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« sur les paroles qui sont dites aucun liseré ne vient se reformer, l’espace où elles adviennent et se marquent est simultanément celui de leur perte, elles passent, elles ne peuvent que passer »
(Jean-Christophe Bailly)

L’heure est là, venue héler l’alerte qui s’empresse, amasse, racle le creuset vacillant à l’embouchure des feux, défie la juste revanche des choses, la trouée adossée lourde aux exigences du Lieu, l’avenir dont on se souvient, la fusion convoitée bousculant déchets et usages, effractions, étendues et bruits, oublis, humeurs, épreuves, apprentissages, héritages assumés, stupeurs butant sur l’intarissable, cédant au regard, s’y rattachant, le décomposant, rebondissant sur son indifférence, s’accouplant à la lueur qui le découpe et s’y déplie, au sang pâle que personne ne voit, à l’épaisseur friable d’où émane toute distance, toute transparence, les jeux sans enjeu, l’étonnement de l’airain, la traversée des irréconciliables…

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« Une vielle histoire de Jack London me revient à l’esprit, où le héros, appuyé sur le tronc d’un arbre, s’apprête à finir dignement sa vie. » (Che Guevara)

Que les choses étaient simples avant que les mots ne nous cherchent des histoires: la boîte à outils à portée de main, les jauges prêtes à servir, la ruse qui aide à sauter le pas toujours poussant la parole paresseuse à repartir de zéro, sans intermédiaires ni durée, proposant sans disposer, jamais enclose en ces poussées, ces bords, ces intervalles, mais les enveloppant, les modulant, les faisant basculer vers l’incessant et sardonique chuchotement, greffant sur fond d’ombre la panoplie de ses giclées, des chantages rarement hasardeux, de leurs recouvrements tenaces!
Puis vint sans coup férir le décalage, l’accident effaçant jusqu’aux rets jetées au fond des mines de la mémoire, le crime rétrécissant les détails, y retrouvant sa part de nuit, ses alliages obstinés, la table rase qui sépare puis suspend, l’artifice ne s’accordant qu’aux désordres de sa différence, à ses clones qui sont discrédit de la parole qui délie, trouble, défait, moule l’insondable, perturbe la dissemblance qui combine et compare, s’exclut des gnoses et dérives, dégorge torches et adieux, nous habituant à leurs bégaiements presque inaudibles, à la poussière des retours, à l’épaisseur des ruptures, comme si le pire était déjà arrivé, comme s’il n’y avait plus rien au-delà des temps vécus…
Tout en nous rappelant qu’on ne peut être à la fois Un et libre, que la madeleine de Marcel est tout sauf machine de mort, que les poupées-gigognes qui bâtirent la « Recherche » sont accomplissement et pas séquence finale, qu’il n’est de fragment des « Illuminations » qui s’effondre sous le poids des mots qui le portent. S’en aller, oui, mais en sachant les dés indéfiniment relancés, et que ce n’est que cela qui compte…

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« Nous étions jeunes alors, et nous avions des armes. » (Antoine Volodine)

En écrivant, nous n’éparpillons ni n’écartons, ni ne bornons, ne faisons nôtre que le texte perdu qui ne témoigne pas du Réel et n’y renvoie pas davantage, bâti dans ce qui prolonge, ternit, égare, heurte et réfute, modèle et altère, tire la leçon de nos maux, mord sur ce présent qui n’est que de l’actuel, malédiction forçant l’assentiment, pauvre arsenal de tris, de fables, de scories, de percepts, de dépouilles, de parcours, de métissages, de soupçons, de fins et démesures du mot « dernier » qui n’élude pas plus qu’il n’éteint la chose qu’il est supposé faire vivre, mais la déplace, la ramifie, la tord, se fait menace, tour de passe-passe, entêtement, pari sur ce qu’il y a de soi dans l’autre…
En écrivant, nous ne faisons pas recette, ne jouons pas le jeu, n’avons de cesse que de briser affinités et hiérarchies, amalgames et partages, endiguer l’érosion clandestine, susciter de nouvelles propagations, de nouvelles jacqueries, dérober à l’oubli l’indifférence à être, prédire le retournement, ouvrir la voie au caché, régurgiter les litanies des manants se mesurant au qui perd gagne.
En écrivant, nous suspendons le fil du temps et du hasard, domptons l’inéluctable, dénions au lieu ses tamisages, au secret ses abnégations, à la roue ce qui la bredouille et la restitue, la mesure et l’absorbe, déracinons le désir tapi dans ses obscurités et grésillements, ses étourdissements et dérapages, anticipons l’innombrable, persévérons dans la succession et l’oscillation malignes, débarrassons le devenir du rare, du décalé, de l’impur contigu aux délivrances qui méconnaissent et rompent le pacte où tout est jouet et non pas jeu, châtiment de toujours se tenant là où c’est nous qui l’avons sommé d’être…

cris-et-chuchotements

« L’esprit du monde, c’est nous dès que nous savons nous mouvoir. » (Merleau-Ponty)

