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Diable, c’est Julio lui-même qui nous l’a dit, et en ces termes même, ou peu s’en faut (un mot de changé, ou plusieurs, que l’on met sur le compte des failles de la mémoire, alors que c’est souvent un acte inconsciemment délibéré…). Il nous faudra identifier les analogies, en découvrir ensuite les raisons, les points de fuite, les failles, les apprêts, trancher les gorges, acquiescer aux paires, le tout s’insinuant, s’écoulant, se fuyant, se perdant, se frôlant, le Nombre d’or et les puces de Clignancourt, le jazz et les mystères d’Éleusis, le Golem et la lutte des classes, la pan-sexualité et la gnose…

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Je me souviens qu’une nuit – c’était à la fin du printemps 1977 – suivre à la trace le dénouement de l’un des plus accomplis récits de Cortazar m’est soudainement apparu comme une impérieuse évidence, mais comme il fallait que nous y soyons à nouveau réunis tous les trois , j’ai, comme pressentant son posthume assentiment, commis l’irréparable, me suis permis de « muscler » en raccourcissant par ici, épurer par là, changer de détails (une marque de cigarettes, un type de boisson), ajouter quelques mots, muer le personnage principal (saxophoniste comme celui qui lui servit de modèle, à savoir Charlie Parker en personne, excusez du peu!) en poète (mélange de Thierry, tellement poète qu’il se refusa de l’être, du moins au sens convenu de terme, et de François, alcoolique à 24 ans et qui, poète, il le fut, lui, tant et tant qu’il finit par cesser de l’être, du moins au sens premier du terme), assumant, moi, le rôle du narrateur.
Inséparable trio nous ne le fûmes qu’au début des années ’70, mais la vie permit que je continue à assidûment les fréquenter, chacun de leur côté, jusqu’à la fin de la décennie (en fait, avec des éclipses, jusqu’en 1986, année où j’ai d’ailleurs définitivement perdu de vue François; Thierry, lui, ce ne fut que vingts ans plus tard, mais avec de longs, très longs blancs entre chaque rencontre)
Rien de mieux qu’un Julio du meilleur cru et un brin tourné à ma façon pour me donner, l’espace d’un battement d’aile, l’illusion de les retrouver…
(février 2016)

L’imposteur, c’est celui qui joue à être là où il est – où qu’il soit.

