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Nous égarer dans la demeure du pendu, nous dépouiller du lointain fait de sabliers et d’issues, dilapider paris et pactes, risques et ferveurs, fainéantises et impostures, couvrir les traces s’affrontant aux blâmes furtifs, hors de portée de l’obscur des partitions et du zénith des louanges, des insondables vétilles bornant à forte dose nos vies, ne jamais approcher de trop près les vergers rabougris, ce que le labyrinthe chuchote à nos oreilles…

Il se peut que les langues finissent par mourir, les « réalités » aussi. Pas le langage.

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« mais nous sommes là, oui, chacun selon qui nous sommes, et ces identités spiralées suivent un cours mystérieux et souverain, une expansion portée par la confiance et la joie vraie. Pour le reste, ne nous encombrons pas, ne comptons pas les lignes, ni les poids, posons le gigot sur la table et tapons-nous la cloche, sans un regard pour qui mange, ou pour qui boit quoi. »
(Phil Rahmy, lettre du 1er octobre 2009)

Lorsque la nouvelle de la disparition de Phil m’est parvenue, je ne l’ai pas acceptée, bien que sachant – depuis le début de notre rencontre sur le Net début 2003, lui écrivain, moi lecteur, lui en Suisse moi au Brésil à l’époque, puis de la correspondance qui s’ensuivit, avec des éclipses, jusqu’à fin 2010, de quelques brefs messages ici et là par la suite et de nos rencontres « en chair et en os » à Paris, lors de deux « Nuit remue » – que cela pouvait survenir à tout moment, et qu’il fallait vivre avec…
Je sentais confusément qu’une chose finira par arriver (mais laquelle? quand? comment?) qui fera débuter le « vrai » travail de deuil, celui qui m’aiderait à prendre congé de lui pour de vrai, tout en le gardant, quelque part en moi, pour ce « toujours » borné par ma propre fin.
Et ce fut finalement la soirée à la Maison de la Poésie qui se chargea, à mon insu pendant son déroulement, de ce rôle, soirée en hommage à quelqu’un qui le les aimait pas beaucoup, mais qui fut sûrement – pour autant qu’on puisse s’arroger le droit de faire parler ceux qui ne sont plus là – telle qu’il aurait voulu (ou de moins accepté) qu’elle fût, toute d’émotion dense, palpable et contenue en même temps, de complicité, d’affect et d’amitié vraie, de pleurs étouffés et de fous rires, d’une telle sienne présence au travers de ses mots lus par d’autres qu’elle acheva de rendra l’absence définitivement incongrue, impossible.
Je sais, Phil, que je ne trouverai pas de mots plus forts que ceux de Shelley à la mort de son ami Keats, je n’ai que ça à t’offrir en cette heure, les voici: « Il n’est pas mort,/ Il n’est pas endormi/ Il s’est réveillé/ De ce rêve qu’est la vie. »

« pour ma part, depuis que je n’ai plus colère ni peur de la mort, depuis que mes amis proches, ceux de l’enfance, ceux qui vous connaissent sous vos premiers visages, je ne ressens plus la consolation que pourrait m’apporter la réponse. C’est bien normal, ce qui poursuit à mordre le fait avec un tel détachement aujourd’hui, que la sauvagerie et la douceur s’accordent sur le fond. Je ne suis pas, oui, je préfère moi aussi ne pas être, lorsqu’il s’agit d’esquisser ce genre de portrait très pur, ces lignes très simples. Je me souviens d’un jour où j’étais malade, je devais avoir six ou sept ans, je reposais dans ma chambre, volets clos à travers lesquels l’été perçait quand même. Ma mère est montée. J’étais couché sur le dos. Elle a doucement poussé la porte et m’a demandé si tout allait bien. D’une toute petite voix (c’est ce qu’elle m’a raconté) j’ai répondu, sans bouger la tête: « j’aimerais être seul ». Il n’y avait alors pas plus claire manière de rassurer ma mère à mes yeux, tandis qu’elle fut ébranlée jusqu’au fond par cette réponse. On peut bien me parler, voire me toucher, mais je préférerais être seul.

suis-je poète, suis-je même écrivain? quelle importance. la paix dont vous parlez, je la connais et je l’aime. elle me suffit. pour le reste, mettre toutes ses forces dans l’écriture, et garder la confiance intacte. »
(Phil Rahmy, lettre du 18 août 2009)

