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Le destin est rarement sans merci, indifférent à peine, comme l’est l’aube qui sous son poids défaille – l’exorcisme qui s’entête – le tambour entravé – l’aveu souillé – la respiration qui nous mâche et s’en va – l’effroi au gré des miroirs – l’ocre et le brun – l’instant acéré des adieux – de leurs absurdes primeurs le vain spectacle – l’écho tendu vers la pitance et la cendre –  l’auberge brûlée que l’on appelle mémoire – les flancs lents du fleuve –  la griffe qu’on envie au fugace – le dur refuge et ses fidèles paresses – le puits qu’effondrés, préservés, l’on emprisonne – l’amulette, enfin, qui nous signe, nous trahit, puis nous console.
Buvons alors, un doigt sur les lèvres, aux répits du monstre, aux nécrologies convenables, aux crabes de la dernière heure, à l’obscure lisière d’où viendra la récompense…

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Rien ne manque à l’oracle, rien – sauf ce qui rôde et distingue.

Beckett disait: « bon qu’à ça », nous disons: « à quoi bon? »: comment savoir laquelle des deux sentences promet davantage?

Défoncer l’attente, on s’y est mis avec hargne, nous en éloignant pour ne pas nous survivre. Il fallait, plus tôt qu’à leur tour, en passer par là pour qu’à l’heure des adieux et des métamorphoses, nos vies se vengent enfin de l’époque – sachant pourtant qu’il n’y a, au bout de tous comptes, ni épreuve fortuite, ni solitude périssable, ni ordre qui sache nous exaucer…

Qu’en sera-t-il du témoin qui reçoit et ne prend pas, de l’étendue bricolée, du tracé celé à nos regards, de l’instant imprécis qu’on dissimule aux assassins?

Écrire, c’est s’exclure de soi, exact et absolu contraire de toute forme d’exhibition – meilleure manière, elle, de s’y complaire.

Ce n’est qu’à nos dépens qu’on sait berner l’imprévoyance.

Que faire si d’un coup tout est si loin, une autre fois, plus tard: les lacunes, les semailles, les soirs impairs, les choses qu’on appelle au secours, les détours qu’on garde, les mutilations précoces, les dégels qui s’empilent, l’araignée obstinée et la haine des possibles qui exhaussent et amenuisent?

Nous, on s’acharne, on ne dort pas, on laisse à d’autres
les gros outils, les grues, les treuils, les forges,
le lieu vacant où loge ce qu’on voudrait voir enfoncé:
les piétinements et les menaces pour rire,
la peste qui fait ses comptes,
l’horloge inouïe, l’arsenal aveugle, le secret élimé,
l’arrière-goût du plomb et du cuivre,
les parvenus se goinfrant de louanges,
les colporteurs plumant la mémoire,
la parole sèche et mal payée
qui tourne, perce, courbe et anéantit la règle,
l’oeil fixe des cachots, les souverains usages,
le piètre bouillonnement des apparences.
Il ne nous reste qu’à gravir l’incompris,
ce qui, trop bas, trop rond, l’on ne déchiffre que lentement,
la fièvre que redessinent les tiges partagées,
la sciure comme drogue, la rancune qu’on ampute,
le pressentiment qu’épient ces pantins guéris des méfiances,
les conjurés, leurs délires démembrés dans le ventre du monstre,
les mutants et leurs théâtres, leurs poumons noyés,
leurs aveux simulés, leur détresse imparable.
Oui, tout arrive trop tard, plus rien ne tient debout,
les tortionnaires lavent leurs cerveaux à l’eau des heures,
s’abîment dans le sourd bruit que tire la corde
que coupe et répudie la nuit unique,
revêtent les haillons mal-famés, englués, resserrés,
déchirent les nécrologies qui trop regardent vers l’arrière.
Bientôt vous nous verrez disparaître sans direction première,
dans l’étendue en vain ciselée, le geste qui s’éparpille et
la subtile épidémie qui nous fait boire plus que de raison,
détraque les rites, sectionne des chimères jointes et nommées
l’éveil ultime, ouvert aux quatre vents, qui les presse et consume,
avant que de nous voir rétrécis, dérobés au cri qui de toujours
fait défaut par où il passe, en attendant que surgissent
les faces aux aimants contraires, la caverne aux idoles, l’acide écorce,
l’odeur fade des racines, 
la traversée qui pas à pas nous éloigne
des pierres, des lèvres, des coïncidences,
des vertus que l’habitude confond,
de la jetée corrompue, des bêtes anciennes que nos feux abritèrent,
de l’incompréhensible écho parcourant ces couloirs au regard engourdi
que déjoue le poids du désir qu’on expie,
par qui, enjoués, ravagés, l’on jouit et l’on tombe.

