’or et les puces de Clignancourt, le jazz et les mystères d’Éleusis, le Golem et la lutte des classes, la pan-sexualité et la gnose…

Je me souviens qu’une nuit – c’était à la fin du printemps 1977 – suivre à la trace le dénouement de l’un des plus accomplis récits de Cortazar m’est soudainement apparu comme une impérieuse évidence, mais comme il fallait que nous y soyons à nouveau réunis tous les trois , j’ai, comme pressentant son posthume assentiment, commis l’irréparable, me suis permis de « muscler » en raccourcissant par ici, épurer par là, changer de détails (une marque de cigarettes, un type de boisson), ajouter quelques mots, muer le personnage principal (saxophoniste comme celui qui lui servit de modèle, à savoir Charlie Parker en personne, excusez du peu!) en poète (mélange de Thierry, tellement poète qu’il se refusa de l’être, du moins au sens convenu de terme, et de François, alcoolique à 24 ans et qui, poète, il le fut, lui, tant et tant qu’il finit par cesser de l’être, du moins au sens premier du terme), assumant, moi, le rôle du narrateur.
Inséparable trio nous ne le fûmes qu’au début des années ’70, mais la vie permit que je continue à assidûment les fréquenter, chacun de leur côté, jusqu’à la fin de la décennie (en fait, avec des éclipses, jusqu’en 1986, année où j’ai d’ailleurs définitivement perdu de vue François; Thierry, lui, ce ne fut que vingts ans plus tard, mais avec de longs, très longs blancs entre chaque rencontre)
Rien de mieux qu’un Julio du meilleur cru et un brin tourné à ma façon pour me donner, l’espace d’un battement d’aile, l’illusion de les retrouver…
(février 2016)

L’imposteur, c’est celui qui joue à être là où il est – où qu’il soit.

« Je me souviens du soir où nous nous sommes mis à déambuler dans Saint Germain-des-Prés parce que tu m’as dit que ça te ferait du bien de marcher un peu et que je ne suis pas homme à laisser tomber les copains en pareille circonstance.
La rue de l’Abbaye nous conduit pas à pas à la place Furstemberg sournoisement endormie. J’essaye de t’entraîner rue Jacob par peur des souvenirs, mais il semble que le chapitre soit clos pour ce soir…
Tu marches calmement et la chaleur de la nuit, le silence des rues nous font du bien à tous les deux.
Nous fumons des Celtiques, nous nous laissons porter vers la Seine et devant l’une de ces boîtes en fer des libraires du quai Conti l’air que siffle un passant ouvre un tel trou dans le temps que nous titubons de bonheur. Finalement nous nous asseyons sur le parapet devant la rue Gît-le-Coeur et nous en grillons une autre parce que la nuit est belle.
Nous savons que d’ici un moment le tabac nous obligera à aller boire un blanc sec dans un café et cela nous fait plaisir à l’avance.
« Et le nom de l’étoile est Absinthe », c’est ce que tu es en train de dire, et, soudain, j’entends ton autre voix, ta voix quand tu es…comment le dire, de l’autre côté, seul à nouveau, parti…
Je descends le parapet et je te regarde. Le nom de l’étoile est bien Absinthe, il n’y a rien à faire. Tu ris moqueusement en regardant la Seine. Il est deux heures du matin, l’heure de s’asseoir dans un troquet perdu où l’on vous laisse tranquille pour peu qu’on s’aperçoive que vous appartenez à l’étoile Absinthe. C’est toujours comme ça avec toi, on hausse les épaules, et puis l’on commence à se sentir heureux.
Du monde, toujours rien, il n’est question que du poivrier en forme de cygne, de l’étoile, de lambeaux de choses qui passent dans des lambeaux de phrases, des lambeaux de regards, de sourires, de poursuites et d’absences que je suis seul à percevoir.
« Ce que j’écris ne vaut rien, absolument rien ». Je te sens furieux, vraiment furieux d’un coup.
« Ce n’est pas une question de mots plus ou moins mots…C’est autre chose…Je mourrai sans avoir trouvé…Tu ne peux pas savoir…Et pourtant, parfois, la porte bouge…Toute ma vie j’ai cherché avec mes mots à l’ouvrir, cette porte. De presque rien, d’un millimètre. Je me rappelle une nuit, la bouteille, le cahier, la fumée bleutée… Je volais, je te jure que je volais. Je me voyais comme si quelqu’un d’autre était debout près de moi, en moi-même, mais infiniment loin…Pas exactement quelqu’un d’autre, je cherche une comparaison…C’était la certitude, la rencontre, tu vois ce que je veux dire? Ce qui était à côté de moi c’était comme moi-même, mais ça ne tenait pas de place, ce n’était pas à Paris et surtout pas dans le temps, il n’y avait pas d’après…Pendant un moment il n’y a eu que toujours. »
Devant le portail, juste en face, une voiture rouge enjambe le trottoir en le narguant avec cet air doublement immobile qu’ont les choses mobiles quand elles ne bougent pas. Je ne sais plus que faire, il est si tard, l’humidité monte du fleuve, nous allons prendre froid tous les deux…
« J’ai l’impression d’avoir voulu nager dans un bassin vide. J’ai cru, faut être idiot, j’te jure, j’ai cru qu’un jour je trouverais autre chose. Je n’étais pas satisfait, je pensais que les bonnes choses, c’était un peu comme des pièges à rats. Comment t’expliquer…De bons appâts pour qu’on se tienne tranquilles, pour qu’on se dise que tout va bien. Des pièges, mon vieux…parce que ce n’est pas possible qu’il n’y ait pas autre chose, ce n’est pas possible que nous soyons à la fois si près de la porte et si lamentablement de l’autre côté…C’est surtout le Très-Haut que j’ai sur l’estomac. Ne m’embête plus avec ça, je ne le permettrai pas. Et s’il est vraiment de l’autre côté de la porte, je m’en fous. On n’a aucun mérite à passer de l’autre côté si c’est lui qui t’ouvre. Ah! si on pouvait l’enfoncer à coups de pied, cette porte, ça oui, se serait quelque chose. Cette nuit-là, j’ai cru que je l’avais ouverte avec mes mots, mais il a bien fallu m’arrêter, alors le salaud me l’a refermée au nez, ce portier en livrée, ce groom qui n’ouvre les portes que si on lui glisse un pourboire… »
Brusquement je sus quand tu l’entrouvriras. Et aussi que ce sera ta dérisoire victoire sur cette béance maligne, sur cette usurpation indue et sourde, sur cette créature qui n’est que Celui qui est. Si tu es vraiment toi, Il s’inclinera et fondra dans ta lumière: il suffira que tu t’approches et que tu poses la main sur Son épaule…
J’ai appris ta mort par un télégramme. On m’a dit que tes derniers mots avaient été quelque chose comme: « Oh, fais moi un masque. »
Cela va être difficile de raconter tout ça parce qu’on ne sais pas au juste qui parle, si c’est moi ou bien ce qui nous est arrivé dans ce temps soudain indomptable ou encore ce que j’ai cru entrevoir ou bien si, tout simplement, je raconte une vérité qui n’est que mienne, le solde de mon envie de m’enfuir et d’en finir moi-même au plus vite avec toutes les histoires. »
(par – et un tout petit peu avec – Cortazar)

