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  Merci de me le rappeler, Ricardo Piglia:
“Marx a critiqué l’idée du degré zéro de la société dans le mythe de Robinson, parce que même un sujet complètement isolé porte en lui les formes sociales qui l’ont rendu possible. L’isolement présuppose la société que l’individu veut fuir.”
Contrepoint utile, de fait, nécessaire, indispensable à l’article précédent…

La vérité nue…

 ”L’ébriété de l’heure créatrice, le vertige autistique qui est le lot de toute pensée de quelque envergure ne va pas sans la gueule de bois. La solitude redouble avec l’engendrement. Quelque chose d’essentiel et d’organique a éte arraché”, nous rappelait Steiner.
 ”La volonté de réconciliation avec le monde qui préside à l’écriture n’est jamais à la mesure de l’extrême retranchement de celui qui s’est mis en siruation d’écrire”, nous avouait Michon.
 J’aurais tant voulu pouvoir infirmer ce qui précède, clamer qu’il n’en est rien, qu’écrire, eh bien, c’est comme respirer, manger, marcher ou forniquer, ni plus ni moins, un acte pareil à tout autre qui nomme, définit, accomplit et engage…
 J’aurais tant aimé, mais je ne le puis, car si je ne suis nullement comptable de LA vérité, je le suis de la mienne, laquelle me contraint à avouer qu’il n’y a pas une phrase, un mot, une syllabe de ce qu’affirment Steiner et Michon qui ne soit, très exactement, et crûment, ce que ressent, parfois jusqu’à la lie, celui qui s’affronte, au sens fort (pas pour jouer, donc, réciter ou expérimenter), à cette écriture qui toujours percute la lame d’un couteau avant qu’on ait fini de la séduire…
 Winckler avait tout à fait raison, l’écrivain n’est nullement un être rare, à part, et encore moins “sacré”.
 D’une abyssale solitude , à peine – parfois, souvent - même, et surtout, lorsqu’il est entouré, lorsque, présent et absent, il vit, aime, pense et lutte parmi et avec les autres…

Vertus du dialogue…

 

 Il y a un an et demi à peu près, un dialogue fécond, amical et parfois contradictoire avec Marc Zaffran (Martin Winckler) – dont sans doute beaucoup d’entre vous connaîssent et apprécient les travaux – à propos d’un article de son cru au titre “provocateur” (Qui a le droit d’écrire?) m’a permis, au fur et à mesure de son déroulement, de faire un peu le point sur une espèce de mien “état des lieux” concernant certains mauvais procès faits à la littérature numérique (livres publiés par des éditions numériques, sites et blogs littéraires), mais portant aussi sur de plus légitimes interrogations ( certaines dépassant d’ailleurs le cadre d’un débat sur la littérature en ligne, puisque valant pour “ce qui se publie” en géneral). J’en transcris aujourd’hui les passages essentiels (entre guillemets les extraits du texte de M.W, en italiques ce qui appartien au débat proprement dit), à la fois parce que ça reste d’une brûlante actualité, d’autre part parce que sur des points des plus importants mes propres conceptions ont bien évolué, alors que sur d’autres mes convictions se sont trouvées plutôt raffermies depuis (je préciserai lesquels et comment) :

M.W:
 ”L’écrivain sacralisé, autorisé (aux deux sens du terme) est un pur produit de la pensée la plus bourgeoise. C’est cette sacralisation, entretenue par une partie de la critique (mais aussi par bon nombre d’enseignants, de journalistes et d’intellectuels auto-proclamés, hélas!) qui entretiennent chez le plus grand nombre l’idée que l’écrivain est un être rare.
Or, c’est non seulement faux, mais c’est aussi profondémant méprisant pour ceux qui écrivant et ne publient pas ou qui publient mais restent dans l’ombre, ou qui, tout publiés qu’ils soient, ont un autre métier (ce qui est le cas de l’immense majorité) et ne se sentent pas sacrés du tout.”
A.R:
 Comment ne pas être d’accord avec ces lignes? Je le suis, pour ma part, à 1000%!
M.W:
 ”Depuis quelques années, la possibilité de mettre des textes en ligne, sur un blog ou un site, a changé la donne. Un nombre très important de personnes écrivent et donnent à lire ce qu’elles écrivent.
 Mais il faut avoir lu et entendu ce que beaucoup (trop) de critiques et d’écrivains estampillés disent de l’écriture en ligne et des blogs. Le mépris et la méfiance à leur égard sont malheureusement très répandus en France, beaucoup plus qu’ailleurs.”
A.R:
Ah, c’est la que le malaise s’installe, car c’est, à mon sens, de la pure démagogie que d’affirmer que toute personne qui donne à lire sa production sur un blog ou sur un site est un écrivain, précisément dans la mesure où cela reviendrait de fait à dire que toute personne qui écrit n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment, aurait nécessairement, comme par définition, le droit de s’auto-intituler “écrivain”, et point à la ligne…
Ce n’est, d’ailleurs, absolument pas un problème d’écriture en ligne ou papier, cela n’a rien à voir avec ça, mais bel et bien avec une qualité d’écriture qui n’est mesurable que par le regard d’autrui, ne “vaut” que si elle passe par cet indispensable tamis qu’est l’oeil, la sensibilité, la subjectivité d’autrui, cela pouvant se passer a priori (c’est le rôle de l’éditeur) ou a posteriori (lecteurs d’oeuvres en ligne ou de blogs). Et si cet oeil, ce regard sont ceux d’un éditeur, c’est mille fois mieux – c’est bien à ça que sert, pour nous en tenir au numérique, une maison de l’importance et de la qualité de “Publie.net”…

