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À Héraclite, qu’on appela « l’obscur » – comme le furent (et le sont), et le monde, et la vie

eta   Espace Topographie de l’Art, Paris

Seuil de soi, geste frayé du noir qui s’y réfléchit et s’y dépose, crues qui le font surgir, détours qui l’inséminent, en privent les nœuds et les frappes, entament sa rage, parachèvent ses échos, fardeaux tapis là où il n’y a plus autrui ni sa promesse, nous délivrant de la bête qui, toujours à réinventer, traque les lacis, la souillure orpheline, les fétiches de l’ombre, les recoins de la perte…

• L’obscur n’est pas du clair l’envers, sa furie ne vaut que s’il n’est pas Tout Autre, se fait différent à peine, impudemment contigu, celui qu’on ne peut, ni arracher à soi, ni altérer par le regard, sosie d’un parcours qui n’a guère de « sens », mais qui redoublé en acquiert souverainement un: demi-tour d’Orphée, l’assiégeant en son secret, le dépouillant des traces avec lesquelles il n’y a ni paix, ni trêve envisageable…

• Parole déchue, vide du ciel en lieu et place du bastion des feuillages, prodige détournant de soi, ensevelissant les signes de sa survie, là où rien n’est premier, ne fut qui n’ait déjà été et sera, boucle toujours, qui ressasse et reprend, delta ralliant la source, la rachetant, la recouvrant de l’aveu irrécusable…
   (2010)

jma2   Jean-Michel Alberola

Aucun devoir de preuve.
Le désir jamais ne suffira pour que le monde tourne plus lentement sur ses gonds.
Les fins qui ne s’attendent pas se vivent, purgées de leur secret, affranchies de l’aveu comme de la dérobade.
Tenir en échec leurs proues, écourter leurs soupçons en les rendant vulnérables, c’est tout ce qui nous reste…
   (2009)

hsp10   Halle Saint Pierre, Paris

En ton sang la rage sevrée, le survol mutiné qu’aucun pli n’élargit, ne révèle…

De l’inabouti et des gués, des louanges et des fins, que restera-t-il dans tes envasements et tes filières ?

Savoir consume, ignorer épuise, puisque le Même ne sait agir que sur lui-même.

Ceux nés, puis à nouveau engendrés, contrairement aux multitudes, se reconnaissant sans mot dire, n’appartenant qu’à leur vertige, aux racines de l’épars…

Viens, approche, fais en leurs marges jouer l’abord et le retrait, la déroute du proscrit, blessure ouverte sur le visage d’autrui, te nouant à jamais à ces intrigues plus vieilles que celles de l’Être…

Rengainés la rosée, l’épée rouillée et le gué incertain, comme si les formes qui s’y dessinent et occupent ce lieu dans l’espace pouvaient de surcroît recevoir des concepts «normés»… Diable, une morale pour Da Vinci, qui s’en moquait…

Plénitude jamais rejointe, trace manquant au Narcisse qui s’y soumet, au vain espoir du Même enfin apaisé, à l’attente goulue parachevant les germes de ses aveux…

Au-delà du pacte, l’autre royaume respire : statue mutilée, temps autre, étranger à tes présages et à ta soif, miroirs haletant, sculptant l’éclair traqué sur les touffes et les grains, merveille inachevée enfin coïncidant avec ces nids lavés de toute scorie, exactement au joint de tes désirs…

Plus que la vanité des choses, c’est leur irréalité que tu écoutes. Que t’importe alors ce qu’ils appellent échec, lequel désormais n’est plus un tien stigmate, mais le propre et ultime destin de tout homme…

Certains écrivent pour nier, d’autres pour dépasser, toi c’est pour encore et toujours les rejoindre

Affûts, bûchers, ordalies, bruines humectant les lèvres de qui ne reconnaît même plus l’ombre qui le tente…

Creuser, ressouder ― sauf en y adhérant sans recul, sans démêler ce qui vaut de ce qui jamais ne vaudra…

Ô le jardin où, bien après qu’ils ont disparu, retentissent encore les cris des enfants, où suinte l’écume léchant l’éphèbe de bronze rendu près d’un cap au nom proscrit, qui n’annonce rien, ne signifie rien, ne prétend pas exalter une victoire ou pleurer une mort, mais seulement d’être à jamais lui-même, surpris dans sa close sveltesse…

Il y a davantage de choses entre ciel et terre que celles que connaissent les philosophes. Quelques-unes ne peuvent pas être partout racontées, comme ce jour de grâce où le temps s’est arrêté ― du moins pour toi…

Éperdument fuir toute mise en mots de ce mal-être que masque nourrit et apaise.