Vous ne nous connaissez pas: peu de choses nous suffisent pour ne pas mourir.

Lorsqu’on se porte au devant de la minceur des temps, presque plus rien ne se passe, la cruauté elle-même se repose, seul le bruissement brassant nos jours raconte le prochain abîme, le savoir ficelant (malice? ennui?) tout ce qu’il touche: les atermoiements des heures qui nous encerclent et nous malmènent – l’esquif novice et l’eau des origines – le pain rangé dans la poussière insomniaque – le strict frôlement des cordages – l’oubli enjoué et le coursier déchu – des urubus aveugles le toucher gauche, la hâte frôleuse – la nuit qui s’égosille, riche d’usages et d’équivoques, de livres inhabités – pour finir, le lézard aux yeux lisses veillant l’enfant qui joue, et l’horreur de tout voisinage…

Cessons de croire aux fêtes promises, tenons-nous loin des frères perdus par où le Même bifurque, de l’appel de qui viendra les remplacer, du secret apprentissage de la ruine, des recoins dépouillés de leurs balbutiements, de l’obtus des parois, de ce qui distingue et divise, du terme qu’il nous faudra rouvrir et plomber, des bévues qu’on épuise dans la nuit intangible.
Ce qu’on chercha dans l’exil, on le sait: les cruches, et les parades, et le regard sans tutelle, les foulées rendues à ce qui réserve et résiste, les tourments discrètement mis en déroute, l’inconduite préservée jusqu’à en oublier l’engrenage, et les branches allégées que de somnambules lutins démantelèrent, et le geste qui foudroie, qu’attise sous nos yeux l’image croupie…
Peut-être nous trouvera-t-on dans cette cour traversée par le temps qu’on déchire, en ce novembre docile qui convoque et protège: des noms devancés, des preuves, des sceaux infirmes, de la mesure trop sûre d’elle-même, des revers qu’on porte sur les épaules, des plumes rendues jusqu’à nous y plier, de ces contours que tout corrompt, de ce qui sait et ne sait pas, mûrit et ratisse, berce et aiguise, de ce qui, sans le vouloir, ni pouvoir, finit par rester…

Écrire les ors et les brindilles, les combles et les trouées, les écorces, les étreintes, le faucon soucieux, l’eau épaisse, la clôture inégale – l’heure qui sépare, fouille et abandonne, trébuche sur les seuils, s’accroche aux poignées, aux aboiements des départs – les saisons aux patiences imprévues en ces lieux dont tu ne sauras rien – la sorcière qui te fit ses adieux – le retard cent fois différé, que parachève l’embuscade et gaspillent le sursaut et l’errance – l’Histoire qui t’éclabousse, pas plus tienne que ses décombres, ses rires crus, ses girouettes, et la musique que l’instant rebâtit, et le silence du bief, la tarentule de trop, la pitié sans réponses, les couleurs changeant comme au premier jour, le guet qu’enserre l’envers des choses, la mort qui cale son surin et ne fait plus de surplace…

Desserrer ce qu’on nous confia: la douleur de devoir taire les fugues des débuts, et le piège des saisons, et la compacte mesure – dévier des temps qui nous la révélèrent la règle que pourtant ils fendent, ils violent, ils nient – en oublier, cloués à ce banc, son flou, ses menaces, ses messages, ses viatiques, ses troupeaux d’offenses.

Garder la pose, fuir le bannissement, l’insomnie pas nôtre, la louange que pas un instant l’on n’aima, la hache livrant son histoire, ses clefs de contrebande, ses intrigues, ses épidémies, et la paresse des dieux, et l’orgueil des derniers témoins, et des bourreaux l’exorcisme.

Arracher aux mots leur bâillement fugace, insurgé contre tous: ceux qui savent – ceux qui méprisent le doigt appelant le silence sur nos lèvres – ceux qui volèrent le feu, mais pour en faire spectacle – ceux jusqu’au bout semblables et disjoints, maîtres des seuls refuges sous les paupières de pierre.

Revivre d’un seul jet les doigts qui tremblent – la fumée sur la lagune – les partages qui font semblant – le limon inégal, trop tard venu, sevré d’illusions, d’alternatives, de scories, de desseins – le désordre des chênaies dans l’eau aveugle – le psaume bossu qui dure et n’en fait qu’à sa tête – la bataille qu’oublie le jour irréversible.