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J’avoue ne pas trop aimer la littérature qui ouvre la porte aux portes ouvertes, et pas davantage celle qui rêve qu’il y a du nouveau au fond de chaque gouffre.

« les recoins, les auvents, les mélopées de pèlerins ouvrant et secouant le soir tremblé, en avance sur son déclin » – cela, cela seul!

Toute écriture est écriture de soi, écriture du secret, gaspillage des deniers de l’énigme – secret qu’elle épaissit en l’éclairant à la marge, énigme « en soi et des genèses, non de ses haïssables sources », mots proférés il y a longtemps déjà, mais qui n’ont, à l’inverse de celui qui les traça, pas pris une seule ride.

Nulle part l’attente de l’inévitable, la fabrique du destin hors tout hasard, ne paraphant pas la volonté qu’advienne ce qui devait s’accomplir, et le fut, mais qui serait resté comme muet, suspendu et tremblant sans l’amas de gestes et d’actes qui auraient et n’auraient pas pu être autres, m’ont autant laissé pantois et pantelant qu’à la première lecture du « Rivage des Syrtes », point d’orgue, avec « La Presqu’île » », d’une littérature dont, pour mon bonheur, l’estomac se tint loin, tant il n’a rien à y faire. En ces temps où il est de bon ton de ricaner – clins d’oeil entendus – en évoquant « le surécrit », s’éprouver du côté du solitaire de Saint-Florent est un acte de foi que pleinement j’assume.

Avancer en faisant éclater la langue, c’est comme « se tuer les yeux fermés pour se faire une surprise. » Bien trop pour moi, ou alors trop peu…

Ceux qui, subtilement, traîtreusement, hypocritement, s’étonnent de ne pas retrouver dans mes élucubrations l’écho de mes activités militantes, je les renvoie aux mots de Cortazar, qui me sont depuis toujours ferme axiome:
« Quand je suis revenu en France après ces deux voyages, il y a deux choses que j’ai mieux comprises. D’un côté mon engagement personnel et intellectuel dans la lutte pour le socialisme [*] De l’autre que mon travail d’écrivain suivrait l’orientation que lui imprime ma manière d’être, et même s’il lui arrivait à un moment donné de refléter cet engagement, je le ferais pour les mêmes raisons de liberté esthétique qui me conduisent actuellement à écrire un roman qui se passe pratiquement hors du temps et de l’espace historique. Au risque de décevoir les catéchistes et les partisans de l’art au service des masses, je continue à être ce cronope qui écrit pour son plaisir ou sa souffrance personnelle, sans la moindre concession, sans obligations latino-américaines ou socialistes comprises comme a priori programmatiques »

Le pire, en errant dans le labyrinthe, c’est l’instant où l’on devine qu’on trouvera l’issue.

Tu y est presque, l’embaumeur au passé noueux dont si souvent tu croisa sosies et insultes ne passe plus par toi, ni par l’écrit qu’il vint broyer, là où il glisse, piétine et baigne, compte tes travers, invente tes bannissements, renflouant – affaire de discrétion – la brièveté du souci, la défaite appâtée qui à terme t’enchantera, ce que parfois l’oubli lisse en aveugle sous ses plis, le soir béant qui tout engloutira à son insu, jusqu’à l’empreinte mouillée de l’Autre.

Le pas tenu n’est pas toujours gagné, bond dévoyé, rose des vents à la renverse, là où tu n’es que ce qui te déshabite.

