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T’éloigner, t’effacer, disparaître jusqu’à s’écrier (mais ailleurs, autrement) « Non scriverò più », comme Pavese – avec, en arrière-monde, tous les miroirs que tu n’auras pas traversé, toute la limaille dont tu ne te seras pas repu, tous les pas que (« par délicatesse », ô ironie d’Arthur parlant des vies perdues) tu n’auras pas franchi, tous les débris que tu n’auras pas balayé, les apparences que tu n’auras pas dénudé, les fils que tu n’auras pas suivi, les gestes dont tu ne te seras pas saisi, la royauté que tu n’auras pas conchié, l’ultime parole que tu n’auras pas su dompter, puis, te brûlant enfin la nuque, le souffle verdâtre de celle qui, de moins en moins en catimini, s’apprête à te rejoindre, et à qui tu ne diras jamais assez combien tu la hais, combien tu la comprends…

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On ne négocie pas, nous, sauf avec l’au-delà de cette parole qu’on désamorce, qu’on vrille, qu’on dévore, qu’on balaie, avec la traversée dépliant ses brèches et empêchements, ses étaux, ses digues et ses rocailles, ses ombres longues où prendre pied c’est perdre pied, et son regard fait corde perchée sur son hors-cadre, se demandant si tout cela a vraiment existé…
En finir avec les forges à postures, alors, et le scalpel égaré dans la fange, et ce silence au ventre, validant ce qui nous condamne, l’amnésie qui nous aidera à ne rien falsifier, sauf peut-être ces « faits » qui, ayant perdu toute raison d’être, ne méritent que le travestissement, et ces décors itinérants, ces vaines tentatives d’épuiser, la jauge du sens sèchement rappelée à l’ordre, la grande imposture qu’est, non pas la voix plurielle, mais la sournoise manie de vouloir l’imposer – cesser de tricoter de faux espoirs, de faire mine de s’étonner de ce que l’on entende mieux ceux qui hennissent le plus fort – débusquer ce qui est à rebâtir – en découdre avec la nuit qui s’annonce et se répand, mutilée jusqu’à l’os, seule à voir juste, à jeter loin les clefs, à faire de l’amas de braises qui se perdent en nous sauvant l’horizon enfin nommé

En écrivant, l’on oublie ce temps mal habité, mais dont plus rien ne nous retire, pas même les « mensonges vrais » que la parole conforte ou confond, pas même la part dénudée qui revient sur ses pas pour effacer les dernières traces…
En écrivant, l’on ne garde que la clé des lieux où l’on fut accueilli, des foyers qui à tout survécurent, des instants qui récusèrent la loi de l’Autre, les entre-soi difformes et les verrous narquois, les orbites vides assujetties aux délivrances rabâchées, sans après ni déploiement, ni légitime instance autre que cette nuit clandestine, creusée à même le rebord qui les nie et dévalue…
En écrivant, on comprend enfin que l’on se doit de disparaître, se dépouiller des tenaces prétentions de n’être que ce que l’on est, non pas ce que la perte voudrait que l’on soit, car c’est le désir, et lui seul, qui forge le possible, le déplie et le chevauche et le tient en haleine, lui qui en gauchit les moisissures et finit par apaiser les rives voraces des marécages où de toujours il s’égare…
En écrivant, l’on se désencombre des morts qu’on s’inflige pour que nul autre n’y entre blessé ou amoindri, du souvenir des heures écorchées, de la lenteur qui les annonce, des somnambules qui ne les voyaient et entendaient qu’à leur manière, de ses poursuivants à qui il sera peu pardonné, des jeux de l’oubli à qui seuls nos mots servaient de peau seconde, de ce qui n’en finit pas de durer sans qu’on ait à en cueillir les restes…

Plus rien à sauver pour nous, ramassant les cailloux en chemin, trahissant le passé par trop proche, l’avenir qui nous laisse toujours seuls, livrés à la morgue de l’attendu, à la manie de se prendre pour les Autres qu’on finira par devenir, sous l’horizon amoindri qu’étouffent nos chuchotements, nos chausse-trappes, nos faux-semblants, la menace qui ne fait que durer, les signes que cache cette ébauche par nous ratée qu’est la vie, puzzle insaisi qui rompt et décale, morcelle et consume ce qu’on a, une fois pour toutes, décidé d’assumer en le taisant, recours mutants, fauconniers dépossédés de toutes béquilles…

