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Il y a des livres qu’on se sent heureux d’avoir pu lire avant de disparaître pour de bon. Ce fut le cas, en ce qui me concerne, de la « Presqu’île » de Gracq, de « Rimbaud le fils » de Michon, du « Funambule » de Genet (entre autres, certes, mais pas si nombreux que cela, comme on s’en douterait, j’en suis certain, surtout en nous limitant au domaine français). Maintenant que, l’âge aidant (ou plutôt n’aidant pas, mais ça, c’est toute autre chose!), je peux évoquer sans pathos aucun cette disparition, mon bonheur n’en fut que plus intense d’avoir pu, avant ce départ qu’on dit « grand » (alors qu’il ne l’est pas, mais oublions pour l’heure cette histoire) m’immerger corps et âme dans cet immense livre – pas par la taille, certes, mais c’est pour moi est une qualité, on le sait bien depuis le temps…
À la fois dystopie jetée pas bien en avant dans le temps, fable politique (mêlant soumissions, renoncements, lavages de cerveau, propagandes et mensonges d’état, sadisme nihiliste des tortionnaires et indomptable douceur des insubordonnés, reconquête des forces de vie, échappées, effacements, révoltes et répressions, victoire finale – encore que sans doute provisoire, les humains étant ce qu’ils sont – des « communs » et de la fraternité), récit initiatique (où la découverte du désir, de la mort, du refus de l’horreur du monde, porté par celui du langage et par l’entrée en silence, lèvent à l’improbable renaissance dans la coïncidence des contraires), réflexion, enfin, d’une force et d’une densité rares, sur les rapports nécessairement incestueux entre réel et fiction, « Les échappées » m’auront, entre bien d’autres choses, aidé à mieux comprendre ce qui nous écrasera toujours, sans jamais pouvoir nous vaincre: 
« Non pas confiscation de quelque chose qui nous aurait appartenu, car rien n’était oublié, mais comme répit, trêve de nous-mêmes. »

N’oublie jamais que c’est le fleuve qui t’emporte, pas la bienveillance de ses rives.

Attendre n’est pas atteindre, museler n’est pas éclaircir, oublier n’est pas trahir la tombe à la tombée du jour entrevue, elle que toujours dément l’amont fertile, sa naissance lavée des clairons et des cicatrices, des châtiments et des fuites, des doutes et des naufrages.

Lâche tout, nie tout, mêle-toi aux fracas avant que le repos ne s’installe, arrache-toi aux rançons à payer, aux voix immédiates, aux pierres éteintes, aux réconforts de ce bouclier qui ne trompe plus personne, à l’hermétique suspicion des abris, aux rancoeurs tordues qui les sèment et inondent.

Tout est allé trop vite, tu te souviens à peine de ce temps comme en avant du grand miroir recouvert que confondent ta défiance, ton ignorance, les brûlures du sel, les longues files dans la nuit, le profil amarré sans poids aucun, le remords à préserver qui consume sans dire adieu, mais pèse sur la fumée des veilles, et la mémoire des pages tues.

Rien que la contradiction dévêtue, fourbie, mesure du rien et de l’insu, du piège au loin, héritier de qui n’en eut pas, des signes qui le traversent, de ces heures où s’inventent des galets les silences, des souffles les issues, des clefs et des abris les surenchères.

Fallait-il que tu lui ressembles, t’abandonner comme elle aux temps fous, l’accompagner au banquet où s’inventent les usages, les rebonds, les abandons, la fosse aux mille gâchis, le rideau à bout de bras écarté derrière lequel on te vit nu, hanté, dupe de rien, mais fermé aux réponses, tout à l’attente de la chose qui se devait d’arriver, le sexe de profil cochant la juste case, l’obscur rejoint sans rudesse, loin des jeux sales, des voix sans timbre, des portes claquées, des ciseaux, des graffitis aux allégeances suspectes… 

Ne renoncer à rien, tenir la distance, déjouer la conspiration, rejoindre la vraie trajectoire, échapper aux cache-temps qu’abîme l’illusion du regard, surseoir à l’attentat venu bannir du Lieu les faveurs longtemps rendues aux retours improbables.

Ils ne t’ont vu que là où rien n’est ce qu’il parait, ni les totems aplanis, ni les fables que tu rabâches pour ne pas perdre la face, là où tout bouge, se dérobe et s’affole, où le risque tourne de l’oeil, où le carnage voit sans voir et choisit sans choisir, où la distance cesse de faire commerce de ses repères, où la menace, fût-elle ultime, n’a plus cours, où le doute se blottit dans le mensonge, où le gravier ne mesure que l’instant, où le dormeur qui ne nous manque plus saura enfin nommer le tain lentement ébréché, le maquerellage sans profit plongé dans l’intimité des signes.

Qu’as-tu à perdre désormais sinon les crocs et les soucis, les fables taciturnes, les blés battus, la nuit secouant ses mendiants, la lisière pesée, adoubée, où tu courais, toutes peines rebues, vers le répit qui fige et restitue?

(« Âpre comme le réel », « flou comme le réel », « déchirant comme le réel », « beau comme le réel », et tu en passes, et des pires…
Tu suffoques en lisant ces âneries: au nom de quelle incommensurable arrogance se permet-on de juger le réel? Au nom de quoi s’arroge-t-on le droit de coller des attributs à cette chose à propos de laquelle – qu’elle caresse ou qu’elle « cogne » (dixit Jacquou La Canne) – nous ne saurons jamais rien, ni toi, ni moi, ni personne.)