[Note A.R du 22/02/2012: c'est sur ce point que j'ai le plus évolué. Non seulement j'ai moi-même maintenant un modeste blog qui, lentement, humblement, sereinement, poursuit son bonhomme de chemin, mais je ne considère plus du tout que se faire éditer serait "mille fois mieux", loin de là...
(mon propos avait d'ailleurs une portée générale - en ce qui me concerne j'ai toujours considéré qu'écrire et se faire éditer mobilisent des actions, des affects et des jouissances bien différentes, et ce ne sont que celles liées au premier verbe qui m'intéressent vraiment, tous ceux qui me connaîssent le savent!) 
Le seul avantage (une plus grande visibilité par rapport aux revues, aux journalistes, aux critiques, laquelle - Laurent Margantin le faisait remarquer récemment - vaut essentiellement pour les éditions papier) n'est à mon sens en rien compensé par l'éprouvant et souvent humiliant "parcours du combattant" auquel l'on doit de se soumettre pour y arriver ( je dis bien "seul avantage", car mon type de production n'est pas de nature à me rapporter plus qu'une poignée d'euros - et c'est encore une exagération, sinon un doux euphémisme...) Je crois plus que jamais à la nécessité d'être "adoubé" par autrui pour gagner le droit de se dire "écrivain", mais il m'apparaît évident aujourd'hui que mes lecteurs y suffisent, d'autant qu'il y a parmi eux - je le sais, j'en connaîs - un bon nombre qui sont eux même blogueurs, auteurs ou critiques que j'admire et respecte. Et si un jour j'envisageais quand même l'édition, c'est sûrement à la numérique que je penserai prioritairement...]

M.W: En ce qui me concerne, je pense qu’il y a les écrivants, qui écrivent parce que c’est leur mode de communication, et les écrivains, qui sont reconnus par une communauté de lecteurs (et pas par une élite auto-proclamée). Et les deux catégories sont respectables.

A.R: Bien sûr que toute personne qui donne à lire est RESPECTABLE, mais depuis quand la respectabilité (notion bourgeoise par excellence, d’ailleurs) serait-elle devenue unité de mesure dela valeur d’une oeuvre? Cette personne, celle-ci ou celui-là, qui met des textes en ligne, peut-elle se dire, ou non, “écrivain”? Je suis comme vous, je n’en sais rien d’entrée de jeu; j’ai, comme vous, comme tout le monde, mes critères, par définition subjectifs, et ils sont tels que dans l’immense majorité des cas cet effort sérieux, sincère et que je respecte n’aboutit pas à quelque chose qui soit, pour moi, de la “littérature”.
Lorsque Lautréamont disait que “la poésie doit être faite par tous.Non par un.”, il ne voulait certainement pas dire pour autant que nous sommes TOUS poètes…

[Note A.R du 22/02/2012: et là-dessus je n'ai pas bougé d'un iota...]