« De la littérature comme crime parfait » : il comprit l’allusion, sut que tu connaissais en entier ou partie son secret et se tut, l’air si sérieux que tu en vins à maudire ton habitude de dire les meilleures choses aux pires moments ou le contraire…

S’abandonner à l’instant sans en être captif, là où s’affine la nouvelle soudure, ses téguments, ses rejets, ses lois…

Une fois le seuil franchi, qu’importe ce qui se passera ensuite, les remords, les présages, les promesses, alors qu’ils continuent à te cacher, à te faire resurgir sous un nom d’emprunt, archivistes, témoins et héritiers des défaites…

Que viennent des temps démêlés les visages et les clous, la pierre et l’avers, lézard recourbé, muraille chinoise, dévotion des murmures, dernier mouroir de l’herbe obscure, du faucon qui remue…

Aventure de l’aigu, du divers, de l’obscur, qui te déploie en présages, d’un seul trait avouant non ce qu’elle est, mais où elle puise…
   (1998)

À Julien Gracq et André Delvaux, qui m’apprirent la juste pesée des temps

rb1  Scène du film « Rendez-vous à Bray » de André Delvaux, basé sur le récit « Le roi Cophetua » de Julien Gracq

Qu’approche la rive détachée, le mot aveugle que guettent ses frayeurs…
De ce qu’ils furent, de l’ombre dévoyée qui s’offre et t’efface, qu’en sera-t-il ?
Nul ne le sait, toi pas plus que quiconque. Tu pressens seulement qu’il te faut désormais les porter, avec à tes côtés l’écharde malhabile, celle qui recueille et disperse les faims comme éternellement.

Au coin de la pièce rouge, le tableau que tu aidas à faire surgir, couleurs violemment mêlées aux marges, caressant leurs contours, le glacis moiré se déposant, changeant sous l’insistance du regard, s’abandonnant à l’ombre pour cadrer à jamais les deux figures, les mains, les souffles…

Vaine culbute des feux, semant l’imprévoyance de l’heure, l’éternité à l’essai, les promesses enfin closes…

Double horizon, pli, cicatrice, partage de turgescentes chaleurs… Tu paressais en terrasse devant une bière, il y eut un coup de brise d’un coup ravivant la mémoire du crépuscule, deux ou trois minutes indélébiles pendant lesquelles tu revis tous les soirs du monde…

Air soyeux, oeil de l’attrait, espace des crues que ton regard touche à peine, comme refusant de les reconnaître, croisées que guetta l’enfant muant les leurres en offrandes, en ce qu’elles vont épaissir, déjouer – lui penché sur l’onde ultime
   (1997)

clapotis   Quartier de la Mouzaïa, Paris

À celles et ceux pour lesquels tu n’existes pas, ou plus, ou si peu…

Écrin d’entre les villes, miroir liquéfié en reflets, fleurs aux éventaires, flaques de soleils, auvents rayés en bordure des canaux clapotant sous les étraves… Ni passion ni nostalgie, tu te sentais plus limpide qu’un cerf-volant. Tu restas, en te sachant déjà sur le départ, tout entier à ces longues heures, à t’offrir au soleil, lécher par l’onde, vide, lucide, à l’affût…

Règne des bans, retour aux brasiers; plus tard seulement, du lent vitrail la sécheresse, la fange… Puis au réveil, la voir sauter, fer contre paume, comme au petit matin des fleuves le pur-sang quêtant la brise pour s’évader, jouvencelle aux pieds recrus qui t’emmène en roulant de plainte en cri rauque jusqu’à l’éclair, patrouillant à l’arrière des feux, ignorant les rambardes, les ressorts humiliés, te barbouillant l’entrejambe de ses offrandes, même sachant que tu empoigneras le couteau, gémissant, cousant l’ourlet des psalmodies sur sa toile…

O let me rest, do not let time’s turn call for return again…

Faire allégeance au pacte avec soi-même, avec le désamour et la lenteur, ne revenir que pour l’oubli, le viser jusqu’à en être aveuglé, macérer la tiédeur, la nuit fardée d’épices et de noyades, dé sans merci, marionnette en flammes, l’Aveugle prêtant son mutisme à l’innombrable…

(Intrigues amassant la clarté par tous les pores, couleur de cuir, de marc de café, de rose des morts…)

Dis-toi bien que c’est ton regard qui change, pas le monde.

