Feeds:
Articles
Commentaires

c

On ne négocie pas, nous, sauf avec l’au-delà de cette parole qu’on désamorce, qu’on vrille, qu’on dévore, qu’on balaie, avec la traversée dépliant ses brèches et empêchements, ses étaux, ses digues et ses rocailles, ses ombres longues où prendre pied c’est perdre pied, et son regard fait corde perchée sur son hors-cadre, se demandant si tout cela a vraiment existé…
En finir avec les forges à postures, alors, et le scalpel égaré dans la fange, et ce silence au ventre, validant ce qui nous condamne, l’amnésie qui nous aidera à ne rien falsifier, sauf peut-être ces « faits » qui, ayant perdu toute raison d’être, ne méritent que le travestissement, et ces décors itinérants, ces vaines tentatives d’épuiser, la jauge du sens sèchement rappelée à l’ordre, la grande imposture qu’est, non pas la voix plurielle, mais la sournoise manie de vouloir l’imposer – cesser de tricoter de faux espoirs, de faire mine de s’étonner de ce que l’on entende mieux ceux qui hennissent le plus fort – débusquer ce qui est à rebâtir – en découdre avec la nuit qui s’annonce et se répand, mutilée jusqu’à l’os, seule à voir juste, à jeter loin les clefs, à faire de l’amas de braises qui se perdent en nous sauvant l’horizon enfin nommé

En écrivant, l’on oublie ce temps mal habité, mais dont plus rien ne nous retire, pas même les « mensonges vrais » que la parole conforte ou confond, pas même la part dénudée qui revient sur ses pas pour effacer les dernières traces…
En écrivant, l’on ne garde que la clé des lieux où l’on fut accueilli, des foyers qui à tout survécurent, des instants qui récusèrent la loi de l’Autre, les entre-soi difformes et les verrous narquois, les orbites vides assujetties aux délivrances rabâchées, sans après ni déploiement, ni légitime instance autre que cette nuit clandestine, creusée à même le rebord qui les nie et dévalue…
En écrivant, on comprend enfin que l’on se doit de disparaître, se dépouiller des tenaces prétentions de n’être que ce que l’on est, non pas ce que la perte voudrait que l’on soit, car c’est le désir, et lui seul, qui forge le possible, le déplie et le chevauche et le tient en haleine, lui qui en gauchit les moisissures et finit par apaiser les rives voraces des marécages où de toujours il s’égare…
En écrivant, l’on se désencombre des morts qu’on s’inflige pour que nul autre n’y entre blessé ou amoindri, du souvenir des heures écorchées, de la lenteur qui les annonce, des somnambules qui ne les voyaient et entendaient qu’à leur manière, de ses poursuivants à qui il sera peu pardonné, des jeux de l’oubli à qui seuls nos mots servaient de peau seconde, de ce qui n’en finit pas de durer sans qu’on ait à en cueillir les restes…

Plus rien à sauver pour nous, ramassant les cailloux en chemin, trahissant le passé par trop proche, l’avenir qui nous laisse toujours seuls, livrés à la morgue de l’attendu, à la manie de se prendre pour les Autres qu’on finira par devenir, sous l’horizon amoindri qu’étouffent nos chuchotements, nos chausse-trappes, nos faux-semblants, la menace qui ne fait que durer, les signes que cache cette ébauche par nous ratée qu’est la vie, puzzle insaisi qui rompt et décale, morcelle et consume ce qu’on a, une fois pour toutes, décidé d’assumer en le taisant, recours mutants, fauconniers dépossédés de toutes béquilles…

Tout est joué maintenant, le fut dès avant tout début, avant la coulée pugnace, le biais fui et pressenti, le porte-à-faux qui broie et dissout là où l’illimité fait souche, légitime nos trépas, infecte la main qui tient le couteau, la bouche qui convoque l’intempérie, la traille dévergondée par la traversée, par l’embardée trouvant seule son chemin, la hâte féroce que le rien vient à sa façon trahir, sourd au monde qui le pousse à égarer ses doubles, les visiteurs de l’aube mutique rendant aux soupirail son juste emplacement, sous le regard de la Méduse venant parfaire et défier les fracas de ce temps cloué à l’infracassable distance, seule à même d’irriguer nos déroutes, nous faire descendre, légers, au tout dernier hébergement.

J’avoue ne pas trop aimer la littérature qui ouvre la porte aux portes ouvertes, et pas davantage celle qui rêve qu’il y a du nouveau au fond de chaque gouffre.

« les recoins, les auvents, les mélopées de pèlerins ouvrant et secouant le soir tremblé, en avance sur son déclin » – cela, cela seul!