Nous nous sommes habitués à ce qui gronde, fuit, décharge, couronne et se répand, à lutter encore et toujours contre l’aigu du souvenir et de la lame, à regarder, yeux grand ouverts, les pissenlits et les pruniers, les cordes cassées, les briques en appui sur la déflagration qui vient, ce qui fait mal et finira par nous atteindre dans les villes parsemées de fauves impavides.
Nous avons, épaulés par le désir, appris à bénir approches, visions et saisies, oublier ce qui ne s’achète point car les fantômes ne savent pas vendre, faire nôtres les guirlandes du hasard et les tumeurs du nécessaire.
Nous avons compris que flétrissure n’est pas remède, ni le piège entrevu, ni le silence dans ses doublures, ni l’imparfait secret qu’en vain l’on ébranle ou effeuille.
Nous avons connu les pavés amnésiques, les raccourcis, les barreaux, les broyeurs, les cafards, les loques sans âge, les lèvres rendues vraies par l’artifice, la cendre perplexe des justiciers, les draps défaits et la féroce pitié des loups, les berceuses aux poisons et des ivrognes l’effroi qui rampe, les ruses de l’eau en contrebas de la pinède, les délivrances moisies, les mortes rues, la solitude de qui crut voir Dieu et regarda ailleurs, les falaises éplorées, les monstres et leurs matrices, la clef des commencements, les seins dans l’ombre du fardeau que l’on soigne.
Nous avons vécu, en somme…

« S’en aller, c’est la seule aliénation sérieuse. » (Ionesco)

Du changeant écheveau de mots – du maelström qui vient dissoudre le lieu qui nous habite, le soupçon qui y parjure comme le secret qui l’écarte – de la sagace illusion du temps qui en nous échoue et se perd par ce qu’il nous enlève et dans ce qu’il défait – de la substance de l’accident qui traverse en vain les parsecs nous séparant de ses sources – des sobres clefs de nos vertiges, bégaiements, éclaboussures – de l’abrupt qui sème – de l’incertain en retard sur nos mémoires – des chutes de l’ordre – du point enfoui d’où le bibliothécaire aveugle nous fit entrevoir l’Univers tout entier, et ses caprices – du spasme et de l’outrage, jumeaux ou sosies mêlés à nos dettes innombrables, aux stratagèmes enracinées dans l’éveil, aux comptes à rebours coincés entre retraits et épiphanies – de l’intime qu’exaspère la nuit qui suinte, la seule qui vaille, celle après laquelle (nous susurrait Macbeth) le jour ne se lève plus – de l’évidence éberluée que le poème va où il veut – de qui se superpose, se confond (migration? suicide?), sort à tâtons du labyrinthe, puise dans l’effacement des formes, accepte enfin de ne suivre du regard que l’index qui pointe et pas cette Lune désormais inutile – de tout cela ne restera bientôt que la parole faisant offrande de sa brièveté, celle qui s’ouvre et nous efface, dont on ne se délivre que lorsque tout est fini pour de bon.

Que la rapidité avec laquelle le gars Arthur couvrit et parcourut en entier l’espace physique et poétique (pas anodin du tout que ce soit Char qui nous le rappelle!) n’ait forgé ni épigones ni précurseurs en dit beaucoup sur les choses de ce monde. TOUT, peut-être…

Il y a un peu plus de quatre ans, j’écrivais:  » De ce que j’ai été, et fait, je ne suis fier au sens plein que d’une chose: d’avoir tôt compris (avec Cristina Campo) que «vraiment c’est la beauté qui compte, sur elle que tout tourne et se joue.» Je fais toujours miennes ces paroles, elles me furent et me seront vérité, jusqu’à la fin…

 

« Sur la fresque de Signorelli à Orvieto, qui représente la Résurrection des morts, il n’est plus possible de distinguer les garçons des filles. Ils ont les mêmes cheveux flottant librement sur l’épaule, la même finesse de silhouette, des traits pas encore fixés, qui sont encore une promesse, les jambes longues des garçons qui ont grandi trop vite, les épaules rondes et les mains fines des filles. » (Jan Kott: « Amère Arcadie », dans « Shakespeare, notre contemporain »)
Et, d’ailleurs, qui d’autre en a mieux parlé que le grand Will, écoutons Viola: « I am all the daughters of my father’s house / And all the brothers too… » (Twelfth Night, II, 4)
Dans l’ambiguïté de l’androgyne, tout est glissade, fascination. Comment pourrait-il  être autrement, en vérité, dès lors que l’une peut être l’autre, offre et dérobade, promesse et mensonge?

