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Cela eut lieu, mais par où commencer?
Il est des matins où la charge te dérobe, où pierre après pierre les disparus te traquent, où il te faut témoigner sans rien montrer, vouer aux gémonies l’insomnie grise, les toisons assombries, les jours qui viennent à manquer, les multitudes accroupies, l’équivoque des pavois, l’anneau oublieux, les tourbières dans l’ombre rare, l’indifférence de l’octroi et le désir qui sépare, jouir encore et encore des abandons, des sabliers, des enclos, de ce qui s’essouffle, défile, s’offre, trouble et s’éloigne, marche sur les eaux, partage avec le jumeau d’emblée perdu l’erreur, la capture, la haine, la marque sur la lèvre qui tient encore, la glaise hospitalière, le gravier crissant sous les pas de l’Aveugle, enjambe de ses sillages la chose que tu ne sus jamais saisir, qui passe et nie, donne en gage à l’ennemi déjà en place ton legs intangible, ta fin qui n’est pas celle du monde – comme si tu pouvais encore t’en aller et tout renvoyer, avec à tes côtés les messagers du Grand Dehors, la pleine mesure de cette parole défoncée, usurpée, bégayée portée par des fées dotées pour d’improbables noces, et les taiseux pour qui rien n’est acquis, et le masque qui les modèle, et le malentendu qu’il y a sous chacun de leurs morts…

L’énigme toujours se dérobe, elle qui ne fonde ni ne ruse, n’épouse ni ne rejette, de rien ne diverge ni rien n’affirme tant que l’on n’aura pas compris – nous qui la côtoyons – qu’il y autant de façons de l’accueillir qu’il y a d’humains (vagabonds ou non, dignes ou non de ce mot).

Se tenir debout, prêt à frôler le prompt, le distant, le divers / buter sur les hasards et les emprunts, les socles et les présages, les parentés singulières, les saveurs de l’imprévu, du dédale agile, du regard raréfié / faire nôtres les attributs du mouvant, l’air vicié du possible, l’exigence souveraine qui prend le pli, s’évade de partout sauf de soi, se déprend de la lignée dedans laquelle rien venu du dehors ne s’échange, nous aidant à avoir les coudées franches, nous mettant en route vers d’autres façons de se perdre et se comprendre, vers d’autres vertiges à plier, décaler, dépoussiérer, nous déshabituant des surplombs et des usages, de l’écart jamais comblé, des chimères récalcitrantes – sans jamais morceler, ni accumuler, nommer ou inaugurer…


« My desolation does begin to make / A better life » (Shakespeare)

Une fois de plus, tout est comme il fut toujours: le ballet des éloges et des rejets, l’entre-soi triomphant, les modes du moment fièrement portées au pinacle par ces baudruches, ces pantins, ces hypocrites et ces cuistres dont le « milieu » littéraire regorge (le mot ne vous rappelle-t-il pas quelque chose: les tractions avant noires, Pierrot Le Fou? eh oui, vous y êtes!)                                   

Raison de plus de se battre jusqu’au bout contre les fausses valeurs, les gourous de bazar auxquels des innocents ou des ambitieux confèrent le pouvoir de faire don d’un peu de génie par imposition des mains, les papes de pacotille d’autant plus impérieux et sûrs de leur bon droit que les fidèles se font rares, les faux partages (pires ennemis des vrais!), les stériles concours d’egos, les pièges affectifs, les fielleuses « séductions » élaborées pour (mal) masquer, au mieux l’indifférence glacée, les omissions délibérées ou les guéguerres de chapelles, au pire, d’inavouables et terrifiantes inimitiés…  

Il y a, certes, de fraternelles exceptions, suffisamment nombreuses pour que tout reste possible, et ce n’est qu’avec elles que je souhaite désormais faire un bout de chemin, ce n’est qu’à leurs côtés que je compte à l’avenir (pour peu que ce mot ait encore un quelconque sens pour moi) avancer afin de rendre, avec leur aide, « visibles » ceux en qui et ce à quoi je crois et, si possible, mes propres travaux d’écriture.                