Parmi tant et tant d’écrivains tenus pour « grands » au siècle dernier, peu (du moins parmi les plus connus et reconnus – hormis peut-être le Sartre « littéraire ») ont plus et plus mal vieilli que Malraux. Mais il y a une phrase de lui, tranchante affirmation s’il en est, qui m’a depuis toujours intrigué et marqué au plus haut point. Est-ce bien la mort qui transforme notre vie en « destin »? Qu’est-ce que ce dernier vocable, un des seuls auxquels je puisse croire sans réserve, veut vraiment dire (ou alors insinuer) dans son essence, ses ramifications, ses angles d’ombre et ses ambiguïtés? Car y furent de surcroît depuis associés depuis un bon moment déjà, deux autres citations, (trop?) souvent revenues dans ce « Journal », et que je pressens indissociables.
La première est faite des mots que la disparition de Cocteau fit venir sous la plume d’Angelo Rinaldi (et Dieu sait à quel point nous n’avons rien en commun, lui et moi, sauf peut-être quelques détestations, qui sait?), lesquels évoquaient (je cite de mémoire) « la Dame Blanche qui mit sa main de neige sur l’épaule du vieil adolescent qui n’a pas senti passer les années, tout à ses jeux et à ses facéties, ses recommencements. »
Les jeux, on finit tôt ou tard par s’en lasser, avant, bien sûr, d’en découvrir ou d’en inventer d’autres, destinés néanmoins à connaitre le même sort – et il n’en fut pas autrement en ce qui me concerne.
Les facéties sont toujours (plus que jamais, diraient certains) d’actualité, mais seuls les proches parmi les plus proches savent parfois les distinguer de ce qui relèverait du « sérieux », tant ce mot a peu de relief et signification pour celui qui, comme moi, a, depuis l’adolescence fait voeu d’irréalité et de non-adhérence, sauf pour ce qui est pour lui « l’essentiel », si différent cependant d’un être à l’autre qu’il m’arrive de penser que, sauf dans la sphère de l’acte, il pourrait ne plus rien signifier, pour personne.
L’autre, bien plus proche de ce qui me suis de toujours voulu (y suis-je parvenu? – je l’ignore, et bénis mon ignorance) est du « Che » lui-même se rappelant l’épisode d’un récit de Jack London où un homme appuyé sur le tronc d’un arbre, se demandait comment « finir dignement sa vie. »
Est-ce que le coup de machette d’un « jagunço » ou la balle d’un « capanga », est-ce que l’un des incendies qui embraserent récemment quelques campements et qui aurait pu aussi m’emporter, en seraient arrivés à autrement éclairer le « roman » (le mot est d’une amie que je chéris et qui me le rend bien) que furent ces années empilées, à la fois d’un trait vécues et lentement savourées? Tout à fait sincèrement, je ne le pense pas. Car même si d’aventure d’aucuns, par amitié, par intérêt ou alors tout à fait gratuitement, s’étaient mis en tête d’embellir le trajet qui fut mien et de fabriquer, par définition à mon insu, la légende qui s’y rapporterait, cela n’aurait en aucune façon concerné celui qui en aurait été, une fois parti, l’involontaire protagoniste.
Si – comme le pensa, ou feignit de le penser, Borges – tout ce qui nous arrive est secrètement préfixé par nous, alors notre trépas l’est également, et ce qu’on appelle « destin » n’est rien d’autre que ce qui inexorablement y conduisit au travers de ce que fut notre vie – cause et non effet, catalyseur, en aucun cas conséquence. Sous cet éclairage, « finit dignement sa vie » ne serait rien d’autre que l’acceptation du définitif effacement de ce parcours qui, en paraphrasant, ironiquement et à termes inversés, Sartre, ne valut peut-être rien, mais qui ne vaudra aucun autre, décider de n’en faire ni semence, ni sillon, ni accomplissement, en n’en sauvant – et encore – que ce résidu que certains, dès longtemps ou alors bien plus tard, auront l’indulgence, la sagacité ou l’inconscience d’appeler « oeuvre »…

Nuit noire, nuit des bivouacs veillée par la Croix du Sud, cris des bêtes, rires venant de je ne sais où, pas très loin en tout cas, corps se frôlant, lourds encore des libations de la journée, repus aussi des instants de joie par tous fraternellement partagés…Le sommeil me fuit, cela fait longtemps que je ne me suis pas senti aussi seul, n’ignorant pas que je ne serai jamais des leurs (ils le savent comme je le sais, et ça nous lie encore davantage dans l’acte, par-delà des mots), et en même temps si viscéralement attaché à ces gens magnifiques, clairs, rudes, forts, ouverts et aimants, à leur lutte, à leur cause
Avant même que ne s’achève ce qui aurait pu être, si son existence n’avait pas été ce qu’elle fut, le premier quart de sa vie, l’adolescent absolu de Charleville nous avait déjà apporté, d’indépassable manière, ce qui fut pour lui (et aurait dû être pour tous les humains dignes de ce nom) l’âpre saveur de « la santé essentielle ». Alors que j’aborde ce qui pourrait être – dans le meilleur des cas – le dernier cinquième de la mienne, je me dis qu’il n’y en eut, certes, jamais beaucoup, mais qu’il n’y aura désormais plus du tout de place pour les grimaces, les contorsions, les simagrées et les illusions au travers desquelles nous pensons, à tort, nous protéger de ce que la réalité peut parfois avoir d’insupportable.
Le recommencement, cette fois-ci, ce sera cela, et cela seul: nouvelles formes de sentir, nouvelles manières de penser, nouvelles architectures du désir, nouvelles tâches à assigner au secret, nouveaux reliefs de l’obscur, nouveaux propos pour l’écriture, « la plaie et le couteau » se répondant et s’imbriquant, ce que je suis et ce que j’aurais pu ou voulu être se confondant enfin, parce qu’il ne saurait y avoir de meilleure compréhension de cette vérité qui nous guide, celle qui martèle que l’on ne devient que ce que l’on est, pas si éloignée néanmoins de celle qui murmure que l’on est depuis toujours ce que l’on ignore le plus souvent que l’on deviendra – et que ce que l’on nomme « destin » n’est que cela, et rien d’autre…

