Feeds:
Articles
Commentaires

pp5

Borges disait quelque part (en parlant d’un brave, ce qui n’étonnera que ceux qui ne l’ont pas lu, ou connu) que dans la vie d’un humain il n’y a qu’un instant qui compte pour de vrai, celui où l’on sait une fois pour toutes QUI l’on est. Il se peut néanmoins qu’il y en ait un autre, illimité celui-ci, où l’on comprend que nos vies ne sont que l’envers de quelque chose qu’on ignore. Il peut parfois arriver – sans qu’on sache comment ni, surtout, pourquoi – qu’on le découvre, mais c’est si rarement le cas… Peut-être alors qu’être brave, ou couard, ou tout simplement « étant » ne tient qu’à la distance de l’endroit rêvé, ou haï, ou nié que l’on ne parcourra, enfin libre, qu’une fois happé par la lente lumière blanche.  

wp-16304051856978592806594427622928.jpg

(sauf indication contraire, toutes les citations – en italique et entre guillemets – en sont extraites)

* Par amour, le narrateur de « L’invention de Morel » de Bioy Casares accepte, même en sachant qu’il y allait de sa vie, de se glisser dans une réalité que l’on appellerait de nos jours « virtuelle » (mais que Manguel appelle « perpétuelle »), finit par y parvenir et en paie le prix. D’un autre côté, si l’immortalité n’est que « persévérance de la mémoire », comment ne pas voir que de fait c’est ce même narrateur qui a gagné, à jamais? Qu’aurais-je fait à sa place? Probablement la même chose, ce qui m’aurait offert à la fois l’impossible bonheur et le regret de ne pas pouvoir tracer ces lignes…

* Entrevoir « la bibliothèque comme doppelgänger », savoir faire de la lecture (« cette tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle ») une vraie « conversation » est sans doute un privilège, et il est de notoriété publique que je suis pour leur abolition à tous. Je ne crois néanmoins pas vous surprendre en avouant que celui-ci serait à n’en pas douter le dernier de la liste…

* « Maintenant que je commence à pressentir la certitude d’une fin, j’apprécie d’autant mieux tout ce à quoi je me suis habitué: mes livres préférés, les voix, les présences, les goûts, l’environnement, en partie parce que je sais que je ne serai pas toujours là. »

Rien d’autre, rien de plus – et, surtout, pas mieux!

* « Les amis que j’ai en mémoire sont figés dans le temps, comme saisis par une pellicule photographique. Ils ont l’âge qu’ils avaient la dernière fois que je les ai vus: je ne suis pas sûr qu’ils me reconnaitraient aujourd’hui. Ils sont ce que je sais du passé. »

Tout comme il  en va, simultanément, de  « l’influence de l’avenir » sur ce dernier, comme le disait si bien le Morel de Bioy s’adressant à sa bien-aimée Faustine (comme j’aimerais savoir ce qu’en diraient de cela Claire, Branca, Isa, Françoise, Zaïra, Martine, Sirlene, Alain, Hélio, Guilhem, Thierry, François et quelques autres!)

* Qu’est-ce le Brésil pour moi (outre la patrie choisie, celle dont nous rêvons tous que la vie nous en fera un jour don) sinon « la distance en soi, l’archétype de l’ailleurs »?

* « Ma nouvelle chambre / est vaste, plus vaste en tout cas / que ne sera mon tombeau. » (Bakr-al-Sayyab, poète irakien cité par Manguel)

Je m’efforce de ne pas trop y penser, L’agir (dans ce qu’il accomplit, voire dans sa possibilité même) est à ce prix.