Guerriers jaillis du tremblement, parcourant les camps, déguisant les collines, brandissant le lointain comme bris dans la bise… Humides contrées où le caïman s’assoupit, durcissant traits, creux et rouages, levant les brumes sur la désinvolture des eaux, paume claquant au loin, échangeant des mots de passe avec la basane…

(T’appartenir, c’est murer le lointain, concéder au Malin le temps de préparer ses ruses, d’en aiguiser l’aveuglement…)

Enfant, tu l’es resté, à l’affût des contrées où tout est fugue, hors cette lâche volonté de récuser l’heure, de quémander des réponses, de prier qu’advienne non pas le limpide: l’univoque.

Dans l’obscurité rayée où les peaux sont comme les chemises du fantôme hâve (et les faces mauves comme en cire ou qu’on ne voit plus) selon les reflets et les verres bus; puis elles traversent le coeur de l’aquarium, la piste enfin déserte, les galions immergés, les sous-marins de chair, la morsure du crotale…

Ne pas y être, ne pas enterrer le frère mort que les chiens dévoreront. Abîmé le mystère du coeur, sanglier que la lance finit par transpercer, cernés le murmure et la lamentation, acculé le geste sans ornements qui arrache les dieux et les hommes à leur malédiction…

(Ô toi qui devais apaiser ton feu en toi-même, être possédé pour savoir posséder, seul péché contre la lumière: Pan, l’inespéré, séparé en écume…)

Dédaignant, comme presque toujours, la clef qu’on t’offrait; entrant, non mutilé, dans ce qui ne te mue pas en destin, mais t’empêche de te faire des offrandes à toi-même…

Écouter le halètement des vaporetti, effleurer du bout des doigts le verre rempli de grappa fumée, s’aboucher à la table solitaire, regard rivé aux reflets, livre voué au crépuscule…

Oublie-le, éperdu, s’achevant parmi les débris de la houle.
Son secret n’est pas là. Il a éclos sur ta tige, suzerain, comme si l’adieu qui, pourtant, le précédait, ne devait jamais se faire entendre.

(Quand un enfant s’absorbe en ta présence à quelque chose d’autre que le jeu , le temps est châtiment, indéchiffrable dès avant la mort.)

Opacité tournant, enlaçant les silhouettes, burinant l’emblème comme effacé par la pluie, vautré dans ces mornes à mi-cou des chevaux, des stalactites suintant, des couples immobilisés dans le demi-cercle de leur surprise…

C’est le doute et l’art d’oublier qui enseignent

Une seule fois le pacte et la délivrance, l’écorce qui tourne et trouve, mais ne s’offre pas , le centre toujours sauf. Ce qu’aujourd’hui tu vis creuse le temps jusqu’à la lie, te le rendant nu comme le double sans fard qui en lui viendra les réunir, passé dépris, avenir tu…
(Venise, 1995 – Paris, 2010 – Recife, 2013)

venise    Venise

p e c   Palais de Tokyo, Paris

Qu’y a-t-il  à craindre en ces fêtes sordides où le lierre s’épanche, à l’heure où les feux tirent au noir, au plus sourd des noeuds, du demi-sommeil rassasié, des faux éveils nourris de mimes et de gloses, embuant le bassin ébréché, l’envol de la guêpe, la chair enchâssée en louche coquille qu’étrangle la perle dès longtemps nommée et caressée, naissant cristal te déchirant dans une odeur de volutes, de chasses opaques cambrées à tout rompre…

Incurables automnes ne valant que par l’ombre panique de l’entre-deux, de nos marges, du double de soi qu’est ce Dieu qui ne nous a rien promis, ni le meilleur, ni le pire…

 « And I won’t say more because only in time you’ll find the best way to remember… »

C’est en m’effaçant que je reconnais dans tout langage la présence silencieuse, lacunaire, envasée qui, me protégeant, accomplit ce qu’il me faut ignorer pour la détruire…

Arracher tout horizon comme toute assise, sans jamais les punir tels qu’à l’heure du Retour ils m’effacent.