Chutes, accrocs désertés de tout, emprunts manquant à ce que toujours l’on perd, usages premiers et vaines saisies, demeures du grief, leviers assujettis, mémoires hors mesures revenant sur nos pas, machines à traquer, jetées pêle-mêle vers ce qui inlassablement secrète du divers, éclate, s’ébranle, advient et passe, délibère et accomplit, chemine parmi les auspices, les défroques et les ruades, lacère les prédictions, guette le révolu, muselle le risque, dément les dés, érige sans règle ni modèle, appauvrit l’horizon, hâte la traversée, l’étrangle à la dérobée, l’ensemence en nous contaminant, l’asservit à la langue qui nous freine, la feint et nous travaille…

Connaitre, c’est ce que de toujours tu voulus, plus que toute autre chose. Y aboutit-on en écrivant? Heureux ceux qui l’ignorent, dont tu es…

Dans ce que l’on écrit, seule vaut l’ignorance de nommer, le bruit parasite qui désamorce la forme, extirpe de l’entêtement à effacer les noeuds et les brisures, les signes et les aléas, la déflagration en roue libre, le droit de suite se tenant tout entier dans nos choix, l’alerte trop tôt requise, le prix qu’on est prêt à payer, l’emprise du rien qui finit par tout atteindre, les passes ligotées au même rouet, le geste juste qui défait et brouille, les atermoiements et les repères, le lampadaire auquel l’on finit par se pendre…

autopsie

« C’est là-dedans ce soir les assises, au fond de cette nuit voûtée, c’est là où je tiens le greffe, ne comprenant pas ce que j’entends, ne sachant pas ce que j’écris. » (Beckett)

Le regard, cela se prépare, s’allume, s’aiguise, là où qui mûrit s’abyme dans le mûrissement même, ses plis déchus et ses balises sauvages, ses chasses vierges de l’attente des proies et ses secrets promis et enfreints, dépossédés de l’impur et du monnayable, de la parole en état de manque, fuyante mais dure au mal, qui noue les faces, déguise les mues se chevauchant, et leurs offrandes, et leurs jointures, et leurs abandons, efface des lieux de hasard les convoitises, du couteau de pierre les survies avouables, des calendriers les fausses filiations, tord les têtes de pont jetées sans savoir vers quoi, file vers ce que le temps toujours parvient à faire taire…

Celui que jouvence n’habille plus, qu’il sache revenir à soi, à la terre frugale, compacte,  où tout est donné de surcroît, prendre le temps de s’y accoutumer, d’en saisir les noyaux, les méplats, les saillies, s’en aller au devant du tain rusant toujours et toujours ajourné, des décors à l’écart, peuplant l’arrière-plan de miettes, de surplus, de scrupules accolés à l’imprécision du désir qui décroche et raréfie, paralyse les caravaniers de l’ombre, renvoie ce qui bouge hors de lui et s’y perd, la foi jurée accueillant jours fallacieux et nuits mercenaires, ce qui survient et déborde, s’enlise aux flancs de la parole rompant ses dissonances au vif de l’énigme, se déploie dans les spores gratuits et l’humus, se livre à leurs pouvoirs gourmands, marqués pour longtemps, sans contours assignés, toujours en réserve de l’autre rive, du ferme domaine franchi et défié, du coeur parasite et du déclin des traces…

Récit d’une disparition que tu dus forcer, mais qui n’aura été que pour d’autres, purgée des images dépensées, des sueurs spéculaires, de la caverne où s’ébattent les veilleurs rendus indemnes aux berges du Réel et les scorpions filant sur le sable dard dressé, prêtant le flanc à la parole ébréchée, chuchotée, jumelée au futur, aux grottes où elle ne se reconnait plus, à l’erreur lacunaire et en partance, à l’ancienne promesse qui fléchit, comme aspirée au fond de ces mers où tous les devoirs se dissolvent et se valent, et les palmes étendus, et les galops confisqués, et le profil reptilien des meurtriers, et le silence enfin accordé à la surprise d’être…

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« Ce dont on parle, on ne l’a pas; ceci est un axiome. » (Novalis)