Toute écriture est écriture de soi, écriture du secret, gaspillage des deniers de l’énigme – secret qu’elle épaissit en l’éclairant à la marge, énigme « en soi et des genèses, non de ses haïssables sources », mots proférés il y a longtemps déjà, mais qui n’ont, à l’inverse de celui qui les traça, pas pris une seule ride.

Nulle part l’attente de l’inévitable, la fabrique du destin hors tout hasard, ne paraphant néanmoins pas la volonté qu’advienne ce qui devait s’accomplir, et le fut, mais qui serait resté muet, suspendu et tremblant sans l’amas de gestes et d’actes qui auraient et n’auraient pas pu être autres, m’ont autant laissé pantois et pantelant qu’à la première lecture du « Rivage des Syrtes », point d’orgue, avec « La Presqu’île » », d’une littérature dont, pour mon bonheur, l’estomac se tint loin, tant il n’a rien à y faire. En ces temps où il est de bon ton de ricaner – clins d’oeil entendus – en évoquant « le surécrit », s’éprouver du côté du solitaire de Saint-Florent est un acte de foi que pleinement j’assume.

Avancer en faisant éclater la langue, c’est comme « se tuer les yeux fermés pour se faire une surprise. » Bien trop pour moi, ou alors trop peu…

Ceux qui, subtilement, traîtreusement, hypocritement, s’étonnent de ne pas retrouver dans mes élucubrations l’écho de mes activités militantes, je les renvoie aux mots de Cortazar, qui me sont depuis toujours ferme axiome:
« Quand je suis revenu en France après ces deux voyages, il y a deux choses que j’ai mieux comprises. D’un côté mon engagement personnel et intellectuel dans la lutte pour le socialisme [*] De l’autre que mon travail d’écrivain suivrait l’orientation que lui imprime ma manière d’être, et même s’il lui arrivait à un moment donné de refléter cet engagement, je le ferais pour les mêmes raisons de liberté esthétique qui me conduisent actuellement à écrire un roman qui se passe pratiquement hors du temps et de l’espace historique. Au risque de décevoir les catéchistes et les partisans de l’art au service des masses, je continue à être ce cronope qui écrit pour son plaisir ou sa souffrance personnelle, sans la moindre concession, sans obligations latino-américaines ou socialistes comprises comme a priori programmatiques »

Le pire, en errant dans le labyrinthe, c’est l’instant où l’on devine qu’on trouvera l’issue.

Tu y est presque, l’embaumeur au passé noueux dont si souvent tu croisa sosies et insultes ne passe plus par toi, ni par l’écrit qu’il vint broyer, là où il glisse, piétine et baigne, compte tes travers, invente tes bannissements, renflouant – affaire de discrétion – la brièveté du souci, la défaite appâtée qui à terme t’enchantera, ce que parfois l’oubli lisse en aveugle sous ses plis, le soir béant qui tout engloutira à son insu, jusqu’à l’empreinte mouillée de l’Autre.

Le pas tenu n’est pas toujours gagné, bond dévoyé, rose des vents à la renverse, là où tu n’es que ce qui te déshabite.

