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   Emmanuel Hocquard

« Cette idée de « tabula rasa », certains y crurent, à grand tort pour eux comme pour nous, tant il faudra du temps – vraiment beaucoup – pour mesurer, ici comme ailleurs, les ravages qu’engendra leur illusion, et en guérir. Interrogé dans un contexte semblable, Tabucchi, qui se tint toujours loin de ces errements, répondit: « Je vous répondrai avec une phrase de Pessoa. Quand on lui a demandé ce qui l’influençait, il a répondu: «Tout. Tout m’influence». Moi, je dirais la même chose. Je ne crois pas aux écrivains qui ne sont influencés par rien. » Qui pourrait le croire, en vérité, on se le demande?)
On se souviens, par ailleurs, avoir bien vu (il y a un bout de temps déjà) un entrefilet nous annonçant à propos d’un livre pas encore ou depuis peu paru que ce ne sera pas du «déjà-lu déjà-écrit» comme si c’était là la plus remarquable des qualités, digne d’être signalée dès avant qu’on l’ait eu entre les mains. Pauvre Borges, qui savait comme personne qu’on avait déjà presque tout écrit sur les quelques sujets qui comptent pour de vrai dans le monde des humains, toujours les mêmes, les seuls qui vaillent, et que ce ne sont désormais que les quelques interpolations, déminages, rajouts, inflexions, commentaires, variations et détournements (lesquels forgent et déterminent ce que seraient, tout à la fois, la place, la qualité, la force et la «valeur» d’une oeuvre) qui importent »
Ces lignes écrites en 2016, j’y crois toujours, plus que jamais, même; pour nous en tenir à la poésie française, je plains celui qui, après Rimbaud, Mallarmé, Artaud, Char, Deguy et Prigent, titillerait en intrépide les gouffres et se frotterait bravement à l’inconnu pour en remonter du nouveau, tant je crains qu’il ne saurait que rentrer bredouille…
Dans « Un privé à Tanger », Emmanuel Hocquard le disait bien mieux que je ne saurais le faire (également plus lucidement, crûment et mélancoliquement):« le livre est impossible si ce n’est pour dire cet impossible: toujours une copie (apocryphe) d’un original de dérobant indéfiniment mais dont elle répéterait inlassablement le modèle absent. D’où le sentiment d’une inévitable dépossession liée à l’état de déportation à laquelle son propre livre condamne celui qui écrit ».
Rien à ajouter, Votre Honneur, sinon que celui qui l’a compris a TOUT compris!

Il est temps de tout perdre, tout mettre en pièces, assumer la suie, soudoyer les essaims, racheter les dictées, éveiller les clous, épuiser les cognées, adouber l’écho qu’affûtent nos pas, perdre de vue le veilleur qui regimbe et amasse, se contredit là où avec lui l’on trime, où le ressaut s’acharne, où il n’y aura bientôt rien d’autre que les faux glas, les fables à deux sous, les langues démâtées, les bégaiements du multiple.

Ce qui n’a pas de sens n’a pas davantage de limites – c’est ce qui te fascine, t’a toujours fasciné: le second terme.

Toi qui fis tourner l’attente qui promet et le guet qui renie, qui sus leur faire les poches, choisir tes masques, marcher sur les tessons, pressentir l’omis et l’infime, hasarder acquiescements et panoplies, enjamber les chardons, découper les remparts, trahir les Lointains, louer l’oubli, faire tiens les ravins mouillés, le vent sur le causse, les îles à la dérive,  ralentir la traversée qu’ignorent les fauteurs de frontières, délier la rauque injure qui aide à moins mourir – à quoi joues-tu qui tant leur fait peur, dis, à quoi?

Le temps « retrouvé » par Proust n’est surtout pas celui qu’il avait décrété « perdu », ce qui nous habite est sans héritiers, l’adieu qui nous veille, fût-il disséminé sans hâte et à bonne distance, ne fait qu’arpenter cet envers où donner à voir ne suffit pas. En guérir, c’est laisser le Tout venir à soi, se dérobant une fois pour toutes aux illusions du faire.

Combien lentement vieillit celui que rien n’obsède, pas même la menace qui emporte, restreint, détourne ou pétrifie!

Rien n’est moins réaliste que le Réel, ce qui explique pourquoi tant d’oeuvres obéissant à des lois et relevant de modèles sonnent faux, sont « à côté de la plaque », irrémédiablement.

