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L’heure approche où, tous comptes faits, il te faudra coudre les noeuds, éparpiller les leurres, dévider l’écheveau qui finira par tout tirer à pile ou face: la foire aux girouettes, le fumier qu’on embroussaille, la moisson qui te confond, les gargouilles à contre-jour, la parole confiée aux élus, le rachat que guettent le masque et le congé légués aux terreurs provisoires…
Ce qui te reste de sorts jetés, ce que tu laisses à leurs tiédeurs, ce qu’en tout lieu tu cherchas, la besogne qui avance, la venue proclamée du traître captif qui sut te faire croire à ce qui aboie, rejette, assaille, démêle et clôt, le paysage qui imite la photo fourvoyée, le futur dont tu te souviens comme de l’orgueil écourté, le remède au chevet des terres éparses, l’imparfait carrefour aux effrois pareils aux tiens, le cercle sur le sol fumant et titubant, te dépouillant enfin du secret treizième, à ras de roc, lesté de déserts autour, là où la règle plisse, traverse et fêle la passe griffée qui fait taire les fagots, les mêlées, les recoins, la tache citant ton nom et tes prodiges, le coq noir que braquent allures et signes, la faute dont tu te fis l’esclave…

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                  (Avec nos chères ombres, Rimbaud, Pessoa)

Bientôt nous ne serons plus au monde.
Nous ne gaspillerons plus la longue attente, le geste embusqué sans armes, les haltes qui naguère nous rachetèrent, la trace des tarentules, la mémoire que laboure la Méduse soucieuse, le feu reniant ses règnes, le seuil sans repentir, la tour de guet vêtue de cendre.
Nous écarterons (étrangement mêlés, somnambules) le temps aux certitudes rivées aux coups de rame qui nous étranglent, et le double tranchant des hasards, la saison aveugle, la débâcle fidèle jumelant cadences et lieux dans sa paume balbutiante, et la ruée crue, lissée, qui tremble et s’abîme, remonte vers la lueur en marge, s’en remet aux épines, ne touche les murs d’ocre chaude qu’au sortir du labyrinthe.
Nous irons là où d’Autres sont allés (nos frères perdus, marchant sur l’eau choisie, voulue), où l’air est en partance, le gîte engourdi et la contradiction inassouvie, où les choses devancent les mots qui les dévoilent, les dispersent et les exaucent, les scindent et les multiplient, les égarent et les séparent, où seule la poussière écrit ce qu’elle sait (« et que nous ignorons »).
Nous qui jadis prîmes part au désordre abrupt et sans alternative, qui accourûmes,  forêt en marche s’en remettant aux seules ornières – nous, otages d’un avenir pris dans la nasse d’une impatience aux poings risibles – nous, aveugles témoins des griffures, des entraves et des boucliers – nous, qui fîmes allégeance aux illusions que raccourcirent ces miroirs qui aujourd’hui tant s’en vantent, et s’en étonnent…
Nous qui savons désormais que le réel n’existe pas, mais qu’il dure, semblable à l’adieu monnayé à vil prix, lui qui tout rétrécit, les doigts posés sur la pierre illégitime, l’outrage trop aisément adéquat, l’aulne dru, tendu vers ces fumées, ces mimétismes de pacotille, signes précurseurs du bout de terre bossu, de l’écho des vaux et des veillées, des lunes clouées à la sale voûte, de la mémoire de leurs cendres, de ce couteau qui n’est pas plus à nous qu’à elles, indu, indéfectible, fatigué de lui-même…

Rien ne s’est passé, rien ne nous appartient, ni la marche, ni le pain, ni le lit, ni la cruche.
Le fleuve caché court comme le silence, lui qui ne sait ni ne doute, lui qui jouit de la lenteur des choses, des semailles, des abris, des fruits tombés cette nuit, des clefs infatigables, lui qui démêle le pourquoi du comment, traque et consume l’impatience, le châtiment et le tumulte, la partition immédiate, le louange redoublé, terrassé, nos vies parmi les ruines…

Les cigales savent combien on peut être seuls, ce qui navigue en nous, ce qu’on démantèle, ce qui nous cingle le visage, ce qui nous est propre, caché sous l’oreiller, oublié à l’arrière, la désobéissance à découvert, tournée vers le levant, les faveurs qu’on épargne, les veines du bois, les naufrages rebâtis, les chasses vacantes, les dettes des formes, l’instant prodigue,  l’aboi des chiens, le partage embaumé, de l’ordre éperdu les joyaux inégaux, l’enfilade des couloirs, l’épée des origines, les toits décapités, les deuils que nos gelées épaississent…

Le meurtre enraciné, aligné, accompli, précis comme la poussière, comme l’araignée profuse aux faîtes du jour, qui l’a vécu, et à quoi bon? Pour quelle étroite mesure et pour quels legs nos plaies et nos courroux, l’absence pendue au cou, passée au fil de l’issue aveuglante?