« Je me souviens du soir où nous nous sommes mis à déambuler dans Saint Germain-des-Prés parce que tu m’as dit que ça te ferait du bien de marcher un peu et que je ne suis pas homme à laisser tomber les copains en pareille circonstance.
La rue de l’Abbaye nous conduit pas à pas à la place Furstemberg sournoisement endormie. J’essaye de t’entraîner rue Jacob par peur des souvenirs, mais il semble que le chapitre soit clos pour ce soir…
Tu marches calmement et la chaleur de la nuit, le silence des rues nous font du bien à tous les deux.
Nous fumons des Celtiques, nous nous laissons porter vers la Seine et devant l’une de ces boîtes en fer des libraires du quai Conti l’air que siffle un passant ouvre un tel trou dans le temps que nous titubons de bonheur. Finalement nous nous asseyons sur le parapet devant la rue Gît-le-Coeur et nous en grillons une autre parce que la nuit est belle.
Nous savons que d’ici un moment le tabac nous obligera à aller boire un blanc sec dans un café et cela nous fait plaisir à l’avance.
« Et le nom de l’étoile est Absinthe », c’est ce que tu es en train de dire, et, soudain, j’entends ton autre voix, ta voix quand tu es…comment le dire, de l’autre côté, seul à nouveau, parti…
Je descends le parapet et je te regarde. Le nom de l’étoile est bien Absinthe, il n’y a rien à faire. Tu ris moqueusement en regardant la Seine. Il est deux heures du matin, l’heure de s’asseoir dans un troquet perdu où l’on vous laisse tranquille pour peu qu’on s’aperçoive que vous appartenez à l’étoile Absinthe. C’est toujours comme ça avec toi, on hausse les épaules, et puis l’on commence à se sentir heureux.
Du monde, toujours rien, il n’est question que du poivrier en forme de cygne, de l’étoile, de lambeaux de choses qui passent dans des lambeaux de phrases, des lambeaux de regards, de sourires, de poursuites et d’absences que je suis seul à percevoir.
« Ce que j’écris ne vaut rien, absolument rien ». Je te sens furieux, vraiment furieux d’un coup.
« Ce n’est pas une question de mots plus ou moins mots…C’est autre chose…Je mourrai sans avoir trouvé…Tu ne peux pas savoir…Et pourtant, parfois, la porte bouge…Toute ma vie j’ai cherché avec mes mots à l’ouvrir, cette porte. De presque rien, d’un millimètre. Je me rappelle une nuit, la bouteille, le cahier, la fumée bleutée… Je volais, je te jure que je volais. Je me voyais comme si quelqu’un d’autre était debout près de moi, en moi-même, mais infiniment loin…Pas exactement quelqu’un d’autre, je cherche une comparaison…C’était la certitude, la rencontre, tu vois ce que je veux dire? Ce qui était à côté de moi c’était comme moi-même, mais ça ne tenait pas de place, ce n’était pas à Paris et surtout pas dans le temps, il n’y avait pas d’après…Pendant un moment il n’y a eu que toujours. »
Devant le portail, juste en face, une voiture rouge enjambe le trottoir en le narguant avec cet air doublement immobile qu’ont les choses mobiles quand elles ne bougent pas. Je ne sais plus que faire, il est si tard, l’humidité monte du fleuve, nous allons prendre froid tous les deux…
« J’ai l’impression d’avoir voulu nager dans un bassin vide. J’ai cru, faut être idiot, j’te jure, j’ai cru qu’un jour je trouverais autre chose. Je n’étais pas satisfait, je pensais que les bonnes choses, c’était un peu comme des pièges à rats. Comment t’expliquer…De bons appâts pour qu’on se tienne tranquilles, pour qu’on se dise que tout va bien. Des pièges, mon vieux…parce que ce n’est pas possible qu’il n’y ait pas autre chose, ce n’est pas possible que nous soyons à la fois si près de la porte et si lamentablement de l’autre côté…C’est surtout le Très-Haut que j’ai sur l’estomac. Ne m’embête plus avec ça, je ne le permettrai pas. Et s’il est vraiment de l’autre côté de la porte, je m’en fous. On n’a aucun mérite à passer de l’autre côté si c’est lui qui t’ouvre. Ah! si on pouvait l’enfoncer à coups de pied, cette porte, ça oui, se serait quelque chose. Cette nuit-là, j’ai cru que je l’avais ouverte avec mes mots, mais il a bien fallu m’arrêter, alors le salaud me l’a refermée au nez, ce portier en livrée, ce groom qui n’ouvre les portes que si on lui glisse un pourboire… »
Brusquement je sus quand tu l’entrouvriras. Et aussi que ce sera ta dérisoire victoire sur cette béance maligne, sur cette usurpation indue et sourde, sur cette créature qui n’est que Celui qui est. Si tu es vraiment toi, Il s’inclinera et fondra dans ta lumière: il suffira que tu t’approches et que tu poses la main sur Son épaule…
J’ai appris ta mort par un télégramme. On m’a dit que tes derniers mots avaient été quelque chose comme: « Oh, fais moi un masque. »
Cela va être difficile de raconter tout ça parce qu’on ne sais pas au juste qui parle, si c’est moi ou bien ce qui nous est arrivé dans ce temps soudain indomptable ou encore ce que j’ai cru entrevoir ou bien si, tout simplement, je raconte une vérité qui n’est que mienne, le solde de mon envie de m’enfuir et d’en finir moi-même au plus vite avec toutes les histoires. »
(par – et un tout petit peu avec – Cortazar)

« From childhood’s hour I have not been
 As others were – I have not seen
 As others saw – I could not bring
 My passions from a common spring – »
    (Edgar Allan Poe: Alone)

Mon moindre défaut c’est d’être un lecteur de ceux qu’on dit « exigeants », c’est-à-dire fort peu impressionnés, avant examen personnel et préalable, par les tirages à six chiffres, les critiques dithyrambiques et le buzz des copains de l’auteur(e) sur les réseaux sociaux.
Cela m’autorise quelque peu de vous dire que je viens d’achever la lecture d’un grand livre, non pas par la taille (oh que non, c’est un tout menu opuscule!), mais par la force et qualité de l’écho qu’il sut éveiller et prolonger comme peu avant lui le firent – ceux qui toujours et de toujours m’accompagnent.
Car il y est question de ce qui est pour moi l’essentiel: ce que certains d’entre nous sont ou se refusent d’être, leur choix d’aller sans fléchir jusqu’au bout pressenti et assumé, tel que l’exige le plus souvent le Grand Oeuvre, quels qu’en puissent être les effets sur leurs courtes et pauvres vies.
Que la vérité à propos de Gustavo Roderer soit dite – et si bien dite! –  ne signifie nullement qu’il serait, lui, dans le vrai, ou le contraire! (car, posée en ces termes, la question est dépourvue de toute signification et lève à la plus  indécidable et banale des évidences). Mais qu’elle nous soit contée par un (presque) égal, par l’ami-adversaire seul à même de comprendre à quoi l’on jouait et ce qui s’y jouait est une toute autre histoire, de celles qui les englobe, les justifie et les annule toutes, de celles qui nous aideront un jour, peut-être, à savoir si ce qui s’ouvrit à Gustavo saura s’ouvrir à nous aussi, et si l’on sera, comme lui qui nous devança et en paya le prix, parmi les premiers à y parvenir…