Il n’y a pas de « première fois » sinon celle de la grande discordance qui nous traverse – du manque qui s’étire et dissimule – de la dramaturgie toujours disponible qui rompt avec cette langue dilatée, remisée, qui n’a que faire de nous – de la réplique déshabitée du dedans, mais hors confins – de l’écume docile qui n’existe que dans nos rêves les plus violents – de la cartographie du désir, aux dérives, transfusions et étendues inséparables – du mensonge étiqueté « ici et maintenant », blessure de gens pressés, chant sans épaisseur autour duquel l’on tourne, engourdi, poreux, soumis à ce « rythme des autres » dont parlait Michaux où pleins et vides, ce qu’on érige et ce qu’on contourne se valent et s’enlacent…

Plus rien n’aura lieu dans la lumière sans mesure sinon le lierre et les lucarnes, l’heure retouchée qui veille et tord, le hasard cousu sur les prête-noms, la lenteur enjambée, la guérison s’élargissant sans bruit, renversant liens et formes, te retrouvant dans ce qui fend, fait poids, donne et prend, tisse sans jamais s’attarder à ce qu’elle abandonne…

La littérature que tu hais telle qu’elle s’offre aux yeux des autres (au point que dans les moments de colère elle t’apparaît si rabougrie, si tassée que tu la proclames inexistente), c’est celle où il n’y a ni constellations, ni souffles, ni cheminements, ni jointures – que des effets.

Écrire, c’est revoir, pas inventer (Celan le savait déjà).

Quitter le lieu qui craque à mesure qu’on avance, le devoir jamais remis, l’odeur du bois, la roue truquée, les chairs et les cassures – mais pas la nuit, ni la soif, ni la parole, ni les étreintes.

Le temps frangé de creux/
Les belles absences troussées/
La légende complice de qui la renverse/
L’arrière-pays balbutiant itinéraires et tintamarres/
Les bêtes et leurs volte-face/
La mesquinerie de ce qui est/
L’éclair qui contourne et tarit/
Le nu promis aux broussailles/
Le repos dans la mer/
La délation captive des plaines à tenir/
Les gestes repus, stagnants, cassés/
Le bleu précis tirant sur le fil qui s’acharne/
Les phases de l’éloignement/
L’épine qui assigne et assaille/

Que te reste-t-il d’autre?

Faire du zèle, rouler des mécaniques, tout louper, tout flinguer, c’est du pareil au même!
Tu te tiens où tout semble se jouer, te demandes vers quoi tendre, guettes le passant aux mille misères, « l’homme aux semelles de vent » enfilant à toute allure les jours, les guerres,  les graines et les garrots, déambules dans les rues, les gares, les cafés, frôlant comme par effraction les secrets qui nous poignardent, les hasards qui nous revendiquent, au lieu-dit de nos lacunes, de nos cartes truquées, de nos encoches, de nos béquilles.
Plus rien à effacer, rien à pétrir, sinon l’espoir que les pousse-au-crime ont bien reçu ton message, le brouhaha t’aidant à rejoindre le pays de derrière les feuilles, les gisants râclant nos tenures, les puits aux margelles effarouchées étouffant les braillements de la bouche d’ombre.
À quel silence céder, alors, vers quelle chance s’élancer, comment abolir de nos voix les ratures, des tables rases les territoires, des guillotines les emprunts, des graffitis les replis, de la râpe les arrêts, des balles perdues nos parts comptées?

Le monde est devenu vieux.
Finis les récits sans rancune – les bouges et les fourmilières – le portrait dans l’ombre et le salpêtre sur les plaies – la traque que raturent l’aube, le miel et la crue – l’arbre trop bleu – le poison sur la table basse – les balbutiements, les ricochets – la douceur des berges où l’on perd pied  – les pièges que l’impatience escamote – la révélation pressée d’en finir avec elle-même – les noyades remises à plus tard – les salives à l’empoigne – l’oblique du danger et des prouesses  – ce qui s’arrache, s’aventure, renoue et anticipe, court, rompt, ignore et recommence.
Que dire de plus, sinon que tout est désormais latéral, irrémédiable: la fatigue autre, les deuils braillés, le bitume qui n’a plus son mot à dire, les paysages délavés dans la douleur du passage, les routes faussées et les sombres dimanches, l’inachevé que déborde l’ignoble besoin de sens, l’infâme obsession des prologues…