Pour ce qui est des Autres, seuls les écrits qui, désobéissant au temps, surent nous foudroyer nous accompagneront jusqu’à l’heure du Grand Trek, et il y en eut peu, fort peu: les Imployables.

Et  Giorgio Agamben

« Ce que le visage expose et révèle: ni quelque chose qui peut être formulé, ni << un secret destiné à rester pour toujours incommunicable >> (Giorgio Agamben)

Toujours tu y es, dépouillant du visage hostile l’adieu qu’on tait, précipitant la douleur coupée en lanières, enjambée jusqu’au tréfonds du ravin qui la refuse, l’assombrit, l’enfouit, la pétrifie et la guérit, l’entraînant vers le versant ultime par où défile et glisse l’infime fragment que tu sus retenir…

 

  Adonis

« Tous ces morts, où les enterrer sinon dans le langage? » (Adonis)

Il n’y eut pas d’erreur, tout arriva soudainement, la rancune ravaudée de chaux, la peau dure que musellent les eaux taries, la mort apprise au dernier pas, reflétée sous les arches, n’attendant que le signal qui rien de garde de ce qu’il tait et oublie…

 

  Ezra Pound

« Quand je vois le paradis, je sais le reconnaître. » (Ezra Pound)

Un jour de plus au creux apaisé, délaissé par les choses, délivré du poids des routes, mouillant les rumeurs, tatouant les avatars dociles courant vers la demeure qu’ils découvrirent sans portes et sans menaces, éveillée dans la hâte de l’accueil, dressée dans la quiétude du Retour.

 

  Walter Benjamin

« On pourrait dire qu’il s’absente en écrivant. » (Walter Benjamin à propos de Robert Walser)

Midi sauvage, midi abdiqué sous les grandes ombres, se prolongeant dans le souffle seul dès la naissance, dans la faute qui se suffit à elle-même, dans la blessure usée qui s’écoule, anéantit spectres et orties – interminable.

 

  Maurice Blanchot

« L’oeuvre écrite produit l’écrivain et atteste son existence, mais, une fois faite, elle ne témoigne que de sa dissolution, de sa disparition, de sa défection et, pour le dire brutalement, de sa mort qui, par ailleurs, n’est jamais définitive. » (Maurice Blanchot)

Nuits indélébiles, couteaux tournant, déclouant leurs chairs, marées étranglant la roche perplexe, mendiants dissimulant de l’heure les vigies endormies, le jet trahi qui s’épuise, fait douter, tourne le dos au guetteur vertical, messager des rancoeurs, allant, par les rues adultères, vers la tombe comme pétrie de mots, et la fumée qui la façonne…

William Gass

« Fuite hors du langage protecteur. » (William Gass)

Langue couveuse de désordre, choisie pour ses lacunes, enclos franchi et artifice ultime, eux qui résistent, morcellent et ensorcellent, cachent pour préserver, s’arrachent au fard attendrissant, échangent rôles et oublis, sondent les témoins noyés, les récits du sacrifice, les désastres qui s’étendent pour que tout soit encore possible.

 

Franz Kafka

« Bondir hors du rang des assassins. » (Franz Kafka)

On ne guérit de rien.
Ni des tracés en vain aplanis, des terriers aux allures de conquête, des voisinages clinquants, ni des nuits de jadis, des monstres, des schismes et des mesures fidèles, ni de l’offrande soudainement lisible, du souvenir devenu sourd, rabiboché avec le Malin à l’heure même où le surcroît de tout fait irruption…

 

Giorgio Agamben

« Allez vers le seuil! » (Giorgio Agamben)

Présage de toujours connu, exaction première, mise en scène des dépouilles, beau piège adossé au cortège de fossés, grimace d’illusionniste rompue aux méandres, refus à la fois de partager et de prendre ses distances, feinte qui te défigure, « flèche qui invente la cible » à force de t’aveugler, qui te noue au multiple, te cerne sans te concerner, efface les dés chiffrés, mais entrevus, t’abandonne à la visitation, non pas de l’Autre, mais du « tout autre ».

 

Jorge Luis Borges

« La littérature est un art qui sait prophétiser le temps où elle sera devenue muette, et incarner ce qui est sa vertu, s’éprendre de sa propre dissolution et courtiser sa fin. » (Jorge Luis Borges)

Nulle lettre exorbitée, nulle foi jurée, nulle traînée, nulle promptitude, nul assouvissement, nul miroir par grand vent, nul vertige ni halètement, ni la soif et le sel te disloquant à tâtons, ni l’improbable embouchure à laquelle la parole ne sera jamais semblable, ni l’ultime résidence où il te faudra avec elle en découdre.

 

Robert Walser

« Tu es capable de vivre sans que personne ne se souvienne, même de loin, que tu existes. » (Robert Walser)

Ce lieu désert, cette raideur, ces loques, l’apparence vide de tous partages, qui requiert, ressasse, délaisse, soucieuse, non pas du méridien de ses règnes, mais du sec éblouissement et ses créances fidèles, désobéissant au déluge inégal, se dépouillant de l’éloge dont ce qui te biffe et nie se fit le porte-parole – discret, en suspens, comme hors du monde.