 

 Max Brod raconte dans sa biographie (mentionnée par Manguel, qui s’en souvint dans le “Journal d’un lecteur”, guère innocemment d’ailleurs) que Kafka n’aimait pas Balzac et  moins encore la devise que celui-ci fit graver sur sa canne: “Je casse tout obstacle.” à laquelle il opposait (ironiquement? désespérément?) celle qu’il inventa en retour: “Tout obstacle me casse.”
Difficile, en effet, d’imaginer oeuvres et écrivains plus dissemblables…
 Balzac, monarchiste, légitimiste, réactionnaire, n’en est pas moins le reflet d’un monde qui, pour le meilleur comme pour le pire, éveille, croît, secoue, broie et conquiert, le miroir des débuts de cette époque admirablement cernée par Steiner et qui va des échos déjà assourdis du Congrès de Vienne aux premiers coups de canon annonçant la boucherie de ’14 -’18, temps où ceux “d’en haut” croyaient pour de vrai aux bienfaits de l’ordre du monde qu’impitoyablement ils forgeaient et étendaient, et les autres, les ployés, les humiliés, les offensés, les niés, en l’avènement de celui qui surgirait pour renverser, anéantir, effacer le premier, temps d’avant “l’éclipse du messianique” (pour reprendre les termes du même Steiner), où la foi, celle-ci ou celle-là, en Dieu, pour beaucoup, encore, mais, surtout, la nouvelle, naïve et sincère, en la Science, au Progrès, en la Civilisation, au trépas des vieilleries et superstitions – pas de la même manière, bien entendu, ni pour les mêmes motifs, selon d’où l’on se tenait – était en tout lieu présente, et rayonnante…
 De ce monde, Kafka ne connut que les ruines fumantes, l’ombre des corps déchiquetés, les valeurs, les vraies comme les fausses, jetées en un amas tordu sur lequel, souvent avec raison, l’on crachait, et puis le surgissement de nouvelles, les unes justes, voire sublimes, mais trop vite dévoyées, abominablement et pour longtemps, les autres terrifiantes dès leurs prémisses, parlant haut de race, de sol et de sang, clamant, dans de barbares cérémonies, l’arrivée du règne, tant attendu par certains et annoncé par d’autres, de la force et de la haine…
De ce qui fut, les fables de Kafka hantent, non pas les traces, mais le crépuscule, et annoncent en le regardant descendre (peut-être à l’insu de qui en accompagna les lueurs et en entrevit de loin les prolongements, comme c’est le lot de bien de visionnaires) la nuit des barbelés et l’odeur des fours…
Il y a chez Balzac un acquiescement à l’homme, jusque dans l’abjection, la déjection, l’impardonnable: pas de limites, rien qu’on ne puisse plier à sa volonté, à son ambition, à son désir, à sa folie, rien qu’on puisse tenir dans des mesures, qu’on ne sache renverser, transpercer, traverser; chez Kafka, tout au contraire, ce quelque chose de glacé, de presque inhumain, qui me fit parfois interrompre la lecture du “Procès” ou du “Château”, le souffle coupé, littéralement, jusqu’à la strangulation…
Pour Balzac, nous sommes en vérité tous innocents, même les coupables; pour Kafka, tous coupables, surtout les innocents. Balzac me malaxe, me traîne, me montre, me révolte, m’accompagne, me relève, me tourbillonne, m’éclaire, m’irrite – mais n’en est pas moins, partout et à tout moment, absolument, résolument, définitivement mien.
Kafka me scrute, me rompt, m’interroge, me fouille, m’accuse, m’éventre, me fascine – tout en me tenant à une imployable distance (alors que le futur suicidé du pont Mirabeau m’est infiniment proche, pour des raisons que le “Gentil” que je suis comprend intuitivement, mais n’a pas les mots pour le dire).
J’ai longtemps pensé qu’elle pourrait, cette distance, raccourcir un jour, espéré qu’elle le pourra. Je sais aujourd’hui qu’il n’en est (et qu’il n’en sera jamais) rien…

Planalto Central…

 

Loin du tumulte, j’ai vu le jour se dessaisir de sa lumière derrière les arbres, le ciel reprendre son noir velouté, exhiber les étranges constellations de l’hémisphère qui ne m’a pas vu naître, assis pas loin de ma cabane sur l’un de ces rochers tombés là on ne sait comment, vestiges de volcans plus vieux que ceux d’Auvergne…

 

Tlön est à nos portes…

 Ricardo Piglia nous rappelle que dans “Tlön, Uqbar, Orbis Tertius” ce n’est, à vrai dire, “pas le réel qui fait irruption, mais l’absence, un texte qu’on n’a pas [***] Quelqu’un a ce qui manque, quelqu’un l’a effacé. Ce n’est ni une énigme, ni un mystère; c’est un secret au sens étymologique ( scernere signifiant mettre à part, cacher).”
 Mais ne serait-ce pas le propre de toute fiction digne de ce nom (à savoir ni combinatoire stérile, ni copie servile)?
 La réponse est dans la question, même si Borges lui-même se montre dans un autre texte ironiquement évasif et sans illusions, comme à l’accoutumée:
“La certitude que tout est écrit nous annule et nous rend prétentieux.”