Qui osera nous demander pourquoi est-ce toujours le même jeu: médire de la caverne jalouse, des flaques et barbelés veillant les mines de la mémoire, arracher dans la gorge du dernier témoin la rouille avouée, les lambeaux défaits, les clefs qui nous devinent, mûrir dans l’obscur le sermon hors de portée des assassins, des rails mouillés, des poignées en vain saisies, de l’automne des futaies, de l’étau jamais dupe des chavirements allumant l’horizon bas allant d’un mensonge à l’autre?

   Emmanuel Hocquard

« Cette idée de « tabula rasa », certains y crurent, à grand tort pour eux comme pour nous, tant il faudra du temps – vraiment beaucoup – pour mesurer, ici comme ailleurs, les ravages qu’engendra leur illusion, et en guérir. Interrogé dans un contexte semblable, Tabucchi, qui se tint toujours loin de ces errements, répondit: « Je vous répondrai avec une phrase de Pessoa. Quand on lui a demandé ce qui l’influençait, il a répondu: «Tout. Tout m’influence». Moi, je dirais la même chose. Je ne crois pas aux écrivains qui ne sont influencés par rien. » Qui pourrait le croire, en vérité, on se le demande?)
On se souviens, par ailleurs, avoir bien vu (il y a un bout de temps déjà) un entrefilet nous annonçant à propos d’un livre pas encore ou depuis peu paru que ce ne sera pas du «déjà-lu déjà-écrit» comme si c’était là la plus remarquable des qualités, digne d’être signalée dès avant qu’on l’ait eu entre les mains. Pauvre Borges, qui savait comme personne qu’on avait déjà presque tout écrit sur les quelques sujets qui comptent pour de vrai dans le monde des humains, toujours les mêmes, les seuls qui vaillent, et que ce ne sont désormais que les quelques interpolations, déminages, rajouts, inflexions, commentaires, variations et détournements (lesquels forgent et déterminent ce que seraient, tout à la fois, la place, la qualité, la force et la «valeur» d’une oeuvre) qui importent »
Ces lignes écrites en 2016, j’y crois toujours, plus que jamais, même; pour nous en tenir à la poésie française, je plains celui qui, après Rimbaud, Mallarmé, Artaud, Char, Deguy et Prigent, titillerait en intrépide les gouffres et se frotterait bravement à l’inconnu pour en remonter du nouveau, tant je crains qu’il ne saurait que rentrer bredouille…
Dans « Un privé à Tanger », Emmanuel Hocquard le disait bien mieux que je ne saurais le faire (également plus lucidement, crûment et mélancoliquement):« le livre est impossible si ce n’est pour dire cet impossible: toujours une copie (apocryphe) d’un original de dérobant indéfiniment mais dont elle répéterait inlassablement le modèle absent. D’où le sentiment d’une inévitable dépossession liée à l’état de déportation à laquelle son propre livre condamne celui qui écrit ».
Rien à ajouter, Votre Honneur, sinon que celui qui l’a compris a TOUT compris!

Il est temps de tout perdre, tout mettre en pièces, assumer la suie, soudoyer les essaims, racheter les dictées, éveiller les clous, épuiser les cognées, adouber l’écho qu’affûtent nos pas, perdre de vue le veilleur qui regimbe et amasse, se contredit là où avec lui l’on trime, où le ressaut s’acharne, où il n’y aura bientôt rien d’autre que les faux glas, les fables à deux sous, les langues démâtées, les bégaiements du multiple.

Ce qui n’a pas de sens n’a pas davantage de limites – c’est ce qui te fascine, t’a toujours fasciné: le second terme.

Toi qui fis tourner l’attente qui promet et le guet qui renie, qui sus leur faire les poches, choisir tes masques, marcher sur les tessons, pressentir l’omis et l’infime, hasarder acquiescements et panoplies, enjamber les chardons, découper les remparts, trahir les Lointains, louer l’oubli, faire tiens les ravins mouillés, le vent sur le causse, les îles à la dérive,  ralentir la traversée qu’ignorent les fauteurs de frontières, délier la rauque injure qui aide à moins mourir – à quoi joues-tu qui tant leur fait peur, dis, à quoi?

Le temps « retrouvé » par Proust n’est surtout pas celui qu’il avait décrété « perdu », ce qui nous habite est sans héritiers, l’adieu qui nous veille, fût-il disséminé sans hâte et à bonne distance, ne fait qu’arpenter cet envers où donner à voir ne suffit pas. En guérir, c’est laisser le Tout venir à soi, se dérobant une fois pour toutes aux illusions du faire.

Combien lentement vieillit celui que rien n’obsède, pas même la menace qui emporte, restreint, détourne ou pétrifie!

Rien n’est moins réaliste que le Réel, ce qui explique pourquoi tant d’oeuvres obéissant à des lois et relevant de modèles sonnent faux, sont « à côté de la plaque », irrémédiablement.

Il n’y a pas de « première fois » sinon celle de la grande discordance qui nous traverse – du manque qui s’étire et dissimule – de la dramaturgie toujours disponible qui rompt avec cette langue dilatée, remisée, qui n’a que faire de nous – de la réplique déshabitée du dedans, mais hors confins – de l’écume docile qui n’existe que dans nos rêves les plus violents – de la cartographie du désir, aux dérives, transfusions et étendues inséparables – du mensonge étiqueté « ici et maintenant », blessure de gens pressés, chant sans épaisseur autour duquel l’on tourne, engourdi, poreux, soumis à ce « rythme des autres » dont parlait Michaux où pleins et vides, ce qu’on érige et ce qu’on contourne se valent et s’enlacent…