Je me souviens avoir lu sous la plume de César Aira: « qui espère se trompe: ce qu’il espère et attend a déjà commencé, parfois est déjà fini. C’est le fondement  du présent. » Qu’il ait raison ou tort, j’irai de l’avant, à ma façon tendue vers l’improbable rivage que l’horizon parfois dessine – terre promise ou non, je n’en ai cure désormais, même de rester invisible m’indiffère, sûr que je suis que je ne le serai jamais de celles et ceux pour lesquels ce n’était pas tout vu, mais à qui dix lignes suffirent pour tout voir – mes tant semblables soeurs et frères !

Le temps et les inévitables embaumeurs (qu’ils soient bénévoles ou stipendiés) ont (presque) toujours eu raison des inclassables, des marginaux, des singuliers, en littérature comme ailleurs.  Mais pas de tous: y échappèrent les suicidé(e)s: Plath, Pizarnik, Collobert, Nerval, Bierce, Crane, Cravan, Maïakovski, Rigaut, Crevel, Dagerman, Neveu, Duprey, Essenine, Salabreuil, Celan, Viarre, et puis John Clare, Rimbaud, ceux du Grand Jeu, Dylan Thomas, Artaud, Walser, Lowry, Armand Robin, Georg Fauser, Nichita Stănescu, Seebald, Pessoa, et j’en passe – les seuls aux côtés desquels il me plairait humblement d’y être un jour reconnu, les seuls qui demeureront lorsque se seront épuisées jusqu’aux routes infinies du temps, même si, comme l’écrivit Celan: « Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile, personne ne soufflera la parole sur notre poussière. Personne. »

Plus la peine de te perdre en excuses /

Les réalités t’embrouillent, le Réel te reprise, l’écart t’enserre, l’empreinte te dérobe /

Plus rien sinon le bleu qui ronge et retourne d’où il vient / l’étang aux noyés / la rampe qui bouge et la chaleur qui tremble (trop proches, trop lourdes) / l’oubli qui moissonne, éblouit et se perd / les noms gaspillés / les gris-gris qui t’affûtent / les vagues projets de traversée / les pas lents de la taupe /

Plus rien qui fonde, qui tourne, qui blesse /

Plus personne sinon les tâcherons, les colporteurs, les maquignons veillant l’heure d’enfiler les verres, fuir l’ordre, tendre la sebille, guetter la sortie, lasser les routes, monter l’amas qui s’élargit, le reprendre, le reboucher, le durcir, arpenter avec lui l’envers de l’éclaircie
                                                   

L’impasse, tu y est: pas choisi le bon train, ni l’heure qui en vain déferle, ni la balafre sur la joue vieillie, ni le sommeil de troglodyte pour faire taire la bête, l’écarter de l’acharnement sans issue, des trop perçus, des invendus moquant l’urgence d’être soi.                                       

De chutes et de proies, de puits et de règles, il en faudra beaucoup pour combler ce qui manque, retrouver l’assise, quitter de l’Ouest refermé les déchets calcinés, le sel lourd des Lointains, la dispersion enfin entrevue…                                                                               

« Dying / Is an art, like everything else. » (Sylvia Plath)

Cache ce tien savoir qui ment moins que les autres, l’illisible tenaille à qui tu dois tes maux, la clef forgée par le sommeil mouvant et le retard à vif, la coulisse où s’épuisent les simulacres, l’itinéraire affranchi des retours, de leurs plis, de leurs pièges, de la fatigue des gestes, de la patience des restes…

Tout raser pour tout retrouver : les malentendus jetés par-dessus bord, les coups de force se chargeant de tout, les issues qui s’écharpent, les bruits épais, les cribles noirs, les fêtes retombées en enfance, les chemins ridés par tes fuites, la légende qui te manque, l’araignée enroulée autour de tes parcours, la demeure aux surprises, la méprise grossie de la justesse des derniers angles, l’ombre que débordent traces et stupeurs, trop-pleins de hasards – forgerons des marges trop tôt venus, puis répartis, eux que tu ne cesses de revoir, accoudés à la soupente cloutée, là où il fait noir, par où s’échappe l’incendie qui te hante, la gourmandise ouverte sur l’illusion d’être.

Le temps est déjà ailleurs, car proche est le terme, mais qu’importe: tu n’en paieras le prix que pour mieux recevoir ton dû…