Non, pas ça…

 ”L’art n’est pas construction, artifice, rapport industrieux à un espace et à un monde du dehors.”
         (Merleau-Ponty)
La poésie dans laquelle nous nous retrouvons, non plus…

(en photo: “L’eau” de Germaine Richier)

 Bien que le mot me fasse toujours autant rire, et peur, ce blog – je le sais désormais – sera ma seule et unique “oeuvre”.
 Toute autre solution (pour peu qu’elle existe, et soit viable, ce qui n’est nullement dit) aurait le grave tort d’oublier que je suis un vieux monsieur, que le temps m’est sévérement compté, que les deux essais qui me tenaient à coeur, l’un sur Borges et la littérature en personne, l’autre sur ce qui unit et disjoint ces deux mystères profanes que sont l’invention et la création – pour nous humains ce qu’il y a de plus authentiquement nôtre, et en même temps, et souverainement, tellement plus loin que nous pauvres vies – ne verront jamais le jour…Des miettes, des bribes, des fragments, des briques entières même qui en auraient servi à l’édification s’y retrouvent déjà, et réapparaîtront ici et là, vestiges de ce que jamais ne sera, ruines de quelque chose qui, dès avant de surgir, n’appartient déjà qu’au futur démembré du temps…
 Car il n’y a que le blog qui réponde à l’exigence de la seule urgence qui désormais vaille, l’urgence d’ÊTRE, celle de savoir vivre et mourir, à la fois comme tous et comme nul autre…

 ”La science manipule les choses et renonce à les habiter.”
         (Merleau-Ponty)
 Si l’on remplace “science” par “poésie” et “choses” par “mots”, c’est, très exactement, et tout à la fois, le faire, l’orgueil et l’ambition de tout un pan des avant-gardes qui hantent la scène poétique et cernent son devenir dès l’aube du siècle passé – et ce qui nous en sépare.
 La faim quêteuse, le bref et dense, la profondeur “en soi” face à celle, mutante, de la surface, le langage comme outil ou le même comme matériau, oui, ce n’est guère la même chose – sauf à la courbure d’un commun espace où nous nous rencontrons, retrouvons, cohabitons, devisons, vivants oxymores, improbable coïncidence des contraires…

“…oubli d’une scission qui s’est produite dans notre culture dès ses origines et que l’on accepte habituellement comme parfaitement naturelle et allant de soi, alors qu’elle est en vérité la seule chose qui mériterait interrogation. Il s’agit de cette scission entre poésie et philosophie, entre parole poétique et parole pensante, qui appartient depuis si longtemps à notre tradition culturelle que Platon pouvait déjà la décrire en son temps comme une “vieille inimitié”. Selon une conception qui n’est qu’implicitement contenue dans la critique platonicienne de la poésie, mais qui a acquis à l’époque moderne un caractère hégémonique, cette scission dans le langage est interprétée comme signifiant que la poésie possède son objet sans le connaître et que la philosophie le connaît sans le posséder [...]
 Ce dont témoigne la scission entre poésie et philosophie, c’est l’impossibilité où se trouve la culture occidentale de posséder pleinement l’objet de la connaissance (car le problème de la connaissance est un problème de possession, donc de jouissance, c’est-à-dire de langage).”
   (Giorgio Agamben: Stanze)
 Mais comme il serait inconcevable “d’oublier, du coup, que toute poésie authentique vise à la connaissance, de même que toute activité philosophique vise à la joie” (Agamben toujours), c’est toujours ce pli, cette lisière, ce rebord où il leur arrive de souverainement se rencontrer qui nous a ébloui et comblé, levé aussi à la clairière où resplandissent les noms d’Héraclite, de Hölderlin, de Nietzsche, d’Eliot, de Foucault, de Luzi, de Blanchot, de Char, de Nancy, de Holan, de Heidegger, de Pessoa, de Deleuze, de Enzensberger, de Merleau-Ponty, de Blaga, de Deguy, de Harrisson, de Montale, de Žižek, de Celan et d’Agamben lui-même, entre bien d’autres, bien entendu, mais pas si nombreux que cela dès lors qu’il s’agit de poésie et de philosophie “authentiques”…Et cela ne fâchera sûrement pas tant que ça Platon si – bien qu’il s’agisse de poésie – nous entrevoyons dans l’échancrure un instant refermée l’epistasthaipoein, à savoir cette manière à nulle autre pareille de s’approprier la vérité et ses avatars, la seule dans laquelle il nous arrive parfois d’humblement nous reconnaître…

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