Pas d’autre délivrance que celle où tu erres dans la nuit qui coule et traque masures et lointain, où tu resserres les lambeaux, restitue les cibles, mens pour cacher les déboires du retour, calligraphies les stigmates de passage, scelles les plis de ce qui ne cesse de venir, sentir et disparaître.
Pieds nus dans la poussière, nez collé à la vitre, tout sauf fugueur, mais soudain encombré de toi-même, il ne te reste qu’à te retirer du jeu, abattre tes cartes sans plus tricher, rendre intenable ce que parole sait voir, en travailler l’étrange pâte, récuser urgences et louvoiements, t’absenter sans but ni retenue ni mauvaise foi, te saisir des traces que creuse la distance, tarir le guet, ratatiner la fausse parole, falsifier tes atours, spolier le bégaiement qui te serre et te cerne, faire une dernière fois le tour de tes remparts, travestir les soudains détours de tes doubles, dégrader les seuils, compter les pas te rapprochant des proxénètes de la parole, des longues marches conjurant le répugnant cours des heures, absent à toi-même pour n’être présent qu’au texte s’abîmant en ce qui sépare, l’enclos arpenté sans garde-fous, l’entre-deux noirci, l’approche toujours déçue, les règlements de compte et les vacillements, les prédateurs amoindris trahissant les entours du lieu qui te détourne, mais finira par te recevoir, toi et ta vision (adamique?) de l’Ouvert, prenant ses aises puis s’en allant une fois pour toutes, elle qui fut vigilance jetée aux fers, mais renseignée par la main tâchée d’encre, contrée en vain trafiquée, parcours sans enjeu autre que le temps lisse et joueur et univoque, ligne tendue perçant l’ici de tes prodiges, t’apprenant à te taire et à baisser les yeux, faire valoir au devant de toi les jeux bannis, le terme résilié et la charnière repue, la faille des mises étourdies, l’assignation au garrot faisant croire à autrui que tout finit par arriver, l’obstinée levée d’écrou, le cul-de-sac où l’on se rate, l’image de proue se dressant contre lui, contre cette mort que le visible seul travaille, rebroussant chemin vers le littoral de nous-mêmes, nous aidant à passer enfin outre…

 

« Tentation de l’Ailleurs, même quand on sent s’ouvrir l’implacable azur sous les incertitudes de la réalité. » (Gottfried Benn)

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Puisque les jeux sont faits, puisque nous fûmes pris de court, mais restons seuls en piste, puisqu’il nous faudra vivre avec ce temps qui ne nous suit plus, ne nous abandonne pas plus qu’il nous possède, ne trafique plus sa noirceur, n’abat plus sur nos têtes sa disgrâce et ses rognures, puisque nous sommes enfin portés disparus, dissous, rejetés, voués à remâcher le goût et le dégoût d’être, il nous reste à tout brûler devant nous, sauver la marge, vivre comme si le monde n’était plus à sa place, dénier à la fiction ses caches, ses combles, ses oubliettes, la tenir à distance, s’en absenter sans la heurter de front, ne la livrer qu’à ses vertiges, à la tenace envie d’offrir ses fracas, ses foulées, ses aveuglements, les contaminations où elle se donne telle qu’elle est au débraillé des formes, des silhouettes remises à l’unisson, de la brisure que seul viendra combler le périple somnambule, ses mises en scène, ses écarts et effets, ses glus, ses raréfactions, ses reculs, ses nébuleuses, ses décalages…

Juste une torsade de plus, sans sources ni preuves, qui temporise, ordonne, discrimine, négocie avec la camarde une taie dans l’oeil de la Méduse, un pli à peine que la décrue laisserait derrière les relais esseulés, enchâssant l’épaisseur qui n’est que ce qu’elle montre, égarant ses propres pistes, s’enfermant dans la répétition, se laissant choir contre les manigances du langage.
Vie trouée, hachée, taillée à vif dans le pêle-mêle toujours menacé de disparaître, de mimer l’envers raclant sous nos semelles ses résidus, ses louches déchets, ses allusifs dépouillements, l’échéance expulsée du concevable, le trouble séparé, vicié, qui ravage la scène du monde, lui fait craindre la délation teinte de noir, morcelle jusqu’aux contours de qui n’est plus…

Puisque l’empreinte n’a plus le temps de se faire trace, et la maudire ne fait pas plus peur que la rendre indifférente, puisqu’on peut presque tout faire et tout dire, puisqu’il n’y a plus d’inavouable s’éprouvant tel, puisque tout a une chance d’être regard, lésion, séparation, contagion désormais vouée au seul possible qui produit seulement parce qu’il ne sait plus se produire, puisque du souvenir au préjugé il n’y a plus d’erreur qui nous submerge, puisqu’il est déjà trop tard pour oser s’écarter, se trahir, retrouver à tâtons le point de départ, déchoir le doute ou s’en nourrir, bafouer la règle, se venger du désir pendu à nos basques, puisque tout n’est que décollage, démontage, non-lieu qui brouille et assouvit, se rappeler que « le jeu est plus grand que les joueurs », toujours soustrait à leur féroce clarté, qu’il se perde ou se range, qu’il s’accomplisse ou s’épuise, qu’il feigne ou se multiplie, qu’il frappe du même égarement le temps réfractaire et le ralenti qui nous guette.