Tout est joué maintenant, le fut dès avant tout début, avant la coulée pugnace, le biais fui et pressenti, le porte-à-faux qui broie et dissout là où l’illimité fait souche, légitime nos trépas, infecte la main qui tient le couteau, la bouche qui convoque l’intempérie, la traille dévergondée par la traversée, par l’embardée trouvant seule son chemin, la hâte féroce que le rien vient à sa façon trahir, sourd au monde qui le pousse à égarer ses doubles, les visiteurs de l’aube mutique rendant aux soupirail son juste emplacement, sous le regard de la Méduse venant parfaire et défier les fracas de ce temps cloué à l’infracassable distance, seule à même d’irriguer nos déroutes, nous faire descendre, légers, au tout dernier hébergement.

J’avoue ne pas trop aimer la littérature qui ouvre la porte aux portes ouvertes, et pas davantage celle qui rêve qu’il y a du nouveau au fond de chaque gouffre.

« les recoins, les auvents, les mélopées de pèlerins ouvrant et secouant le soir tremblé, en avance sur son déclin » – cela, cela seul!

Toute écriture est écriture de soi, écriture du secret, gaspillage des deniers de l’énigme – secret qu’elle épaissit en l’éclairant à la marge, énigme « en soi et des genèses, non de ses haïssables sources », mots proférés il y a longtemps déjà, mais qui n’ont, à l’inverse de celui qui les traça, pas pris une seule ride.

Nulle part l’attente de l’inévitable, la fabrique du destin hors tout hasard, ne paraphant néanmoins pas la volonté qu’advienne ce qui devait s’accomplir, et le fut, mais qui serait resté muet, suspendu et tremblant sans l’amas de gestes et d’actes qui auraient et n’auraient pas pu être autres, m’ont autant laissé pantois et pantelant qu’à la première lecture du « Rivage des Syrtes », point d’orgue, avec « La Presqu’île » », d’une littérature dont, pour mon bonheur, l’estomac se tint loin, tant il n’a rien à y faire. En ces temps où il est de bon ton de ricaner – clins d’oeil entendus – en évoquant « le surécrit », s’éprouver du côté du solitaire de Saint-Florent est un acte de foi que pleinement j’assume.

Avancer en faisant éclater la langue, c’est comme « se tuer les yeux fermés pour se faire une surprise. » Bien trop pour moi, ou alors trop peu…

Ceux qui, subtilement, traîtreusement, hypocritement, s’étonnent de ne pas retrouver dans mes élucubrations l’écho de mes activités militantes, je les renvoie aux mots de Cortazar, qui me sont depuis toujours ferme axiome:
« Quand je suis revenu en France après ces deux voyages, il y a deux choses que j’ai mieux comprises. D’un côté mon engagement personnel et intellectuel dans la lutte pour le socialisme [*] De l’autre que mon travail d’écrivain suivrait l’orientation que lui imprime ma manière d’être, et même s’il lui arrivait à un moment donné de refléter cet engagement, je le ferais pour les mêmes raisons de liberté esthétique qui me conduisent actuellement à écrire un roman qui se passe pratiquement hors du temps et de l’espace historique. Au risque de décevoir les catéchistes et les partisans de l’art au service des masses, je continue à être ce cronope qui écrit pour son plaisir ou sa souffrance personnelle, sans la moindre concession, sans obligations latino-américaines ou socialistes comprises comme a priori programmatiques »

Le pire, en errant dans le labyrinthe, c’est l’instant où l’on devine qu’on trouvera l’issue.

Tu y est presque, l’embaumeur au passé noueux dont si souvent tu croisa sosies et insultes ne passe plus par toi, ni par l’écrit qu’il vint broyer, là où il glisse, piétine et baigne, compte tes travers, invente tes bannissements, renflouant – affaire de discrétion – la brièveté du souci, la défaite appâtée qui à terme t’enchantera, ce que parfois l’oubli lisse en aveugle sous ses plis, le soir béant qui tout engloutira à son insu, jusqu’à l’empreinte mouillée de l’Autre.

Le pas tenu n’est pas toujours gagné, bond dévoyé, rose des vents à la renverse, là où tu n’es que ce qui te déshabite.