Il y a une phrase de Borges, tirée d’un récit au contexte totalement différent de ce que je vis depuis la fin mars, phrase que j’ai depuis de longues années fait mienne, et qui ne prend tout son sens qu’aujourd’hui:
« Ce que ces gens m’ont appris vaut en tout lieu et en toute circonstance. »

Tout se passe comme s’il fallait à tout prix changer d’altitude, tordre le cou à l’impossibilité d’écrire qui parfois t’envoûte et t’habite, réinvestir le tri et l’érosion, la trace que légitime l’événement après lequel plus rien ne sera « comme avant », saisir au bond l’abandon, la parole de rareté, le geste qui tout remet en cause (sédiments, discontinuités, emprunts), remonter là où s’inventent les pleines mesures du refus, les ruines du temps, l’apparence dont l’inscription en vain multiplie et questionne la matière, les passages, les soubresauts, les survivances, la plongée dans la dévastation que traversent ces récits où se reconnaîtront les foules et leurs fétiches, l’espace qui exclut et cache, disperse actes et effets, tisse l’outil à saisir, scelle le faisceau de pratiques dans lesquelles il te sera loisible de ne pas te reconnaître, la rencontre dont il faudra bien que tu te détournes…

Ce qui arrivera (ou pas – pour la plus âpre et sereine des pensées, il n’y point d’écart entre les deux) ne touchera que celui que je ne suis plus, mais s’assume encore dans le combat pour qu’un jour, « nous », tous et pleinement, soyons enfin ce que nous n’aurions jamais dû cesser d’être.

L’ombre gagne, mais je n’en ai cure. Derniers bonds, dernières guirlandes, derniers retours biaisés quêtant l’aval du « savant au fauteuil sombre »…

Ce grondement sourd, serait-ce les nôtres, les Autres, ou l’entre-deux où nous veillons côte à côte nos troupeaux et nos mourants?

« Il y a de l’espoir, mais pas pour nous. » Dans ce « nous » de Kafka, peu que de dire que je m’y compte. Mais pas ces femmes et ces hommes qui apprirent à lutter pour qu’il s’incarne.
Pour moi, il est trop tard, qui ne sus que l’attendre.

Les contrées où c’est la mort hospitalière qui veille, porte, enseigne et dissimule, je les ai parcourues presque toutes. Mon corps en revint, trempé de « santé essentielle ». Mais lui seul. Rien que les mots sachent un jour en dire.

Quoi de plus obscène que ce temps qui s’escrime à migrer, à infléchir usages et bas-fonds du mot, l’illimité reçu sans dénonciation, les lentes courbures du devenir, le refus des bricolages, la vaine passion des ruptures, le saut qui lie et rehausse, l’étendue à parcourir que tout écrit digne de ce nom questionne et prépare, pouvoir instable noué aux bascules, aux blasphèmes vaincus en contaminant, en devançant, en enfreignant, amonts et tutelles de toute chose, où ce que l’on vit finit par ne plus suffire, abri de ce qui s’ajuste, entrave à qui se dérobe…
Lorsque ce qui fut est perçu comme exil, suspendu à l’autorisation qui ne viendra pas, au lexique scellé et prévisible que clôt la triste postérité des effacements, oscillations, reproductions et décrochages, sachant désormais ce qui ne sera plus, ne négociant qu’avec l’identique que le miroir fige – se perdre enfin dans l’inachevé perméable à l’erreur, assigné à la lourde tache de requalifier, en dépit de tout, ce que dans le désir vous vous obstinez à appeler « l’impossible »

Écrire aujourd’hui, ce n’est pas s’en tenir au dur refus du narratif, à celui de fonder, prédire ou rebâtir, des hantises du « dernier mot », d’une ligne de fuite qui ne serait qu’astreinte, expropriation, lézarde, infâme overdose de réel, paroi affranchie du souci, résidu qui vacille, s’obstine, bifurque, trame mal logée dans les brisures et colères des temps…
La « déferlante fixe » s’est tue, mais pas la communauté d’orphelins que nous sommes, toujours décidés à rejoindre l’horizon autre, se refuser à désamorcer ses distorsions, l’impatience des prédateurs, l’illusion de croire que, peut-être, rien n’aura eu lieu sans eux, celle d’un incertain tournant, d’un glissement dont ils auront été les seuls catalyseurs, d’une promesse par eux inlassablement mise en scène, croisée de migrations, de rotations et  généalogies, non pas rengaines et pansements, brusques dévoiements tremblant à l’idée de payer leur écot, usure de ces mots enfermés parce qu’indéchiffrables, non pas « l’avenir », mais l’heure d’avant toujours encore à venir, celle que rien ne comble, mais que le rien vient combler, le poème comme savoir, ressuscitant selon l’âprement belle formule de Agamben, « ce qui n’a pas été », pur refus de l’impasse au fond de laquelle, parfois, la langue nous suspend et nous accule…