T’éloigner, t’effacer, disparaître jusqu’à s’écrier (mais ailleurs, autrement) « Non scriverò più », comme Pavese – avec, en arrière-monde, tous les miroirs que tu n’auras pas traversé, toute la limaille dont tu ne te seras pas repu, tous les pas que (« par délicatesse », ô ironie d’Arthur parlant des vies perdues) tu n’auras pas franchi, tous les débris que tu n’auras pas balayé, les apparences que tu n’auras pas dénudé, les fils que tu n’auras pas suivi, les gestes dont tu ne te seras pas saisi, la royauté que tu n’auras pas conchié, l’ultime parole que tu n’auras pas su dompter, puis, te brûlant enfin la nuque, le souffle verdâtre de celle qui, de moins en moins en catimini, s’apprête à te rejoindre, et à qui tu ne diras jamais assez combien tu la hais, combien tu la comprends…

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On ne négocie pas, nous, sauf avec l’au-delà de cette parole qu’on désamorce, qu’on vrille, qu’on dévore, qu’on balaie, avec la traversée dépliant ses brèches et empêchements, ses étaux, ses digues et ses rocailles, ses ombres longues où prendre pied c’est perdre pied, et son regard fait corde perchée sur son hors-cadre, se demandant si tout cela a vraiment existé…
En finir avec les forges à postures, alors, et le scalpel égaré dans la fange, et ce silence au ventre, validant ce qui nous condamne, l’amnésie qui nous aidera à ne rien falsifier, sauf peut-être ces « faits » qui, ayant perdu toute raison d’être, ne méritent que le travestissement, et ces décors itinérants, ces vaines tentatives d’épuiser, la jauge du sens sèchement rappelée à l’ordre, la grande imposture qu’est, non pas la voix plurielle, mais la sournoise manie de vouloir l’imposer – cesser de tricoter de faux espoirs, de faire mine de s’étonner de ce que l’on entende mieux ceux qui hennissent le plus fort – débusquer ce qui est à rebâtir – en découdre avec la nuit qui s’annonce et se répand, mutilée jusqu’à l’os, seule à voir juste, à jeter loin les clefs, à faire de l’amas de braises qui se perdent en nous sauvant l’horizon enfin nommé

En écrivant, l’on oublie ce temps mal habité, mais dont plus rien ne nous retire, pas même les « mensonges vrais » que la parole conforte ou confond, pas même la part dénudée qui revient sur ses pas pour effacer les dernières traces…
En écrivant, l’on ne garde que la clé des lieux où l’on fut accueilli, des foyers qui à tout survécurent, des instants qui récusèrent la loi de l’Autre, les entre-soi difformes et les verrous narquois, les orbites vides assujetties aux délivrances rabâchées, sans après ni déploiement, ni légitime instance autre que cette nuit clandestine, creusée à même le rebord qui les nie et dévalue…
En écrivant, on comprend enfin que l’on se doit de disparaître, se dépouiller des tenaces prétentions de n’être que ce que l’on est, non pas ce que la perte voudrait que l’on soit, car c’est le désir, et lui seul, qui forge le possible, le déplie et le chevauche et le tient en haleine, lui qui en gauchit les moisissures et finit par apaiser les rives voraces des marécages où de toujours il s’égare…
En écrivant, l’on se désencombre des morts qu’on s’inflige pour que nul autre n’y entre blessé ou amoindri, du souvenir des heures écorchées, de la lenteur qui les annonce, des somnambules qui ne les voyaient et entendaient qu’à leur manière, de ses poursuivants à qui il sera peu pardonné, des jeux de l’oubli à qui seuls nos mots servaient de peau seconde, de ce qui n’en finit pas de durer sans qu’on ait à en cueillir les restes…

Plus rien à sauver pour nous, ramassant les cailloux en chemin, trahissant le passé par trop proche, l’avenir qui nous laisse toujours seuls, livrés à la morgue de l’attendu, à la manie de se prendre pour les Autres qu’on finira par devenir, sous l’horizon amoindri qu’étouffent nos chuchotements, nos chausse-trappes, nos faux-semblants, la menace qui ne fait que durer, les signes que cache cette ébauche par nous ratée qu’est la vie, puzzle insaisi qui rompt et décale, morcelle et consume ce qu’on a, une fois pour toutes, décidé d’assumer en le taisant, recours mutants, fauconniers dépossédés de toutes béquilles…