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brassai

« Je veux être Chateaubriand ou rien. » ( Victor Hugo)
Gonflé, le gamin, je vous l’accorde, peut-être aurait-il pu le penser sans se croire obligé de nous le dire, mais la mesure était juste, l’ambition grande et belle, le sommet, sans doute provisoire, bien en ligne de mire…
Vous imaginez, vous, de nos jours, un mec tout au début du tripatouillage des mots s’écrier tout à coup:  » Je veux être Houellebecq ou rien. »? Non? Vous avez raison, ce serait nul, comme le reste. C’est l’époque qui le veut, car c’est de cela – outre les (tout aussi vrais) mille autres maux détaillés ici comme ailleurs – qu’elle se meurt, et qu’on ne la pleurera pas: du plus absolu, irréductible, irrémédiable ridicule, de ceux satisfaits de surcroît d’eux-mêmes – les pires!

(2015)

 

marche, boit, nage, +®crit, mange, respire, se coul (2)

Plus rien ne t’appartient, pas même le règne des morts. La brume qui monte des eaux te prend les yeux ouverts. Tiens seront désormais l’oubli, les souffles et les cailloux, l’ombrage qui t’aveugle, les rires anciens, les voix qui sonnent faux, les heures qui commandent toutes choses, jusqu’aux mensonges qui les gouvernent et te ballottent.

mk 30

Les nôtres arrivent de partout, tout à la joie des retrouvailles.

Les accolades sont fermes, les poings levés sans trembler crient victoire.

Ceux d’en face sont prêts, doigt sur la gâchette, la haine en bandoulière, guettant.

Dans la vallée, le vacarme nôtre fait silence, puis reprend de plus belle, chant tendu vers les temps clairs qu’ils ne verront pas.

Car ils ne savent pas (moi si) qu’ils mourront tous, regards tournés vers l’aval inabouti d’où vient la sombre délivrance.

h m 3

Oublié l’instant où tu crus que plus rien ne t’atteindrait, resté où tu n’aurais pas dû être, de l’autre côté du virage conjuré, du bruit où tout se dérobe, de l’ombre qui te dissipa presque…

Défilèrent alors à vitesse inhumaine plein de choses, c’est après coup que tu choisis celles de ce temps où l’on dormait peu, où l’on ne faisait pas semblant, où tout nous allumait: les virées près du phare, les clefs et les clôtures, les chamailleries, les paupières entrouvertes sur le Rien, les trous dans les photos brunies

Puis tout recommença, quoi d’autre?: les jours torves où l’on attend les sortilèges, les mises en scène où l’on se perd, et les injures, et les éclaboussures, les bons augures et les grandes solitudes.

poing

Quelques heures avant la dernière réunion précédant mon départ en direction de la troisième colonie agricole (où je me trouve en ce moment), on m’annonça l’arrivée d’un camarade qui souhaitait me rencontrer et qui me priait d’arriver si possible une heure avant le début de ladite réunion. J’arrivai presque en même temps que lui, tous deux dûment masqués. Il ne me tendit pas le poing fermé, mais le leva, j’en fis de même et nous nous assîmes. C’était un homme entre deux âges, plutôt petit et grassouillet, aux mains fines et au regard perçant. Après les banalités d’usage, il s’étonna de me voir si bien parler sa langue, « peut-être trop bien, d’ailleurs », me dit-il avec un sourire jovial et un peu inquiétant. « Mais de toute façon – poursuivit-il – il y a à la capitale des camarades qui excellent en français, ça n’aurait de toute façon pas été un problème si vous n’aviez pas été bilingue. » S’ensuivit un assez long interrogatoire (c’est bien le mot, il n’y en a pas d’autre) pratiqué avec la dextérité de qui n’en est pas à son coup d’essai, de tas de questions posées d’une voix suave et monocorde, de celles rompues à l’extraction d’aveux de petits et grands (voire même mortels ) péchés vis-à-vis du dogme. Tout eut l’air de très bien s’être passé, il me remercia chaleureusement d’avoir accepté son invitation, souligna combien est importante en ces heures la solidarité internationale et se déclara convaincu que le récit que j’en ferai à mon retour en Europe aidera puissamment la cause. Je lui répondis, sur un ton affable, mais ferme, que je n’étais pas journaliste et encore moins un simple témoin (comme ce fut le cas en 2015), que ce que j’étais – comme en 2017 et 19 – venu y faire (et tout autant le pourquoi et, jusqu’à un certain point, le comment) tenait de l’acte, de la participation concrète, de l’engagement effectif, que le tout avait été discuté et décidé par des instances bien au-dessus, mais en plein accord avec moi. Je n’eus pas envie de lui dire que peu de choses (vraiment peu!) de ce que furent ces gens et ces mois extraordinaires sera porté à la connaissance d’un plus grand public, qu’il n’y aura que de brefs récits décousus lors de soirées probablement arrosées avec mes ami.e.s et camarades, puisque le reste m’appartient, qui ne se peut ni transmettre ni oublier. Les participants à la réunion commencèrent à arriver et à la manière de recevoir son accolade (eh oui, en dépit du Covid, iels y eurent droit), je compris qu’il s’agissait d’un personnage , ou fort respecté, ou fort craint (c’est la deuxième hypothèse qui se trouva confirmée par la suite). Lorsque la réunion s’acheva, il me prit à part et partit brusquement dans une violente diatribe (test? provocation? conviction sincère?) visant « les contre-révolutionnaires qui n’ont de cesse de salir la personne et détourner les sens de l’action du comandante Ortega » et, à sa façon de me regarder, je compris qu’il connaissais parfaitement mon opinion là-dessus, que son allusion aux camarades parlant fort bien le français y était liée et qu’il avait joué au chat et à la souris avec moi depuis le tout début. J’eus envie de lui rentrer dedans, de lui dire ce que je pense des types de son espèce, mais je finis par lâchement me taire, tourner les talons et sortir sans un mot. Je l’imaginai rédigeant, tout à sa déroute, le rapport me concernant et où il était sûrement question de sa rencontre avec « un élément douteux en raison de son idéalisme et, surtout, de son déviationnisme petit-bourgeois », je souris en pensant à l’ami qui le recevra, le lira en se marrant et l’enverra d’une pichenette à la poubelle, puis me vint à l’esprit un slogan de ma lointaine jeunesse et le triste constat que depuis le printemps ’68, rien, hélas, n’a changé sur ce plan. Oui, on n’aura vraiment gagné que lorsque le dernier fasciste sera pendu avec les tripes du dernier bureaucrate, et ce n’est toujours pas demain la veille…