Contre les préjugés du global, les mépris qu’ils engendrent, les déracinements qu’ils gèrent, sachons ne jamais oublier que, oui, il y a, il y aura toujours des territoires, des appartenances, des paysages, des langues, des espaces pétris de temps, voués à qui perdure, soustraits aux équations du profit, du pillage, de la valeur, de l’usure: nos pensées, nos morts, nos contemplations…

Être heureux, laisser le monde me laisser l’être…

Dans la nuit qui couve, par ces rues disjointes, siamoises, incernables, que ceux qui furent un et qui s’éloignent jamais n’éprouvent cet effacement comme la blessure qu’ils se seraient infligés l’un à l’autre…

Nous partirons pour d’interminables promenades, attentifs à ne pas nous retrouver, piétinant le lourd tapis de feuilles mortes, nous laissant berner par le silence, les mots dits avec l’accent de jadis…

Silence des longs navires sans pavois, des cartes où seul demeure ton lent voyage à contre-mort…
Je sais que cela t’attristait de te sentir en marge, de regarder tous ces gens du dehors, en patient, obscur entomologiste. Mais qu’y faire, c’est toujours la même chose, tu as même fini par apprivoiser cette aptitude de ne jamais te compromettre jusqu’au fond en quoi que ce soit. Du moins jusqu’à hier…
Comment puis-je te faire offense en affirmant ou en niant, alors que j’ignore quand et comment tu l’as décidé : pourquoi pas dès l’enfance ? Au nom de ces liens que les années ne parvinrent à rompre ou à éclairer, du besoin de parcours éclos en ce printemps lointain, il me faut consentir à la gaucherie des rumeurs, au vil effondrement des preuves, sachant que tu as troqué cette fois-ci, pour la toute première fois, les ruissellements pour un seuil, les envols pour un mot qui ne soit pas de passe, les refuges pour une demeure…

« He’s trapped. He knows now that it’s difficult to live in the present, pointless in the future, impossible in the past. I remember that once he told me that, to achieve his goals, time no longer needed his physical presence. When he left me, he called back : « Now I’m free », were his words. » (par – et avec – Frank Herbert)

L’anticipation est réfractaire au devenir. C’est pourquoi soupeser le futur est chose entre toutes la moins rassurée et rassurante – pour qui s’y adonne. Je n’en fais pas partie.

Pourquoi le sujet aurait à se nommer et se dire autrement qu’à sa façon, brouillant les pistes, effaçant les traces, changeant les poteaux indicateurs, laissant le chasseur à ses doutes et son néant, en ces forêts sans recours, en cet enfer qui, étant de tous, n’est plus rien, ni à personne…

I am that man on whom the sun went down, weeping proud stone well knowing the form the carver imparts, torn from its setting…

Mon secret est tel que les mots le dissimulent sans le porter – énigme en soi et des genèses, non de ses haïssables sources…

Qui n’est pas avec moi, dans ma séparation et dans ma nuit, ne m’est rien
   (1997)

l c 2    Palais de Tokyo, Paris  

Frôler l’opaque en l’avivant, toujours à son insu, vers ce piège pourtant sans ruse…

Qui sème (amour ou haine, qu’importe), qu’il sache qu’il forge une religion aux dieux férocement faillibles…

Brusquement ils comprirent pourquoi tu aimais bavarder, raconter, Narcisse laissant tomber les mots dans l’onde qui l’engloutit…

Ensablements, voussures, hennissement des chevaux dans les ténèbres où tu t’arrêtes pour fixer ce que bientôt tu quitteras, pauvre lumière qui plus rien ne restitue, où tu t’en iras, aussi injustifié et seul que tout homme…

Par trop vigilantes, les voix qui t’enlacent, te consument: ramures moites, feintes de la moire, fil recru, pilier rompu, paume ensanglantée, crin que taillade, vapeur abritée, éveil harnaché – ce qui vint, que tu ne sus reconnaître…

Ni madeleine trempée, ni passé trépané, ni faux-pas encore toujours forclos, mais cela qui soudain surgit, fracturant tes replis, rappelant à qui l’oublierait que le temps pèse, aussi…
   (1976)

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