* Si « nous ne voyons que ce que nous nous attendons à voir », si nous sommes si souvent incapables de comprendre que « le moindre cadeau du hasard » vaut toutes les richesses du monde, c’est parce que, épris de finitude même si nous passons notre temps à nous persuader du contraire, « nous ne choisissons que ce qui demeure », peut-être seule manière de « contrebalancer l’absence », celle qui ne s’incarne ni en ceci ni en cela, qui n’a ni nom ni visage… 

wp-16302565961542230683932249626873.jpg

Lorsqu’on se sent bien plus proche de la fin que du début, on réalise que cet amas de distorsions, méandres et raccourcis qu’est la vie ne vaut que par les derniers souvenirs qui subsistent, lesquels n’altèrent pas le passé, ne descellent pas le présent, mais pèsent de subtile et inexorable manière sur ce qui reste d’avenir.

La démarche de Niembsch (répétition, quête de l’immobilité, abolition du temps, traversée des apparences jusqu’à l’avènement d’un nouveau langage, débarrassé des scories du sens) m’a bouleversé, fasciné, tout en comprenant dès la première lecture qu’elle ne sera pas mienne.

J’aimerais que l’on se souvienne de moi comme de quelqu’un qui a fait quelque chose des « recoins de la perte », pas seulement pour lui-même, mais – au moins tout autant – pour autrui.

 

.wp-16302567193806726700291355087379.jpg

wp-16302568607131165496126244945044.jpg

wp-16302571095304306211415697634220.jpg

wp-16302576477787080745881945931922.jpg

wp-16302576483514683304591057292306.jpg

wp-16302577170656700706937533048793.jpg

Qu’ont-ils à y voir, ces sept livres emportés pour relecture à l’autre bout du monde, là où je vais pour faire ce que j’ai à y faire? À première vue rien, et pourtant… Ricardo Piglia disait qu’il y a « toujours un livre dans le désert, qui y survit, qui en contient la vérité et en prédit la fin. » Il en va de même en ajoutant au désert l’infini vert qui m’accueillera!

C’est avec un pincement au coeur (plutôt gros que petit) que je me rends compte que le jour de prendre congé de vous est arrivé. En effet, je pars dans moins de deux semaines au Brésil, pays où j’a vécu, travaillé et milité pendant presque 13 ans et d’où est originaire ma compagne (nous nous sommes rencontrés à Paris en 1987 et ne nous sommes jamais quittés depuis). Je ne sais pas quand je rentrerai (ni si, à vrai dire…lol). Le fascisme, le vrai, le tatoué, à la fois grotesque et terrifiant (comme il avait raison, le père Brecht!) y est au pouvoir depuis 2018. Il voit, certes, se dresser contre lui tout ce que le pays compte de démocrates – y compris une partie de la bourgeoisie -, mais nous savons tous qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’une bête blessée. J’ai donc décidé – contre l’avis des camarades sur place, lesquels, prenant en compte tant le danger lié à la répression accrue qu’au Covid19 pas du tout jugulé dans un pays où 18% à peine de la population est vaccinée, m’ont exhorté à ne pas m’y rendre pour le moment – que ma place est (plus encore qu’en 2019, plus que jamais même) à leurs côtés, et nulle par ailleurs. Je ferai cinq longs séjours dans des campements de paysans sans terre situés dans quatre états différents et deux autres, assez fournis en activités militantes aussi, chez les Yanomamis et les Guajajaras. Tout est déjà organisé et planifié, j’espère pouvoir au mieux contribuer, dans la mesure de mes modestes moyens, à la victoire de notre cause commune – devoir de tout militant internationaliste.