« From childhood’s hour I have not been
 As others were – I have not seen
 As others saw – I could not bring
 My passions from a common spring – »
    (Edgar Allan Poe: Alone)

Mon moindre défaut c’est d’être un lecteur de ceux qu’on dit « exigeants », c’est-à-dire fort peu impressionnés, avant examen personnel et préalable, par les tirages à six chiffres, les critiques dithyrambiques et le buzz des copains de l’auteur(e) sur les réseaux sociaux.
Cela m’autorise quelque peu de vous dire que je viens d’achever la lecture d’un grand livre, non pas par la taille (oh que non, c’est un tout menu opuscule!), mais par la force et qualité de l’écho qu’il sut éveiller et prolonger comme peu avant lui le firent – ceux qui toujours et de toujours m’accompagnent.
Car il y est question de ce qui est pour moi l’essentiel: ce que certains d’entre nous sont ou se refusent d’être, leur choix d’aller sans fléchir jusqu’au bout pressenti et assumé, tel que l’exige le plus souvent le Grand Oeuvre, quels qu’en puissent être les effets sur leurs courtes et pauvres vies.
Que la vérité à propos de Gustavo Roderer soit dite – et si bien dite! –  ne signifie nullement qu’il serait, lui, dans le vrai, ou le contraire! (car, posée en ces termes, la question est dépourvue de toute signification et lève à la plus  indécidable et banale des évidences). Mais qu’elle nous soit contée par un (presque) égal, par l’ami-adversaire seul à même de comprendre à quoi l’on jouait et ce qui s’y jouait est une toute autre histoire, de celles qui les englobe, les justifie et les annule toutes, de celles qui nous aideront un jour, peut-être, à savoir si ce qui s’ouvrit à Gustavo saura s’ouvrir à nous aussi, et si l’on sera, comme lui qui nous devança et en paya le prix, parmi les premiers à y parvenir…