Parmi tant et tant d’écrivains tenus pour « grands » au siècle dernier, peu (du moins parmi les plus connus et reconnus – hormis peut-être le Sartre « littéraire ») ont plus et plus mal vieilli que Malraux. Mais il y a une phrase de lui, tranchante affirmation s’il en est, qui m’a depuis toujours intrigué et marqué au plus haut point. Est-ce bien la mort qui transforme notre vie en « destin »? Qu’est-ce que ce dernier vocable, un des seuls auxquels je puisse croire sans réserve, veut vraiment dire (ou alors insinuer) dans son essence, ses ramifications, ses angles d’ombre et ses ambiguïtés? Car y furent de surcroît depuis associés depuis un bon moment déjà, deux autres citations, (trop?) souvent revenues dans ce « Journal », et que je pressens indissociables.
La première est faite des mots que la disparition de Cocteau fit venir sous la plume d’Angelo Rinaldi (et Dieu sait à quel point nous n’avons rien en commun, lui et moi, sauf peut-être quelques détestations, qui sait?), lesquels évoquaient (je cite de mémoire) « la Dame Blanche qui mit sa main de neige sur l’épaule du vieil adolescent qui n’a pas senti passer les années, tout à ses jeux et à ses facéties, ses recommencements. »
Les jeux, on finit tôt ou tard par s’en lasser, avant, bien sûr, d’en découvrir ou d’en inventer d’autres, destinés néanmoins à connaitre le même sort – et il n’en fut pas autrement en ce qui me concerne.
Les facéties sont toujours (plus que jamais, diraient certains) d’actualité, mais seuls les proches parmi les plus proches savent parfois les distinguer de ce qui relèverait du « sérieux », tant ce mot a peu de relief et signification pour celui qui, comme moi, a, depuis l’adolescence fait voeu d’irréalité et de non-adhérence, sauf pour ce qui est pour lui « l’essentiel », si différent cependant d’un être à l’autre qu’il m’arrive de penser que, sauf dans la sphère de l’acte, il pourrait ne plus rien signifier, pour personne.
L’autre, bien plus proche de ce qui me suis de toujours voulu (y suis-je parvenu? – je l’ignore, et bénis mon ignorance) est du « Che » lui-même se rappelant l’épisode d’un récit de Jack London où un homme appuyé sur le tronc d’un arbre, se demandait comment « finir dignement sa vie. »
Est-ce que le coup de machette d’un « jagunço » ou la balle d’un « capanga », est-ce que l’un des incendies qui embraserent récemment quelques campements et qui aurait pu aussi m’emporter, en seraient arrivés à autrement éclairer le « roman » (le mot est d’une amie que je chéris et qui me le rend bien) que furent ces années empilées, à la fois d’un trait vécues et lentement savourées? Tout à fait sincèrement, je ne le pense pas. Car même si d’aventure d’aucuns, par amitié, par intérêt ou alors tout à fait gratuitement, s’étaient mis en tête d’embellir le trajet qui fut mien et de fabriquer, par définition à mon insu, la légende qui s’y rapporterait, cela n’aurait en aucune façon concerné celui qui en aurait été, une fois parti, l’involontaire protagoniste.
Si – comme le pensa, ou feignit de le penser, Borges – tout ce qui nous arrive est secrètement préfixé par nous, alors notre trépas l’est également, et ce qu’on appelle « destin » n’est rien d’autre que ce qui inexorablement y conduisit au travers de ce que fut notre vie – cause et non effet, catalyseur, en aucun cas conséquence. Sous cet éclairage, « finit dignement sa vie » ne serait rien d’autre que l’acceptation du définitif effacement de ce parcours qui, en paraphrasant, ironiquement et à termes inversés, Sartre, ne valut peut-être rien, mais qui ne vaudra aucun autre, décider de n’en faire ni semence, ni sillon, ni accomplissement, en n’en sauvant – et encore – que ce résidu que certains, dès longtemps ou alors bien plus tard, auront l’indulgence, la sagacité ou l’inconscience d’appeler « oeuvre »…

Nuit noire, nuit des bivouacs veillée par la Croix du Sud, cris des bêtes, rires venant de je ne sais où, pas très loin en tout cas, corps se frôlant, lourds encore des libations de la journée, repus aussi des instants de joie par tous fraternellement partagés…Le sommeil me fuit, cela fait longtemps que je ne me suis pas senti aussi seul, n’ignorant pas que je ne serai jamais des leurs (ils le savent comme je le sais, et ça nous lie encore davantage dans l’acte, par-delà des mots), et en même temps si viscéralement attaché à ces gens magnifiques, clairs, rudes, forts, ouverts et aimants, à leur lutte, à leur cause.
Avant même que ne s’achève ce qui aurait pu être, si son existence n’avait pas été ce qu’elle fut, le premier quart de sa vie, l’adolescent absolu de Charleville nous avait déjà apporté, d’indépassable manière, ce qui fut pour lui (et aurait dû être pour tous les humains dignes de ce nom) l’âpre saveur de « la santé essentielle ». Alors que j’aborde ce qui pourrait être – dans le meilleur des cas – le dernier cinquième de la mienne, je me dis qu’il n’y en eut, certes, jamais beaucoup, mais qu’il n’y aura désormais plus du tout de place pour les grimaces, les contorsions, les simagrées et les illusions au travers desquelles nous pensons, à tort, nous protéger de ce que la réalité peut parfois avoir d’insupportable.
Le recommencement, cette fois-ci, ce sera cela, et cela seul: nouvelles formes de sentir, nouvelles manières de penser, nouvelles architectures du désir, nouvelles tâches à assigner au secret, nouveaux reliefs de l’obscur, nouveaux propos pour l’écriture, « la plaie et le couteau » se répondant et s’imbriquant, ce que je suis et ce que j’aurais pu ou voulu être se confondant enfin, parce qu’il ne saurait y avoir de meilleure compréhension de cette vérité qui nous guide, celle qui martèle que l’on ne devient que ce que l’on est, pas si éloignée néanmoins de celle qui murmure que l’on est depuis toujours ce que l’on ignore le plus souvent que l’on deviendra – et que ce que l’on nomme « destin » n’est que cela, et rien d’autre…

Il y a une phrase de Borges, tirée d’un récit au contexte totalement différent de ce que je vis depuis la fin mars, phrase que j’ai depuis de longues années fait mienne, et qui ne prend tout son sens qu’aujourd’hui:
« Ce que ces gens m’ont appris vaut en tout lieu et en toute circonstance. »