 

Lautréamont

« Allez-y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire. » (Lautréamont)

Tien l’essor premier, la source rase, le malaise du séjour, la momie corsetée qui sait et déplie sans rien dire, tiens les déchets qui l’annoncent, les rendez-vous dans la grange aux négateurs et aux levains, les retards secrets et leurs allures, tienne l’adoption qui ne se peut achever, tienne la cible qui médit des batailles à venir, tien l’écart à préserver, par-delà venins et soucis, de l’infortune à le veiller ensemble.

« Un homme qui écrit n’est jamais seul. » (Valéry), tout en sachant que « d’une manière ou d’une autre, il n’est plus lui-même, il n’est déjà plus personne. » (Blanchot)

Ce fut, dès le tout début (lecture tordue, découpée, butée, émerveillée des « Vies minuscules ») la montée vers ta langue, soyeuse et canaille, instruite et drue, soeur tacite, mais féroce, abri nu, fléau qui sépare, cache têtue, promesse clandestine, passage des rescapés, pierre levée, tiers exclu, dépouille et héritage, prémonition qui entasse, se tait et s’expatrie, porte qui bâille, puis passe aux aveux et mime la ruine, les traces oubliées sur le linceul, l’étincelle soudaine qui découpe et relève, l’aube dépareillée où l’on touche au port, le surplomb que les seuils dévorent, la demi-pénombre ouvrant sur les tains ébréchés, les temps qu’elle vient sevrer ou clore, les faux-plafonds plus beaux que les vrais, les trompe-l’oeil gagnant du Réel ou faisant douter de son pouvoir de cogner et corrompre…
Et puis tes mots (pas derniers – soustraits aux suborneurs, ça oui): fantômes ne se suffisant jamais à eux-mêmes, écorces qui n’avouent ni n’égarent, bouts d’aile soumis aux débris, à l’imprévu et à l’instant, mouchards repoussés sur la scène où tout se passe comme si le mensonge qui nous séduit en eux et nous y lie se fait enfin trouer et rabattre, fouiller, lapider à l’envi, jusqu’à en écarter la tentation à qui l’on ne doit pas d’explication, se résigner aux réponses, se charger des survies, serrer le cercle où ordonner comme surpasser ne veulent plus rien dire, lui qui fait aimer dans l’écriture la distance où elle se tient mal, où elle ne sait pas où elle va, où l’on se demande qui paiera pour le crime perpétré derrière le louche rideau qu’elle écarte, et le fumier à reprendre, l’idole qu’il lui faut soulager, le revenant dont elle ignore la répugnance, le cortège rentré à sa niche, ce nulle-part qui n’est pas l’ailleurs, ni les généalogies qu’il cache, la clairière idolâtre qu’il se plait à vitupérer, l’obstacle – ni borne ni socle – défait pour faire place aux faux-monnayeurs, manants, trimards, taulards qu’il sut nommer par-delà blessures et savoirs, et leurs morts inégales, les ombres sur le rebord d’avant le grand saut que seul « l’oeil blanc bleu » sut voir, le doigt levé sur la faribole des choses, joncs, humus, vallons, forages, charniers, tisons, mottes broyées, tourbières où le secret racle sa gorge, où l’on ne joue qu’à faire semblant, où se tient sans bouger la bête aux mille fracas et ce dont elle fait obscur commerce – l’Histoire, ses lames, ses leurres, ses avilissements, l’aigu du désir, sculpté pour qu’on s’y vautre ou pour qu’on oublie ces heures qui le mordent ou l’effacent, nous secouent ou nous épargnent, ce quelque chose qui, s’échappant, chemine lentement sur les rives du fleuve insensé que seuls les morts traversent, là où toute lettre se retrouve enfin volée, elle qui, comme à jamais, sépare le dit du dire, le signe de l’ornement, l’amas à pétrir du lit des sables…

[texte écrit fin juillet 2017 pour les 72 ans de mon presque jumeau par l’âge – mon aîné de six mois, en fait -, jamais mis en ligne, puis repris et accru aujourd’hui à l’occasion de la récente parution (mieux vaut tard que jamais!) du « Cahier de l’Herne » qui lui est consacré]

Tu voudrais l’oublier, oui – mais que ce soit dans la lumière qui sculpte portes et recoins, recroise toits et saillies, règle du regard les pertes et les miracles.

Le passé n’est pas un avenir comme tous les autres.

Tout va bien. Ni les hasards ni les marges n’y peuvent rien, eux que tes mots ensevelissent. La fin des traques est pour bientôt. Tu te perds entre allers et venues, les ronges, les assèches, les resserres, dès avant le saut où tout se noue et s’entête, là même où s’entassent les lézardes, les reliques, les voies et les chimères, où le temps démembre jusqu’au nom par où s’engouffre l’attente du sang insoupçonné, lui qui saura peut-être – lorsque tout se sera apaisé ou défait – te réinventer pour la vaine jouissance des multitudes.