Nous avons, je le crois vraiment, passé de bons moments ensemble, parfois même bien plus que cela – si je n’en dis pas davantage c’est parce que la sentimentalité à deux sous n’est absolument pas la spécialité de la maison. Pour ces échanges (et ils ne furent ni rares, ni pauvres), je vous remercie à toustes, du fond du coeur. Twitter a toujours été pour moi ce qu’il se doit d’être, ni plus ni moins, à savoir un réseau social au sens plein du terme, ni confessionnal, ni table de dissection, ni divan de psychanalyste, et encore moins une juxtaposition de sous-groupes, sous-familles et sous-coteries, mais un ensemble d’une incroyable diversité et richesse permettant à chacun de butiner comme il l’entend et de piocher dans ce qui semble le plus proche. J’ai toujours tenu à partager avec TOUS ce qui, à mon sens, appartient au domaine public (mes lectures, mes écrits, mes engagements – qu’ils soient politiques ou autres -, mes coups de coeur touchant à la littérature, à l’art, au cinéma, à la musique, aux voyages – et mes détestations itou), en écartant soigneusement ce qui relève du domaine strictement privé, lequel n’a pas, à mon sens, pas sa place sur Twitter, du moins sur nos TL. C’est comme cela que j’ai toujours fonctionné, tout en comprenant parfaitement qu’il puisse y avoir d’autres manières d’envisager les choses, ce que j’accepte tout à fait. Nous ne nous sommes, bien entendu, tous connus physiquement, et compte tenu de l’extraordinaire variété humaine du bloc d’abonné(e)s, nous ne nous serions peut-être pas tous aimés en avançant dans la connaissance. Ce que je sais, c’est que j’ai toujours traité tout le monde (sauf les fafs, les rouges-bruns et les néolibéraux intégristes) avec un respect où l’affect eut souvent sa place – la réciproque étant, dans l’immense majorité des cas, pleinement vraie aussi, et c’est ce qui compte.

Il m’arrive d’évoquer la citation du Che à propos d’un récit de Jack London qui lui revint un jour à l’esprit « où le héros, appuyé sur un tronc d’arbre, s’apprête à finir dignement sa vie ». Pour des raisons, non pas religieuses, mais éthiques et, disons-le comme cela, également politiques, je me suis toujours tenu aussi loin que faire ce peut de l’idée du suicide (alors que je peux la comprendre chez autrui, pour autant qu’on puisse comprendre l’acte le plus personnel, le plus intime touchant un être humain, acte qu’à mon sens l’on peut encore moins « expliquer »), et c’est plus que jamais le cas. Mais je pense aussi qu’il y a une grande différence entre « se suicider » et « finir dignement sa vie », surtout à mon âge. Je n’ai rien d’un héros, mais s’il m’est arrivé, quand ce fut nécessaire, d’être assez courageux, il conviendra cette année de remplacer « courageux » par « téméraire », attribut s’appliquant à celle ou celui qui ne se soustrait pas à son destin, seule chose au monde à laquelle je crois, alors que ce n’est le cas ni de cette puissance « supérieure », toute puissante et omnisciente (quel que puisse être le nom qu’on lui donne), ni du hasard, fût-il « objectif ».

Nous resterons connectés, mais relativement peu, soit parce que, pour d’évidentes raisons, il y a plein d’endroits où je me trouverai sans connexion, soit parce que, même là où j’en disposerai, je n’aurai pas toujours le temps d’en profiter.

En attendant, je vous souhaite le meilleur et, surtout, la paix du dedans, avec soi-même comme avec le monde, seule permettant, tout à la fois, d’essayer de l’accepter et d’oeuvrer à la changer.

Que Dame Fortune vous accompagne!    

h-m-3

Le destin nous mène où nous devons aller, nulle part ailleurs. Deleuze l’a dit avec d’autres mots, et alors?

Tu t’enthousiasmes et t’indignes, te bats encore contre qui agresse, macule et rétrécit l’humain, la beauté sous tous ses oripeaux t’émoustille comme avant, le désir te saisit parfois sans crier gare, mais il y a des jours où dedans tout est vide, noir, déjà mort, et tu n’y peux rien.

Ce qui nous afflige et ce qui nous rehausse sont du même tonneau. C’est sans doute pourquoi on aime tant boire…

On te dit souvent que le temps est venu pour toi de grignoter, rien de plus. À dire vrai, ça te fait mal de te l’entendre dire par des gens qui, eux, dévorent encore…

Très, très tôt, tu sus que tu étais différent. Indifférent, jamais. « Être indifférent, c’est trop haïr. »

En vieillissant, les choses insensées te parlent chaque jour davantage. Nul secret à cela: ce que le sens fuit s’affranchit des limites – toujours, partout.