 

 

De ce que les merveilleuses photos de Claude Mollard nous font voir, les meilleurs des maîtres de la Renaissance s’en étaient déjà aperçus, tel Léonard de Vinci:
« Si tu regardes certains murs imbriqués de taches et faits de pierres mélangées et que tu aies à inventer quelque site [*], tu pourras y voir des batailles et des mouvements vifs de figures et d’étranges airs de visage, des costumes et mille autres choses que tu réduiras en bonne et intègre forme.J’ai déjà vu des nuages et de vieux murs qui m’ont donné de belles et variées inventions… »
Ils ne se doutaient pas du pire que certains « progrès » allaient apporter, et bien moins encore, de l’évidence qu’à partir du franchissement d’un seuil dans l’horreur, tout deviendrait possible, facile presque: « all is but toys », s’écriait Macbeth, toujours en avance, hélas! Mais que l’on se rassure pour cequi est de la pérennité de Mère Nature, car ce fut la forêt de Birnam qui, se mettant en marche vers Dunsinane, finit par l’écraser…
Il me plait à penser que la flaque, la mousse, l’écorce, le nuage seront encore là longtemps après que ceux qui saccagent la planète et finiront par l’anéantir auront rejoint leur néant.

Lorsque je vais voir une exposition d’art d’aujourd’hui – qu’il s’agisse de peinture, de photographie, de sculpture, de vidéo – je ne lis jamais au préalable de travaux critiques portant sur les oeuvres des artistes que je vais « rencontrer », pas plus que les dépliants (souvent fort bien faits) que l’on distribue aux visiteurs à l’entrée de l’expo. Ce n’est qu’avant-hier que j’ai pris conscience du fait qu’il ne s’agissait nullement d’un oubli ou d’une négligence, mais d’un acte délibéré, et, surtout, que je n’en faisais absolument de même pour ce qui est des oeuvres antérieures à Dada, où – tout au contraire – l’appareil critique et, d’une manière générale, toutes informations concernant l’artiste en tant que tel et au travers de son travail non seulement n’amoindrissaient  la jouissance esthétique face à l’oeuvre, mais contribuaient grandement tant à intimement rejoindre la seconde qu’à raffermir et amplifier la première. C’est que l’art d’aujourd’hui ne dit pas, ne sait ou ne veut pas dire, ne nous faisant voir que le seul Ouvert, riche de tous les possibles, de toutes les extensions, de toutes les distorsions, de toutes les polyphonies, de toutes les ramifications, de toutes les déviations, de toutes les polysémies, sûr qu’il n’est que du rien qui tout traverse, se refusant tant à clamer qu’à pourfendre, n’accueillant le Réel que dans sa nudité et son insignifiance, ne se reconnaissant que dans la modestie du faire – et c’est très bien ainsi
Il est des oeuvres littéraires (bien peu, à vrai dire) qui s’y sont également essayées, quelques-unes (bien moins encore) avec un certain succès, des courants littéraires qui en ont inscrit cette devise sur leur armoiries (et fait leur miel de l’utilisation des mots comme matériaux bruts et non pas comme outils), sans toutefois parvenir à tout à fait me convaincre, tant la littérature est un art à part, heureux ceux qui l’auront compris!
Il est toutefois, parmi les funambules et casse-cou divers qui ont choisi de le pratiquer, cet art, quelques marginaux, quelques singuliers, quelques défricheurs sans programme ni blason ni mot d’ordre – les seuls en qui il m’arrive, aujourd’hui comme toujours, de me reconnaître.

« Ne rien raconter de plus que ce que les mots eux-mêmes racontent. »
(vieux proverbe ouïghour)

On a tout essayé, tout tissé, tout rayé, tout épaissi, tout affûté, tout étiré.
On a cru que tout nous appartenait, de l’ordre à la promesse, du pavot qui rôde au galop des anges, du miel docile aux scrupules des ombres, des chaux ensommeillées au rauque acharnement des formes.
On n’a rien fait de plus, à quoi bon s’acharner? Comme de coutume, seules les bêtes poursuivront leur marche, elles qui connaissent nos noms, nos empreintes, nos lézardes et nos infamies, les guetteurs aux doigts calleux veillant nos amarres, asséchant nos bestiaires et nos égouts, les ténèbres de pacotille assaillant en aveugle de nos voix dégourdies les chairs anticipées, méticuleuses…
Puisse le temps de l’oubli nous recevoir jusqu’à ce que tout s’épanche et s’achève: l’obstination des lichens, les cicatrices des détroits, le flottement des adieux, des cordages derniers, scellés la sûre traîtrise.